© Anthony Dehez

Céline Chariot, photographe et metteuse en scène militante

Après des reportages à Tchernobyl, Bangkok, Conakry ou dans un des plus grands bidonvilles d’Europe, la photographe Céline Chariot s’est récemment improvisée metteuse en scène. Avec Marche salope, elle ouvre le débat sur le viol et l’amnésie traumatique.

C’est normal. Pourtant, le mur est privé et elle possède une autorisation signée par la direction du Festival de Liège. Le problème, c’est que certaines affiches sont directement exposées à l’espace public. L’affichage clandestin étant interdit par la Ville de Liège, son accord préalable aurait dû être sollicité. Le 10 février dernier, les policiers ne font donc qu’appliquer la loi lorsqu’ils interrompent l’atelier de collage féministe organisé par Céline Chariot avec 85 étudiants sur la façade de la caserne Fonck.

«Il ne s’agissait que de feuilles A4 fixées avec de la colle à tapisserie pour dévoiler des slogans comme “Protégez vos filles – Eduquez vos fils”, précise l’artiste liégeoise. A mes yeux, la police devrait considérer ces actions comme une façon de sensibiliser et, en quelque sorte, les soutenir plutôt que les voir comme de la délinquance.»

Faire bouger les lignes

Une heure après le contrôle d’identité agité de l’animatrice de l’activité, le service de nettoyage de la Ville a déjà effacé toute trace de l’atelier. «Je suis rentrée chez moi terriblement fâchée. J’ai l’impression que cette réaction est totalement ciblée, que les féministes n’ont pas leur place.» Que certains sujets gênent, aussi. Celui du viol, par exemple, ou de l’amnésie traumatique, qu’elle a elle-même connue et dont elle a cru qu’elle en «crèverait». A ce sujet, elle ne confiera rien de plus. «Je n’aime pas parler de ma vie privée en public.»

Discrètement, sans le dire, la presque quadra a pourtant rassemblé un tas d’éléments et d’événements personnels dans le spectacle sonore Marche salope qu’elle a créé l’an dernier. «Ce n’était pas du tout un outil thérapeutique – j’ai suivi une thérapie de mon côté –, plutôt un moyen de lutter et de sensibiliser. De poser des questions plus générales sur le regard, le consentement, le viol… et faire bouger les lignes.»

Le pouvoir des images

Céline Chariot vit au bout de l’une de ces innombrables et enchanteresses impasses du centre de la Cité ardente. Lumineux, son intérieur recèle des trésors de la littérature et de la bande dessinée, harmonieusement triés dans des caisses en bois reconverties en bibliothèque.

Au mur, la native de Marche-en-Famenne a épinglé un drôle de cadre truffé de petits morceaux de papier sur lesquels les écritures tranchent: des listes de courses. Il y a peu de temps, elle s’amusait encore à les ramasser sur les petits clapets des chariots de supermarché. «J’aime l’utilité éphémère: c’est quelque chose de très important à un instant T – tout le monde râle quand il perd sa liste – puis une fois que les courses sont faites, ce papier n’a plus aucun intérêt. Je trouve ça passionnant.»

Chacun de ces billets raconte un peu de son ex-propriétaire: les plus structurés dessinent le plan du magasin, certains enchaînent des questions, quand d’autres glissent involontairement des informations sur leur domicile, leur alimentation industrielle ou une future soirée arrosée.

© Anthony Dehez

Les invisibles

«Sociologiquement, c’est très intéressant. C’est une façon de s’approcher au plus près de la réalité.» S’effacer pour observer ce qui se passe autour de soi, c’est précisément le quotidien de Céline, photoreporter dans des zones aussi éloignées et dissemblables que Tchernobyl, Bangkok ou la Transylvanie.

Le point commun de ces destinations: les invisibles. Comme les huit mille habitants du bidonville roumain d’Ariesului, l’un des plus pauvres d’Europe, où elle se rend en 2013 pour une commande de l’asbl Mergem. «Les premiers moments sont durs. Tu as juste envie de crier et de pleurer tellement ça sent la merde, il y a des puces», pas d’eau ni d’égouts. Des conditions de vie rudes qui limitent l’espérance de vie de ces tziganes à 40 ou 45 ans.

Sur place, Céline prend le temps de rencontrer les gens, de vivre avec eux, de manger avec eux, «d’avoir leur odeur sur moi». Puis quand ils comprennent qu’elle est là dans une démarche non pas de voyeurisme mais de transmission d’une réalité, ils la prennent par la main et l’entraînent dans leur existence. «C’est là que l’on va chercher les images qui racontent le mieux la situation. J’ai cette chance qu’on m’oublie très rapidement. Pourtant, je suis blonde, grande et blanche, ce n’est pas un physique passe-partout.»

A Namur ou Conakry

Peu importe, la photographe est douée pour se fondre dans une ambiance. A l’hôpital de la Citadelle, durant la deuxième vague de la pandémie, quand elle décide d’expérimenter la réalité du personnel, d’être fatiguée comme lui, de voir les morts comme lui et de vivre une réanimation avant d’enlever le cache de son appareil photo. Ou en Guinée, où elle traîne dans les rues de Conakry lors des manifestations contre le président Alpha Condé, en 2019. «Ça tirait à balles réelles. Je savais où je ne devais pas aller, sauf ce jour où je me suis fait arrêter par la police. J’avais soi-disant photographié quelque chose que je n’aurais pas dû. Si je les suivais, j’allais devoir entrer dans le jeu de la corruption.»

