Deux ans seulement après sa mise en route, la brasserie Gembloux.beer a dû mettre la clé sous la porte.
Deux ans seulement après sa mise en route, la brasserie Gembloux.beer a dû mettre la clé sous la porte. © BELGA

De projet entrepreneurial à brasserie en faillite, anatomie de la chute de Gembloux.beer: «Plus personne ne voulait travailler avec nous»

Clément Boileau
Clément Boileau Journaliste

Gembloux.beer, un temps soutenue par l’ULiège et une brochette d’investisseurs, s’est brûlé les ailes en quelques mois seulement. Autopsie d’une catastrophe entrepreneuriale dont l’épilogue n’est pas (encore) connu.

Certaines bières ont un arrière-goût plus amer que d’autres. Celle de l’abbaye de Gembloux, dont la marque appartient depuis plus de 40 ans aux étudiants de l’Agro-Bio Tech, en fait partie. Cette ambrée triple (8°), longtemps brassée hors les murs de la faculté, s’est retrouvée, à la fin de la précédente décennie, au cœur d’un projet qui avait tout pour plaire: la création d’une brasserie haut de gamme au sein même de l’abbaye, où l’iconique breuvage estudiantin serait confectionné, en plus de quelques nouveautés plus modernes. IPA, brune, pils, cuvées spéciales: l’ambition était au rendez-vous, engendrant des investissements et des levées de fonds qui ont culminé, en 2023, à trois millions d’euros.

Outre les coopérateurs réunis au sein de l’Agro-Gembloux Invest, une structure qui regroupe la communauté agro-gembloutoise, on trouve également Noshaq, Namur Invest, l’association des étudiants de Gembloux Agro-Bio Tech et celle des ingénieurs (AIGx), mais également Gesval (via Venture Coaching), le véhicule d’investissement de l’ULiège qui soutient les projets scientifiques au potentiel commercial. Selon nos informations, la banque ING avait suivi elle aussi, consentant un prêt de quelque 600.000 euros.

Placement à haut risque

Deux ans plus tard, c’est la douche froide. Criblée de dettes, Gembloux.beer, l’entreprise brassicole de la faculté, a été déclarée en faillite fin novembre dernier, après une procédure de réorganisation judiciaire (PRJ) publique qui n’a pas permis de redresser les comptes. Une ultime manœuvre initiée après le départ de Noshaq, Namur Invest et Gesval fin 2024, qui avaient estimé après une première tentative de PRJ (privée, et donc plus discrète) que l’affaire était pliée. Appelés en renfort, les étudiants et anciens étudiants de l’Agro avaient alors été invités à mettre la main à la poche pour sauver l’entreprise.

«Afin que la PRJ soit une réussite, Gembloux.beer a un besoin URGENT de trésorerie», insistait l’entreprise en janvier 2025. «Nous faisons donc appel à VOUS et à votre entourage», a-t-il été communiqué par l’entremise d’Agro Gembloux Invest, qui a sollicité les dons via un crowdfunding et la souscription de parts dans la coopérative (à 500 euros l’unité). «Soyons clair, à court terme, il s’agit d’un soutien financier direct», était-il admis, l’entreprise précisant que l’acquisition de nouvelles parts dans la coopérative constituait bien un «placement à haut risque».

Il est vrai que malgré la mise de départ, Gembloux.beer n’a jamais cessé de courir après l’argent. Fin 2023, après seulement quelques mois de production, l’AIGx et sa coopérative, l’Agro Gembloux Invest, invitaient déjà, par courriel, les anciens à y (ré)investir. «C’est fait, la brasserie est construite et la production a démarré début 2023 […] la coopérative accueille toujours de nouveaux actionnaires car elle doit encore libérer du capital dans la brasserie et développer de nouveaux projets.» S’ensuivaient les divers avantages à devenir coopérateur.

En réalité, sans trésorerie, l’année 2023 avait tourné à la débâcle. «Des brassins ne se sont pas déroulés comme prévu, et on a rencontré un problème avec l’embouteilleuse. Avec comme conséquences des ruptures de stock et aussi des volumes de ventes loin de nos espérances», se remémore Luc Minne, bioingénieur, et, à l’époque, administrateur délégué à la gestion journalière de l’entreprise. Facturant alors «quelques centaines d’euros par jour» pour cette activité à temps partiel, il a cessé d’être rémunéré lorsque les factures n’ont plus pu être honorées. Depuis, il a quitté le conseil d’administration. Et Gembloux.beer a périclité à vitesse grand V.

