Lhasa : " Le premier vrai gros succès ". © LIONEL FLUSIN/GETTY IMAGES

Vincent, Dick, Vianney et les autres

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Le carton de Vianney, c’est lui, comme la renaissance de Dick Annegarn et les succès de Vincent Delerm, Thomas Fersen, Lhasa ou Yael Naim… Depuis deux décennies, Vincent Frèrebeau nourrit le talent sur son label parisien Tôt ou tard.

Vincent Frèrebeau, né sous X en France, en 1963, et adopté par des parents dans la région parisienne, est un musicophage précoce. Il n’a que 20 ans, en 1983, lorsqu’il entre chez EMI France puis passe chez Warner en 1991, cinq ans avant de prendre la tête de Tôt ou tard (TOT),  » sous-label  » comme on appelle ces unités artistiquement indépendantes au coeur d’une multinationale. Warner lui revend ses 50 % de parts en 2005 et Frèrebeau devient patron à part entière de TOT, qui emploie vingt-deux personnes, lui compris, et est distribué en Belgique par Pias.

Vous faites signer un contrat aujourd’hui comme vous l’auriez fait à vos débuts ?

Je suis de plus en plus difficile parce que j’ai rencontré beaucoup de gens de grand talent, donc il faut que ce soit au moins aussi bien, ou dans un genre musical que je n’ai pas encore exploré. C’est pour cela que le catalogue de TOT a été, depuis sept ou huit ans, complètement atomisé avec Shaka Ponk ou Yael Naim. Quand vous signez Têtes raides et Thomas Fersen au début de votre histoire, ces esthétiques forment, à la longue, des confluences potentiellement dangereuses parce que vous pouvez créer une concurrence au sein de votre propre label.

Travailler avec un artiste, c’est forcément travailler dans la tension ?

J’ai besoin d’admirer, d’aimer. Avec Tôt ou tard, j’ai eu la liberté de faire ce que j’aimais, et d’avoir assez rapidement la preuve que cela pouvait fonctionner, avec Thomas Fersen et, un peu plus tard, Les Têtes raides. Mais le premier vrai gros succès, c’est Lhasa et son premier album La Llorona, en 1998, dont on a vendu près de 500 000 exemplaires et que l’on ressort fin 2017, l’un des plus beaux disques que je connaisse. Quand vous avez un tel succès, vous n’avez plus qu’une envie, faire des trucs beaux, et refuser la fatalité des trucs pourris pour que cela marche.

Quel est votre critère ?

Deux exemples. Vianney, ce sont cinq chansons écoutées dans mon bureau il y a trois ans avec la manageuse, sans qu’il soit là. D’emblée, j’ai dit :  » J’adore, c’est génial. Il est à Paris demain ?  » Sous réserve qu’il ne soit un monstre – ce que je ne pouvais imaginer au vu de ses chansons – j’allais forcément signer ce garçon de 22 ans. L’autre exemple, c’est un artiste qui n’est pas encore signé ici : j’ai entendu deux mesures d’intro, deux mesures de chant du mec et me suis dit :  » Qu’est-ce que c’est que ça ?  » J’étais au lit avec ma chérie en écoutant la musique sur mon iPhone ; elle était dans son bouquin et me lance :  » C’est génial !  » Je sais que c’est le projet de l’année prochaine et peut-être des dix prochaines années. Comme j’ai eu la certitude, dans un style musical très différent, que Vianney était là pour les vingt prochaines.

Il en est où, Vianney ?

Le premier album s’est vendu sur les deux années d’exploitation à 170 000 exemplaires. Là, nous en sommes à 300 000 pour le deuxième album, en trois mois. Vianney a un truc que la variété française a un peu perdu ces dernières années – le sens de la mélodie – et il est un double performeur, chant et guitare, exceptionnel. C’est une pépite, c’est impressionnant.

Quand on parle d’un succès comme Vianney, on parle de quoi ? D’investir 50 000 ou 100 000 euros sur un enregistrement et deux ou trois fois plus dans la médiatisation et la pub ?

Ce n’est pas uniquement une question d’argent. Je travaille avec des artistes qui partent de zéro, et puis la stratégie saine du projet, c’est peut-être de tout orchestrer par nous-mêmes. Aujourd’hui, 70 % de nos signatures sont à la fois pour le disque et le live. On a un encadrement familial extrêmement soucieux de la santé morale d’un artiste. L’ultrasuccès n’est pas forcément plus facile à gérer que l’absence de succès : quand il y a médaille, il y a aussi son revers. L’avantage qu’on a, c’est qu’on connaît les pièges du succès.

La rencontre avec Vincent Delerm, bientôt en concert en Belgique (1) ?

C’est le début de l’aventure indépendante du label, en 2002 : Delerm sera le premier signé. Il est venu me voir avec des chansons piano – voix et j’ai halluciné sur Fanny Ardant et moi, mais c’était un peu fragile. Donc je lui ai fait rencontrer un producteur de spectacles, je ne l’étais pas encore. Puis je l’ai revu en concert et il en avait un peu marre de mes atermoiements et, à la septième chanson, je me suis dit que j’étais malade de ne pas l’avoir signé depuis deux ans. On a vendu 500 000 albums.

Tôt ou tard, maintenant, c’est votre boîte. Comment est-ce arrivé ?

J’avais Warner comme actionnaire jusqu’en 2005 et puis j’ai racheté les 50 % qu’il détenait, j’ai été voir ma banque et me suis endetté. Et puis on est passé par un succès mondial avec Yael Naim – 800 000 albums et 2,5 millions de singles – avant des années plus sombres et de petites erreurs de choix. Le succès de Yael a été joyeux, on a un peu trop dépensé, un peu trop signé au moment du creux de la musique qui correspondait à celui de l’économie mondiale : après avoir gagné beaucoup d’argent en 2008, 2009 et 2010 ont été catastrophiques. On sort cinq ou six projets par an et on a la volonté de mettre un artiste en orbite chaque année, et donc de concentrer beaucoup de moyens sur très peu de signatures : le budget annuel de fonctionnement est de 2 200 000 euros, et à peu près la même chose dans la production et le marketing. Si on accompagne de beaux et vrais artistes, il n’y aura jamais de perte d’activité. L’évolution de l’industrie de la musique n’a pas changé la raison pour laquelle on signe quelqu’un ou l’émotion d’une chanson. Par contre, elle a violemment plombé le marché de la musique, lui faisant perdre 70 % de sa valeur depuis 2002. Cela se reconstruit, avec le vinyle, le CD qui devait soi-disant disparaître dans les deux ans et les modèles émergents qui deviennent rémunérateurs. Le catalogue de TOT – une centaine d’albums – rapporte, en streaming, 100 000 euros par mois.

(1) Vincent Delerm est en concert ce 26 avril au Théâtre 140, à Bruxelles, et le 14 mai au Théâtre de Namur.

ENTRETIEN : PHILIPPE CORNET

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