© MARTINE FRANCK/MAGNUM PHOTOS

1978 : l’oeil de Michel Foucault nous observe pour l’éternité

Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

La célèbre agence photo Magnum fête ses 70 ans. Durant tout l’été, arrêt sur sept images emblématiques tirées de Magnum Manifeste qui raconte cette grande aventure. Cette semaine : Paris, 1978, le philosophe Michel Foucault est immortalisé chez lui par la Belge Martine Franck. Portrait majeur d’un penseur qui a bouleversé en profondeur notre vision du monde.

On l’oublie souvent mais c’est à une photographe belge que l’on doit cet emblématique portrait de Michel Foucault. Née à Anvers en 1938, Martine Franck (décédée à Paris en 2012) a débuté sa carrière en 1963 chez Time-Life, bible du photojournalisme. Son job consiste alors à assister les photographes Eliot Elisofon – à qui l’on doit un portrait du général Patton resté comme la première couverture en couleur du magazine – et Gjon Mili, pilier de l’équipe qui figurera pendant quarante-cinq ans au générique de cette aventure éditoriale. Un an plus tard, elle est repérée par Ariane Mnouchkine qui l’engage comme photographe officielle du théâtre du Soleil. En 1970, quatre années après leur rencontre lors des défilés de mode à Paris, elle épouse Henri Cartier-Bresson. Ce n’est qu’en 1983 – après avoir travaillé à l’agence Vu et cofondé Viva – célèbre pour avoir  » cassé  » le cadre de l’image dans la foulée de Mai 1968 – qu’elle rejoint Magnum Photos.

Aux yeux du grand public, un malentendu est de rigueur : en raison de la notoriété de Cartier-Bresson et du rôle prépondérant joué par Martine Franck dans la constitution d’une fondation au nom de celui à qui l’on doit  » l’instant décisif « , cette photographe de talent est trop régulièrement mentionnée comme  » la dernière femme de « . La qualification est réductrice quand on connaît la qualité de son oeuvre  » pudique et discrète « , les mots sont de Pierre Assouline.

« Savoir s’effacer »

1978 : l'oeil de Michel Foucault nous observe pour l'éternité
© DR

Au fil de sa carrière, celle qui avait passé son enfance aux Etats-Unis s’était faite une spécialité des portraits d’artistes et d’écrivains. Portraits pour lesquels elle aimait à dire que l’important consistait à  » pouvoir s’effacer  » derrière les personnalités fixées sur pellicule. On sait aussi qu’elle citait régulièrement la réplique de ce photographe à qui Simone de Beauvoir avait demandé quelle serait la durée d’une prise de vue :  » Moins de temps qu’une séance chez un psychanalyste… mais à peu près autant qu’un rendez-vous chez le dentiste.  » Albert Cohen, Seamus Heaney, Philippe Sollers, Michel Leiris, Yves Bonnefoy, Marc Chagall, Philippe Jaccottet… à chaque fois, Martine Franck n’avait pas son pareil pour restituer la profondeur et l’aura de ses sujets. Le tout pour une dimension spirituelle à laquelle son usage du noir et blanc n’est pas étranger.

En 1978, lorsqu’elle se rend au domicile de Foucault, Martine Franck ne réalise pas  » un  » portrait, elle signe  » le  » portrait. Dans son canapé, sur fond d’ouvrage de la célèbre collection  » blanche  » Gallimard, le philosophe, un doigt en travers de la bouche, nous observe pour l’éternité. Un renversement inouï est opéré. Devant ce cliché, le spectateur est déboulonné de son socle et perd son pouvoir de grand inquisiteur : il est regardé bien plus qu’il ne regarde. Nulle mise en scène ou effet spécial à chercher derrière cet instant suspendu, juste une magie qui offre une résonance inédite au travail de l’auteur de Surveiller et punir. La substance même de l’archéologie foucaldienne est ici révélée, celle d’une pensée impossible à ignorer, un tournant philosophique dont nous n’avons pas encore mesuré toute l’ampleur. En matière de justice, par exemple, Foucault nous a montré combien le système ne jugeait pas tant l’acte que la personne, la figure. Il a mis à nu les rouages anxiogènes de notre société qui se débarrasse de l’altérité, de tout ce qui fait entrave à son bon fonctionnement. Quitte à instituer des comportements pires que ce qu’elle condamne…

Foucault accomplit la transcription contemporaine de la question de Spinoza :  » Pourquoi les hommes combattent-ils pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut ?  » En clair, comment en arrive-t-on à crier  » plus de police !  » et à  » autoréprimer  » ses désirs. Ces questions qui n’ont pas fini de nous tourmenter vont également tarauder les photographes de l’agence Magnum durant la décennie 1977-1987. Après avoir longtemps cherché les ressemblances entre des êtres théoriquement égaux, les images vont désormais s’employer à mettre les différences au jour : l’aliéné, le sauvage, le malade, le marginal, le prisonnier… C’est tout cela que préfigure le regard perçant de Michel Foucault.

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