Puigdemont © AFP

Visite surprise de Puigdemont: quelles conséquences pour la Belgique ?

Muriel Lefevre

Carles Puigdemont a, dans le plus grand secret, fui vers Bruxelles. De quoi embarrasser, doux euphémisme, le gouvernement Michel. Retour sur une histoire belge.

Carles Puigdemont devrait s’exprimer dans la journée a déclaré son conseil, l’avocat belge Paul Bekaert. Celui-ci précise sur Radio 1 (VRT) que le leader indépendantiste catalan n’a pas fui l’Espagne et qu’il n’a pas non plus l’intention de se cacher en Belgique.

Dans la journée de lundi, celui-ci se serait, selon différentes sources, rendu en voiture vers Marseille où il aurait pris le train vers Bruxelles. Selon la presse espagnole, le dirigeant séparatiste serait parti dans la capitale belge avec cinq de ses conseillers (ministres), eux aussi destitués par Madrid, comme tout le gouvernement catalan.

Le parquet espagnol a effectivement déposé plainte lundi contre Carles Puigdemont et son gouvernement. Dans sa plainte, le procureur général espagnol accuse les dirigeants indépendantistes d’avoir causé « une crise institutionnelle qui a débouché sur la déclaration unilatérale d’indépendance », et demande leur comparution urgente devant une juge d’instruction en vue de leur inculpation pour « rébellion, sédition et malversation ». Il requiert aussi leur arrestation dans le cas où ils ne comparaîtraient pas.

S’il dit ne pas fuir, Puigdemont avait donc tout de même quelques raisons de ne pas s’éterniser dans le coin puisqu’il risque une peine de prison allant jusqu’à 30 ans pour rébellion. « Pour l’instant, il ne s’agit que d’un citoyen européen se rendant à Bruxelles », affirme pourtant Me Bekaert.  » Et sa présence n’a rien d’illégal. Il a peut-être des intentions politiques en venant dans la capitale de l’Europe, mais il est trop tôt pour parler d’un incident diplomatique. Mais l’Espagne est très susceptible sur la question, je peux en témoigner. » »

Demande d’asile politique ?

Me Bekaert n’a par contre pas confirmé l’information selon laquelle le président catalan destitué comptait demander l’asile politique en Belgique. « Nous gardons toutes les options ouvertes et nous étudions toutes les pistes. Nous avons le temps », a indiqué l’avocat affirmant que lui et son client avaient déjà « parlé stratégie ». Malgré le flou de la déclaration de son avocat il semble néanmoins très probable que Puigdemont demande l’asile politique à la Belgique.

Pourquoi la Belgique ? La déclaration de Francken de ce week-end sur le fait que Carles Puigdemont pourrait faire une demande d’asile politique à la Belgique tout en se demandant s’il pourrait être assuré d’un procès équitable en Espagne a dû lui donner des idées. Mais aussi le fait que Michel soit le seul leader européen à avoir condamné les violences policières lors du référendum.

L’avocat spécialisé dans les droits de l’Homme reconnaît pourtant qu’il serait difficile pour Carles Puigdemont d’obtenir l’asile en Belgique. « On peut le demander, mais l’obtenir c’est une autre affaire. » Me Bekaert a déjà par le passé demandé l’asile politique pour des Basques espagnols, mais il ne leur a jamais été accordé, a-t-il rappelé sur les ondes.

Visite surprise de Puigdemont: quelles conséquences pour la Belgique ?
© AFP

L’introduction par un ressortissant d’un Etat membre de l’UE d’une demande d’asile dans un autre Etat de l’Union constitue en effet une exception, car elle va à l’encontre du principe selon lequel les demandes d’asile à l’intérieur du bloc européen sont a priori irrecevables. « Il y a une présomption de respect des droits et des libertés par les Etats européens, il n’y a donc en théorie pas besoin d’asile pour les citoyens de l’Union », estime Jogchum Vrielink, professeur de droit à l’université Saint-Louis à Bruxelles. « La Belgique est l’un des rares Etats, si pas le seul » où une demande d’asile intra-UE peut être introduite, selon lui. Une telle demande est en effet possible, selon le professeur Vrielink, qui précise qu’elle serait traitée sur base individuelle et accélérée par le commissariat général aux réfugiés et apatrides (CGRA). « La charge de la preuve qui incombe à celui qui introduit une telle demande est beaucoup plus importante », explique-t-il. « En pratique, on voit que ce n’est presque jamais accordé », ajoute néanmoins le professeur, qui estime que la présomption du respect des droits par l’Espagne prévaudrait dans le cas présent.

