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Comment la propagande soviétique rend de nombreux Russes ignorants et indifférents

Noé Spies
Noé Spies Journaliste au Vif

Des médias entièrement contrôlés par l’Etat. Une loi modifiée qui peut envoyer en prison quiconque prononçant le mot « guerre ». Des réseaux sociaux bannis. En Russie, la propagande et la maitrise totale de l’information sont devenus, plus que jamais, inhérents à la stratégie militaire. De nos jours, la guerre est aussi une guerre d’information.

Comment une partie de la population russe, -y compris les jeunes ultra connectés-, peut-elle vraiment croire qu’il n’y a pas de guerre ? La censure sur Internet et la propagande soviétique omniprésente sont en train de réduire les vérités au néant. Sans enfreindre la loi, la seule solution de s’informer, pour un citoyen russe, est d’écouter la télévision d’Etat ou le discours de Poutine. Difficile, dès lors, de se forger une opinion indépendante et pertinente.

« Saviez-vous que les massages peuvent être apaisants en cette période tendue, avec des néonazis téméraires utilisant des enfants comme boucliers en Ukraine ? » Depuis le début de la guerre, la télévision d’État russe diffuse encore plus que d’habitude des rubriques étranges appelées « astuces actuelles ». Avec plus de 50 millions de téléspectateurs par jour (la Russie compte 144 millions d’habitants), « le zomboyashchik » (boîte à zombies) reste l’une des sources d’information les plus importantes pour les Russes.

Pour les plus de 50 ans, moins ou pas présents sur internet, c’est d’ailleurs souvent leur seule source d’information. « Chaque fois que mon père me dit que des néonazis se cachent dans les hôpitaux et les jardins d’enfants, je soupire », témoigne Aleksandra, 31 ans, de Novossibirsk. « Vous pouvez en rire, mais après cet épisode sur les massages, mon père est allé acheter de l’huile. »

La propagande menacée par internet

Lorsque l’étau de la propagande s’est fragilisé avec l’avènement d’internet, le Kremlin a imposé un changement de pouvoir dans les médias. La cible principale : certains oligarques, qui se sont enrichis, dans les années 1990, en rachetant des chaînes de télévision ou des journaux. Mais ces derniers ne soutenaient pas suffisamment la politique de Poutine. Le régime soviétique les a évincés sans scrupule.

En 2009, le gouvernement possédait déjà 60 % des journaux et avait une part du gâteau dans presque toutes les chaînes de télévision. Une presse libre? « Tous les jeudis, les directeurs des chaînes de télévision et des journaux étaient invités à prendre un café au Kremlin », avait averti, en 2007 déjà, la célèbre journaliste d’investigation Yevgenia Albats. Durant ces rendez-vous informels, « on leur dit quelles informations sont importantes et comment les diffuser. »

Les inquiétudes de la journaliste ont été confirmées par plusieurs études internationales entre 2010 et 2020 : lire un journal d’État ou regarder la « boîte à zombies » revient à recevoir une livraison pure et dure de la propagande du Kremlin. Même les médias prétendument plus neutres comme le journal économique Kommersant, roulent aussi, en réalité, pour le régime de Poutine. Ce journal financier est en effet entre les mains d’oligarques promoteurs du Kremlin.

Quand le magnat de l’acier Alisher Usmanov (dont le yacht de 600 millions de dollars a été saisi suite aux dernières sanctions) a acquis Kommersanten en 2006, Poutine avait promis de ne pas toucher au contenu. Dans les faits, « nous ajoutons juste un peu de piment », avait déclaré Usmanov. La majorité de la ligne éditoriale étant contrôlée par l’Etat.

L’autre obsession de Poutine

Depuis plus de dix ans, Poutine a une nouvelle obsession : contrôler internet. En 2012, la Douma a approuvé une série de lois qui autorisent une censure poussée sur le web. Par exemple, tous les fournisseurs en Russie doivent installer des équipements, afin que le gouvernement puisse tout filtrer et intervenir, par exemple en fermant certains sites Web ou en ralentissant le chargement des pages sur les réseaux sociaux. Cette procédure est systématiquement appliquée depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’étreinte s’est resserrée à l’extrême. Les jeunes à la recherche d’informations sur la guerre se retrouvent rapidement dans une bulle made in Kremlin.

Moulin à propagande

Le moulin à propagande dans lequel les Russes se retrouvent lorsqu’ils recherchent des informations fiables est impressionnant. Un exemple récent est l’affirmation selon laquelle l’attaque contre l’hôpital pour enfants de Marioupol n’a pas été menée par les Russes, mais par des néonazis ukrainiens. Selon les informations russes, les femmes enceintes sur les photos sont des actrices. La télévision d’État raconte que « des actrices étaient hébergées dans un hôpital abandonné. »

La télévision d’Etat russe et internet sont intimement connectés. Des dizaines de sites Web russes reprennent les fausses informations parues à la TV instantanément et les publient sur leurs réseaux sociaux. Des tutoriels de maquillage circulent sur Tiktok sur la façon de faire semblant d’être blessé ou enceinte, tandis que sur Vkontakte, l’équivalent de Facebook en Russie, les trolls bombardent les quelques critiques et répètent le message du Kremlin. En d’autres termes, la propagande russe est rapide comme l’éclair (puisque aucun fait ne doit être vérifié), écrasante, multicouches, répétitive. Redoutable, elle est aussi en lien direct avec l’éducation des enfants. Enrayer la machine paraît de plus en plus complexe. Et dangereux pour celui qui s’y colle.

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