Projet maudit

«2023 est sans doute la pire année du secteur brassicole au cours des 20 dernières, rebondit Antoine Malingret, brasseur cofondateur, ancien étudiant de Gembloux et lui aussi administrateur de la première heure. L’âge d’or de la bière artisanale en Belgique se situe entre 2010 et 2020; il y a eu un pic d’investissement, on était au top du top de l’activité, des créations, des nouveautés. Malgré le Covid, il y a encore eu de bonnes années car le consommateur était très tourné vers les productions locales, avait beaucoup de temps et un pouvoir d’achat élevé.» Et de poursuivre: «Le tournant fut la guerre en Ukraine, la hausse des prix de l’énergie, etc. Les brasseries qui ont vu leur volume d’exportation s’écrouler se sont repliées sur le marché national avec des forces commerciales et marketing plus puissantes que les nouvelles brasseries

Pour la structure gembloutoise, la mauvaise conjoncture s’ajoute à un déficit commercial important. «La première année fut vraiment compliquée du point de vue des ventes. Il y a eu un dépassement du budget qui n’a pas été financé. Ça a plombé l’élan. Dans une entreprise en démarrage, il est important d’avoir de la trésorerie pour pouvoir gérer l’opérationnel. Des ventes plus importantes auraient permis d’absorber le dépassement en question», veut croire Antoine Malingret, qui décrit un projet où rien ne s’est passé comme prévu, dès le début.

«Des espaces se libéraient, dont un labo dans le cloître de l’abbaye. Un symbole. Puis on a fait une étude de sol…»

«Cela faisait un bout de temps qu’on parlait de relocaliser la bière de l’abbaye à Gembloux, c’est comme ça que le projet a été lancé en 2017, poursuit-il. Certains espaces se libéraient, dont un laboratoire dans le cloître de l’abbaye… Tout un symbole. Puis on a fait une première étude de sol, car il y avait, dessous, les caves voûtées de l’abbaye. Malheureusement, l’étude de stabilité a démontré qu’on ne pouvait pas monter de brasserie, avec les cuves, du stock, etc.»

«Le projet dans l’ancien labo et dans le cloître a été abandonné, il a été déplacé vers un autre bâtiment qui était aussi un ancien labo de microbiologie, se souvient le brasseur. Mais les paramètres avaient changé, le bâtiment n’était pas en bon état, il fallait faire une grosse rénovation, un important terrassement, une construction supplémentaire, etc. De ce fait, on a dû relever les objectifs de production.» Une production qui n’a jamais été à la hauteur des attentes.

«Du fait de factures en attente, plus personne ne veut travailler avec Gembloux.beer.»

Situation catastrophique

A la tête de l’entreprise, la valse des administrateurs et des managers de crise n’a rien arrangé. «Quand j’arrive en avril 2024 (NDLR: un an seulement après le début de la production), la situation est catastrophique», embraie Philippe Maesen (professeur de chimie, promotion Gembloux 1992), qui a succédé à Luc Minne en tant qu’administrateur délégué à la gestion journalière et représentant de l’AIGx. Il rembobine ce qu’il a découvert en arrivant: «Le système de brassage ne fonctionne plus et le fournisseur ne veut plus venir le réparer du fait de factures en attente. Et tout est comme ça. Plus personne ne veut travailler avec Gembloux.beer, il n’y a plus de développement du commerce, à part les étudiants qui se questionnent beaucoup parce qu’on ne les a pas privilégiés dans la précédente philosophie. Eux aussi se demandaient si on arriverait à fournir nos besoins annuels, que ce soit en Abbaye de Gembloux ou autre… On est au pied du mur, tout le monde dit que c’est foutu

Suivi par le tribunal de l’entreprise en 2025, Philippe Maesen parvient tout de même, un temps, à bloquer toutes les créances, se donnant un laps de temps pour relancer l’outil et vérifier si la brasserie «a la capacité réelle de produire et, surtout, de développer un réseau commercial pour vendre les bières». «De là, on a rediscuté avec tous les fournisseurs, redéveloppé la confiance, notamment avec celui de l’appareillage qui a bien voulu réparer, nos clients historiques, de nouveaux clients ou réseaux de distribution, et on a pu brasser à nouveau pour les étudiants, ce qui était très important… On a alors redéveloppé le réseau commercial, qui avait été laissé à l’abandon. Mais avec les créances existantes, les niveaux de remboursement étaient trop lourds

«Demain, il sera trop tard et vous pourriez le regretter.»

