La censure touche principalement les établissements publics des Etats dirigés par les républicains, y compris auprès des publics les plus jeunes. © GETTY IMAGES

Analyse| Chasse aux livres « contraires aux bonnes moeurs »: comment les Etats-Unis javellisent leur culture

Maxence Dozin
Maxence Dozin Journaliste. Correspondant du Vif aux Etats-Unis.

Dans un nombre croissant d’Etats conservateurs, des livres jugés « contraires aux bonnes moeurs » sont bannis des écoles ou des bibliothèques publiques. Ils traitent principalement de sexualité ou de la théorie critique des races. L’enjeu est aussi politique.

Art Spiegelman n’en est pas revenu. L’auteur américain de bandes dessinées n’avait jamais imaginé que son oeuvre la plus célèbre, Maus, qui conte le parcours de son père victime de la Shoah, serait un jour condamnée pour outrage aux bonnes moeurs. Début janvier pourtant, alors que le monde s’apprêtait à célébrer, le 27, la journée internationale du souvenir de l’Holocauste, les membres du conseil d’administration d’une petite école d’une zone rurale de l’ouest du Tennessee portaient l’estocade contre l’ouvrage couronné du prix Pulitzer. Ils jugeaient que ce dernier appartenait désormais à la catégorie des éléments moralement indésirables pour les étudiants de huitième année, âgés de 13 ans.

Les populations qui se sentent en danger de perdre leur position dominante mettent inévitablement au point des tactiques pour la sauvegarder.

En cause, soulignait Lee Parkinson, le directeur de l’établissement, des « éléments de langage grossiers » ainsi qu’une scène de nudité, jugés « inappropriés » pour le jeune public. Il ne « [s’agit] pas de bannir l’apprentissage de l’Holocauste pour les étudiants. Ils doivent comprendre que des événements ayant mené à la suppression de certaines catégories ethniques ne sont pas acceptables, se défendait de son côté Jonathan Pierce au nom du conseil d’administration. Mais la façon dont ils sont relayés dans ce livre rentre en conflit avec certaines de nos politiques. »

La BD Maus, d'Art Spiegelman, qui conte le parcours de son père victime de la Shoah, est proscrite d'une école du Tennessee depuis janvier.
La BD Maus, d’Art Spiegelman, qui conte le parcours de son père victime de la Shoah, est proscrite d’une école du Tennessee depuis janvier.© BELGA IMAGE

Une pratique qui s’étend

Cette affaire n’est pas un cas isolé aux Etats-Unis. Dans le Wyoming, au nord-ouest du pays, un juge a récemment rédigé un acte de mise en accusation contre des employés d’une bibliothèque publique pour avoir mis à disposition des lecteurs des livres comme Sex Is a Funny Word (en français, Sexe, ce drôle de mot, par Cory Silverberg, Fiona Smyth et Rachel Arsenault, éd. Dent-de-lion, 2020) ou This Book Is Gay (par Juno Dawson, Paperback, 2014). En Oklahoma, autre Etat conservateur situé en plein centre du pays, un projet de loi a été déposé au sénat local pour empêcher les bibliothèques scolaires de proposer des livres qui traitent d’échange ou d’identité sexuels et de questions de genre. Dans le Tennessee, dirigé lui aussi par les républicains, les autorités locales ont promulgué, en 2021, un projet de loi qui vise à couper leurs subventions aux écoles publiques qui enseignent la théorie critique des races. La Critical Race Theory (CRT) soutient que les institutions américaines, qu’elles soient liées à la justice, à la police ou à l’éducation, véhiculent une injustice systémique à l’égard de la population afro-américaine. Elle est largement enseignée dans les établissements universitaires américains.

C’est en définitive au Texas, deuxième Etat le plus peuplé des Etats-Unis et également dirigé par les conservateurs, que le nombre de demandes visant à bannir des livres des bibliothèques publiques et scolaires a été le plus significatif. Parmi les ouvrages incriminés, All Boys Aren’t Blue de George Matthew Johnson (éd. Farrar, Straus and Giroux, 2020), un classique de la littérature traitant de sexualité non binaire, ou encore The Bluest Eye, de la grande écrivaine américaine Toni Morrison (1970, L’oeil le plus bleu, 1994 pour l’édition française parue chez Christian Bourgeois). On assiste donc à une multitude de réactions idéologiques identitaires diligentées par les législateurs républicains pour bannir certains ouvrages des écoles et des bibliothèques publiques, particulièrement ceux traitant de questions de race et de sexualité non conventionnelle. Selon l’Association des bibliothèques publiques américaines, le nombre de tentatives de retrait de livres des établissements publics a connu une augmentation de 67% entre septembre 2020 et septembre 2021.