Michel interdit toute rencontre par SMS

Quoi qu’il en soit, la présence du leader catalan sur le sol belge provoque de nombreux remous au sein du gouvernement belge.

Hier, des rumeurs venues d’Espagne affirmaient que Puigdemont s’était rendu en Belgique sur l’invitation de la N-VA. Une information qui a été démentie par la suite.

Il semble que notre Premier ministre ait interdit, par SMS, à tous ses ministres de prendre contact avec le leader des indépendantistes catalan. Il craint de renforcer les tensions avec Madrid. Des relations qui avaient déjà tourné à l’aigre suite aux déclarations de Francken ce week-end. Michel veille donc à éviter toute confrontation qui pourrait coûter cher à la Belgique. Car il existe une règle tacite qui veut que personne n’ait à se mêler de la politique intérieure des différents états membres. Pour Carl Devos, beaucoup ont l’impression que la Belgique roule pour la Catalogne. « C’est très ennuyant pour le gouvernement d’autant plus que rien n’est moins vrai. La question est de savoir si Michel va réussir à changer cette image. »

Charles Michel et Theo Francken
Charles Michel et Theo Francken© Belga

Ce n’est un mystère pour personne que le gouvernement est, en interne, divisé sur la question catalane. Et la venue de Puigdemont devrait encore aviver les tensions. Pour les nationalistes flamands, le droit à l’autodermination est sacré. Notre vice-premier ministre Jan Jambon (N-VA) n’a-t-il pas dit au début de ce mois que son coeur battait pour la Catalogne ? Un avis qui n’est pas partagé par Michel qui n’envisage de reconnaître la Catalogne que si Madrid est d’accord. Ce qui ne semble pas près d’arriver.

Jean-Marc Nollet considère que M. Michel (MR) avait adopté « une attitude utile » depuis le début de la crise en Catalogne, en appelant au dialogue, mais que les récents événements « décrédibilisent la position de la Belgique ». « Ce n’est pas un conflit évident, il faut de la modération, mais une composante de son gouvernement a décidé de provoquer le Premier ministre alors qu’il a appelé à ne pas jeter de l’huile sur le feu », ajoute-t-il. Et cette attitude de certains expose le pays à de graves conséquences internationales, souligne-t-il.

Le vice-premier ministre CD&V ne voit pas d’un très bon oeil la présence de Carles Puigdemont à Bruxelles. « Je ne veux préjuger de rien. Mais quand on appelle à l’indépendance, il vaut mieux rester près de son peuple », a-t-il estimé sur Radio 1 (VRT). Kris Peeters attend également le contenu de cette déclaration avant de se prononcer plus avant. « Nous devons attendre sa communication et garder la tête froide. Les prochaines heures et jours apporteront leurs éclaircissements », a-t-il dit.

Malgré les tensions , personne n’a cependant envie d’attiser la crise. A La N-VA on la joue même plutôt profil bas.  » La déclaration de Francken et l’arrivée de Puigdemont ne sont pas liées. C’est un pur hasard. Selon la N-VA, il n’aurait eu aucun contact avec lui. Pour Devos,  » La N-VA est à la recherche d’un équilibre entre son amour pour la Catalogne et sa politique de centre droit. Francken s’est effectivement profilé à la face du monde, mais cela en a aussi irrité plus d’un », dit-il dans De Morgen.

Les conséquences diplomatiques risquent cependant d’être lourdes si la Belgique se retrouve isolée. Catherine De Bolle pourrait oublier le soutien de l’Espagne pour sa nomination à Europol. Mais surtout Michel aura du mal à se positionner comme l’un de chef de proue d’une nouvelle Europe qui se veut plus ambitieuse et qui ne baisse pas les bras suite au Brexit.

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