Partition sentimentale

Le 23 août dernier, les anciens de l’Agro ont été à nouveau relancés. «Vous connaissez très certainement la brasserie Gembloux.beer et l’ensemble de sa gamme dont la fameuse Abbaye de Gembloux (bière des étudiants)», écrit la coopérative, vantant «un nouveau business plan solide et réaliste, porteur de sens et d’avenir». Un avenir (hypothétique) qui coûte cher: au moins 500.000 euros.

Fin septembre, alors que la faillite se rapproche, le compte n’y est pas (autour de 102.000 euros). «Vous êtes nombreux quotidiennement à nous dire « il faut poursuivre l’aventure, vous ne pouvez pas arrêter avec un tel outil » […], communique alors Gembloux.beer auprès des anciens. Vous êtes également nombreux à ne pas encore avoir fait le pas de soutenir financièrement le projet pour lui donner une seconde chance.»

Une telle insistance finit par agacer la faculté. Sollicitée pour relayer l’appel au don, la nouvelle équipe décanale de l’Agro-Bio Tech, entrée en fonction le 1er octobre, a manifestement décliné, jugeant que là n’était plus son rôle. Ce qui n’a pas freiné la partition sentimentale jouée par la coopérative. «Le sablier va sonner très prochainement la fin. […] N’attendez donc plus. Demain, il sera trop tard et vous pourriez le regretter.»

Pertes sans profits

Du côté des étudiants, la faillite laisse également un goût amer. «C’est une chouette idée qui a peut être suscité trop d’engouement de la part de certaines personnes qui ont vu trop grand», analyse Cyril Kohn, 22 ans, futur bioingénieur. L’actuel président de l’AG (l’association des étudiants), qui a découvert l’ampleur des dégâts au début de l’année 2025, poursuit: «On s’est retrouvé avec une super idée, un super projet, mais on n’avait peut-être pas le marché pour assurer.»

Au total, les étudiants ont «perdu quelques plumes», calcule-t-il. «On avait investi 80.000 euros à l’époque, on avait des restes  d’économies d’année en année, qui pouvaient servir à différentes choses, mais ça venait aussi d’un crowdfunding mis en place en 2021 pour avoir des parts importantes dans le projet (NDLR: 6%).» La coopérative Agro Gembloux Invest, née au même moment que la brasserie, dont elle détient 30%, a suspendu toute nouvelle initiative depuis 2024 pour continuer à soutenir l’entreprise, son premier (et seul) projet à ce jour. La structure accusait cette année-là une perte de près de 400.000 euros.

Comme Philippe Maesen, certains pensent que le projet peut encore être sauvé. L’argent récolté, et bloqué, auprès des anciens de l’Agro pourrait servir à racheter l’outil, fonctionnel et pratiquement neuf. Une résurrection potentielle qui se heurte au problème des créances toujours pas recouvrées (y compris, selon nos informations, envers la banque). Mais, en l’absence d’autres solutions, rien n’est impossible, veut croire une partie de la communauté agro-gembloutoise, quand d’autres grincent des dents après un tel gâchis. «Les parts des coopérateurs étaient à 500 euros, certains ont mis plusieurs milliers d’euros. Il y en a qui tirent la tête, c’est clair, ne cache pas Philippe Maesen. Même avant l’aveu de faillite, il y a eu des retours sévères. Mais on a réussi à rétablir cette communication qui, là aussi, n’était pas au top.»

Quoi qu’il arrive, la marque de bière de l’abbaye, elle, appartient toujours aux étudiants. «L’ABI ne périra pas, comme on dit chez nous», plaisante Cyril Kohn, ajoutant que l’AG s’est tournée vers la brasserie Minne (à Bastogne) quand Gembloux.beer «a eu des soucis de production. On est en train de voir avec eux pour continuer là-bas.» Auparavant, la bière était d’ailleurs brassée à Charleroi. Un destin décidément itinérant.

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