Son fixeur? «Il était tétanisé, mais il ne fallait pas réfléchir, je lui ai crié de décamper.» Résultat? «Avec l’expérience, on sait conserver son sang-froid pour se cacher et éviter le danger.» Et les pays en situation calme? «Ça ne m’intéresse pas. De toute façon, on ne m’y envoie pas.» Céline ne travaille que sur commande et avec carte blanche. Elle tient à poser un regard artistique et non orienté sur une réalité. «Une expo ne fait pas directement changer les choses, mais elle peut sensibiliser le public comme le politique. Même si elles ne représentent qu’une petite partie de ce que l’on peut faire, les images doivent exister. Je crois très fort à l’effet colibri

Miss en scène

Céline a un passé de top modèle. Au sens propre. Cela remonte à l’adolescence, quand elle se fait remarquer lors d’un petit défilé de prêt-à-porter. Elle rencontre alors des agences, un styliste puis le comité de Miss Luxembourg, qui lui propose de participer à son concours. «J’ai tenté l’expérience parce que je trouvais les gens vraiment sympathiques. Je me suis aussi prise au jeu: on m’habillait gratuitement alors que j’étais étudiante et que je n’avais pas une thune

En parallèle, après deux années en faculté de philosophie et lettres, la Barvautoise troque l’unif pour l’école supérieure des arts Saint-Luc, où elle apprend la photo. «J’ai toujours eu cette envie de comprendre le monde et de trouver un moyen d’expression. En arrivant aux études, je savais que je voulais faire du reportage.» Un héritage partiel de ces étés passés en Roumanie avec son frère et ses parents lors de voyages humanitaires ou à accueillir des enfants biélorusses, vénézuéliens et roumains dans la demeure familiale.

Travailler une dizaine d’années comme mannequin ne faisait donc pas partie de ses rêves de petite fille. «Je me suis souvent demandé ce que je faisais là.» Passe encore les soirées d’élection de Miss Luxembourg, dont elle apprécie l’ambiance bon enfant et qu’elle remporte en 2009, mais pas l’atmosphère catastrophique du concours national. «Je n’ai pas supporté cette vision omniprésente de la “femme objet”. C’était tout pour le physique, aucune place pour la personnalité. Ils s’en foutaient complètement de ce que l’on pouvait penser et n’envisageaient pas une seconde de remettre en question leurs canons de beauté.»

Et puis l’écriture

«La nature a fait que mon corps rentrait dans les normes de ce que la mode exigeait à ce moment-là.» Une aventure qui s’est terminée en eau de boudin, mais dont les retombées financières ont payé son cursus scolaire et la voiture avec laquelle elle réalisera son mémoire de photo, sa véritable passion. Celle qui la mènera plus tard à exposer à Europalia à Pékin, à l’Art and Culture Centre de Bangkok ou à Bozar et qui la projettera au prestigieux festival d’Arles.

En 2021, lorsqu’elle envisage d’évoquer le viol et l’amnésie traumatique, elle pense inévitablement à utiliser son appareil photo. Mais il lui manque quelque chose. Alors elle se nourrit d’infos sur la thématique, demande deux résidences de recherche et commence finalement à écrire. «Je n’avais jamais fait ça, pas plus que mettre en scène ou faire de la scénographie, mais ça m’est venu de manière très naturelle.»

Soutenue par le Festival de Liège, elle crée alors Marche salope, un seul-en-scène au titre inspiré des rassemblements de protestation SlutWalk ou « Marche des salopes », organisés en 2011 au Canada et aux Etats-Unis. Sur scène, plus que d’incarner un rôle, elle a l’impression de raconter des histoires. Celles de ces femmes abusées ou harcelées sexuellement et de leurs séquelles physiques et morales. «J’ai voulu faire quelque chose d’assez poétique, pas du tout violent. Cela fonctionne bien: je reçois énormément de retours, notamment de filles avec lesquelles je discute en privé. C’est là, autour d’un verre ou d’échanges plus intimes, que je livre mon propre récit.»

Programmé aux quatre coins de la Belgique, Marche salope reçoit, en novembre 2022, le prix Maeterlinck de la meilleure scénographie. Une surprise, mais aussi un joli coup de pouce. «C’est une vraie reconnaissance de tous ces sujets dont on ne veut pas parler, comme celui du viol. Parce qu’on n’en parlera jamais assez.» Céline, elle, continuera à photographier ces visages invisibles qui font le monde, à se mettre en scène ou à faire du collage féministe. Parce que ça aussi, c’est normal.

Son plus gros risque

«J’ai l’impression d’en prendre tous les jours. Dans mon boulot ou en étant une femme dans la rue.»

Sa plus grosse claque

«Avoir trouvé un moyen de m’exprimer professionnellement et donc d’échapper au quotidien métro-boulot-dodo.»

Ses dates clés

1989 «Je commence la clarinette dans une fanfare à Barvaux. Plus tard, je jouerai du basson et de la flûte traversière.»

2006 «Sortie de King Kong théorie, de Virginie Despentes. Un livre qui m’a marquée.»

2015 «Naissance de ma première fille, la deuxième suivra deux ans plus tard.»

2020 «Je rejoins le groupe des colleuses féministes de Liège. On se produit généralement très rapidement et souvent la nuit.»

2023 «Je termine un master en patrimoine culturel immatériel à l’ULiège.»

Son mantra

«En tant que femme, je m’oblige à l’engagement et à la lutte.»

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