Position remise en cause

On observe depuis quelques années une ingérence croissante du politique dans les domaines de la liberté d’expression, visant à affaiblir les revendications des minorités sexuelles ou ethniques. Le Parti démocrate s’est taillé une réputation de défenseur de ces dernières. Mais à force de mettre en avant des postures de virginité morale ou de relativisme, il contribue souvent à échauffer les esprits les plus traditionnels. En soi, les retraits d’ouvrages de bibliothèques ne sont pas nouveaux. Ce qui l’est, en revanche, c’est, d’une part, leur fréquence qui a considérablement augmenté, et, d’autre part, qu’ils résultent désormais de législations restrictives décidées par les institutions politiques locales. Elles y sont largement encouragées par des groupes de pression actifs sur les réseaux sociaux, comme le mouvement No Left Turn in Education (pas de gauchissement en matière d’éducation), une association de défense des valeurs traditionnelles à l’école.

La contestation d’ouvrages jugés dérangeants n’est pas l’apanage de la droite.

Pour Kathleen Gerson, professeure de sociologie à l’université de New York (NYU), « chaque fois que se produisent des changements d’ordre social au sein d’un espace géographique donné, comme ce qu’expérimentent pour le moment les Etats-Unis, les populations qui se sentent en danger de perdre leur position dominante mettent inévitablement au point des tactiques pour la sauvegarder autant que faire se peut. C’est valable en matière ethnique ou sexuelle. A l’inverse, les groupes marginalisés tentent d’asseoir une légitimité et un statut qu’ils espèrent voir se solidifier. Il n’est donc pas tant question, assure-t-elle, de tenter de comprendre le pourquoi de telles dynamiques tant les raisons en sont limpides, mais plutôt d’essayer de distinguer jusqu’où ces tendances réactionnaires peuvent être poussées. » A cet égard, le rôle accru des hommes et femmes politiques dans cette dynamique de réaction identitaire ne peut qu’interpeller.

Une guerre culturelle

Depuis plusieurs décennies, se joue aux Etats-Unis, pays qui glorifie la liberté d’expression, un conflit larvé entre deux visions de la société. De nombreuses associations et groupes de pression se font face. A partir des années 1960, marquées notamment par la libération sexuelle et l’émancipation des femmes, un fossé idéologique s’est créé entre deux conceptions très opposées du rôle de celles-ci et de l’institution familiale au sein de la société, alors que le taux de divorces, notamment, commençait à considérablement augmenter. En 1977, la Conférence nationale des femmes tenue à Houston, au Texas, marqua un tournant. Sous la présidence du républicain Gerald Ford, le Congrès avait approuvé l’octroi d’une enveloppe de cinq millions de dollars pour organiser l’événement. Il y fut principalement question du droit à l’avortement et du libre choix de préférences sexuelles dites « alternatives ».

La conférence fut toutefois éclipsée par le succès d’audience des allocutions de contre-manifestantes antiféministes, menées par Phyllis Schlafly, qui devint, sous la présidence conservatrice de Ronald Reagan quatre ans plus tard, une égérie idéologique du Parti républicain grâce à sa vision extrêmement traditionnelle du rôle de la femme et de l’importance de la famille dans les valeurs cardinales chères aux Américains. Cette concurrence entre Phyllis Schlafly et les féministes rassemblées à Houston ouvrait la voie à une confrontation qui produit ses effets aujourd’hui encore et qui est exacerbée par la radicalisation du Parti républicain.

Les livres développant la théorie critique des races sont ciblés par les censeurs pour
Les livres développant la théorie critique des races sont ciblés par les censeurs pour « préserver » les valeurs traditionnelles de l’Amérique blanche de jadis.© GETTY IMAGES

À gauche aussi

La contestation d’ouvrages jugés dérangeants n’est cependant pas l’apanage de la droite. Au sein de certains cercles de gauche, des livres pourtant historiquement réputés ont été jugés indésirables moralement, ces dernières années, essentiellement car ils contiennent, selon leurs opposants, une vision dégradante de la condition de l’homme de couleur. Ainsi, To Kill a Mockingbird de Harper Lee (1960, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, pour l’édition française de 1961, éd. Le livre contemporain), un classique de la littérature américaine jugé par le New York Times comme le meilleur ouvrage américain de ces 125 dernières années, ou encore Of Mice and Men de John Steinbeck (1937, Des souris et des hommes, pour l’édition française en 1939) ont été récemment ouvertement critiqués et font partie des livres les plus souvent bannis à l’échelle nationale…

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