Opinion

Thierry Fiorilli

C’est beau comme Hussein, son livre et sa poubelle (chronique)

Thierry Fiorilli Journaliste

Le pouvoir et l’impact prodigieux d’une simple photo, d’un petit réfugié, qui lit.

C’était le 13 janvier. A Beyrouth, l’architecte Rodrigues Mghames quitte son bureau. Il est au volant de sa Maserati blanche, dans une rue de la capitale libanaise, quand il voit, sur sa droite, un enfant assis les pieds dans un conteneur poubelle. Le gamin y lit un livre. Il y est plongé, happé et plus rien d’autre n’existe, ni l’activité autour, ni sa mission de fouiller parmi les détritus, ni son exil de Syrie. Il n’y a plus que ce livre, ce qu’il raconte, ses images peut-être, on ne sait pas. Rodrigues Mghames, qui enseigne aussi à l’université, s’arrête, fasciné par la scène, qui dure puisque le garçon lit, lit, lit. Alors, l’architecte le prend en photo, la poste sur Instagram, avec le commentaire « sans commentaire », et s’en va.

Mais il n’arrête pas d’y penser. Quelque chose entre « lire dans une poubelle, c’est fou quand même » et « je ne peux pas ne rien faire ». Le lendemain, il part à la recherche du môme, le retrouve d’autant plus facilement qu’il est évidemment habillé comme la veille, l’approche et tente de communiquer. Il faut un peu de temps mais, finalement, l’enfant parle. Il s’appelle Hussein, il a 10 ans, il est là depuis un moment maintenant, avec sa famille, tous réfugiés, il ne va évidemment plus à l’école, son job c’est chercher dans les ordures des déchets, de la ferraille et du plastique, pour aider les siens, parce que ça peut se revendre tout ça, même une misère mais c’est mieux que rien du tout. Alors il est tombé sur le livre. Rodrigues Mghames l’emmène, dans sa belle voiture et avec son beau costume, jusqu’au bureau, où ils déjeunent ensemble. Il fera quelque chose, c’est décidé, on ne peut pas laisser les gens comme ça.

Pendant ce temps, la photo est devenue virale. Quelques heures ont suffi. Les médias internationaux, surtout arabes, s’y ruent parce que l’histoire d’un petit réfugié en haillons qui étanche jusque dans une décharge sa soif de culture et de savoir, ça ne se rate pas. L’architecte est invité en studio télé, Hussein est interrogé dans la rue, on rappelle que le Liban – quatre millions d’habitants – accueille plus d’1,5 million de réfugiés syriens depuis six ans, que 44% de ceux qui sont mineurs sont déscolarisés, autant de chiffres qui défilent mais n’ont jamais le même pouvoir, prodigieux, qu’une simple photo, le même impact qu’un gamin qui lit un simple livre les pieds dans la poubelle qu’il fouillait parce que c’est sa tâche quotidienne.

Un pouvoir et un impact tels que le cliché fut présenté à Xposure, le festival international de la photo, aux Emirats arabes unis, début février. Et que la direction de l’événement y a annoncé qu’elle financerait les études de Hussein, en partenariat avec la Big Heart Foundation, qui, depuis 2015, aide les enfants et leurs familles à travers le monde.

C’était le 13 janvier. Rodrigues Mghames a découvert un bijou au milieu des immondices. Une perle sur une auge. Clic, clac. Et la vie de Hussein, petit chiffonnier de 10 ans, a basculé. Les contes de fées ont la peau dure.

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