Des caveaux funéraires aux parois décorées de fresques étonnamment bien conservées. © B. DOCHY

Tournai: caveaux médiévaux cherchent abri

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

Pas commode d’abriter trois caveaux colossaux. Tournai voudrait bien mais ne peut toujours point. Le délicat retour au bercail de ces chefs-d’oeuvre gothiques prochainement délogés de Mons fait monter la tension.

Hériter de caveaux colossaux n’est pas forcément un cadeau. Sauf qu’à Tournai, on ne demande qu’à leur tendre les bras, qu’à reprendre possession de ces témoins d’un glorieux passé et de clôturer en beauté un quart de siècle de séparation.

Tout a commencé en 1997 lorsque la construction d’un ensemble d’immeubles sur le site de l’ancien couvent des Frères mineurs tire de l’oubli plusieurs caveaux funéraires, aux parois peintes de fresques exceptionnellement bien conservées. Sans crier gare, le patrimoine wallon s’enrichit de remarquables témoignages de l’art de la pierre et de l’iconographie religieuse du début du XIVe siècle et, par la même occasion, de vestiges de taille qui s’évaluent en tonnes et en mètres. Impossible de trouver pour de tels mastodontes un gîte adéquat sur le lieu de la découverte, un transfert dans l’urgence s’impose au dépôt archéologique de la Région wallonne, à Mons, où les attend un local climatisé. Ils y coulent depuis des jours paisibles, perdus de vue par une majorité de Tournaisiens, jusqu’à ce que la vente du dépôt montois à un promoteur privé rebatte les cartes et oblige à troubler une nouvelle fois leur sommeil. En route pour un nouveau toit à dénicher, à la dimension de leurs mensurations: trois mètres de long sur un mètre cinquante de large et deux mètres de haut, de 3,5 à 13,5 tonnes selon les gabarits. Du lourd, de l’encombrant, qui ni se transporte ni se recase facilement.

Les bonnes adresses ne sont pas légion et se dérobent les unes après les autres.

Colis encombrants

De la Cité du Doudou à la Cité aux cinq clochers, le transfert des colis s’impose comme une évidence. Ville de Tournai, pouvoir provincial, Agence de développement territorial (Ideta), Agence du patrimoine wallon (Awap) ainsi que tout ce que la sauvegarde du patrimoine tournaisien compte de forces vives locales, y compris les fabriques d’église, se mobilisent, en quête d’un nid douillet pour deux caveaux simples et un caveau double scié. Hélas, les bonnes adresses ne sont pas légion et se dérobent les unes après les autres. Il faut faire une croix sur le Musée archéologique en raison de son bâtiment en trop mauvais état. Autre voie prometteuse mais sans issue, celle du Carré Janson, futur espace multifonctionnel à vocation touristique en plein coeur historique de la ville, mais que les subsides européens qui lui sont alloués n’autoriseraient pas à se mêler de conservation du patrimoine.

Tout ne semble pas perdu, l’antique diocèse de Tournai ne manquant pas d’édifices religieux pressentis pour héberger ces immenses « baignoires ». Mais là encore, il faut déchanter. Le sens de l’accueil ne peut rien contre les contraintes techniques, pas question de livrer sans-façon au travail des engins de chantier des lieux de culte eux aussi chargés d’histoire. Une timide éclaircie se dessinait bien du côté de l’église Saint-Piat avant qu’une récente inspection des lieux par l’ Awap ne fragilise grandement les espoirs. Les portes se refermant les unes après les autres, l’étau se resserre autour du joyau du patrimoine religieux de Tournai vers lequel des regards se braquent avec une insistance croissante: la cathédrale Notre-Dame, immense vaisseau gothique classé au patrimoine mondial de l’Unesco. En voilà un lieu taillé sur mesure pour abriter d’aussi volumineuses pièces, d’autant que le bas-côté nord de l’édifice est à l’état de profonde tranchée ouverte en raison de fouilles dont le futur reste incertain. « Profiter de la tranchée à remblayer pour y enfouir les caveaux sous plaque de verre de façon à les rendre enfin visibles au public » et le tour serait joué, plaide avec ardeur Ludovic Nys, professeur d’histoire de l’art à l’université de Valenciennes et porte-voix des partisans convaincus de cette fenêtre d’opportunité.

Tournai: caveaux médiévaux cherchent abri
© B. DOCHY

Oui mais voilà, la formule a ses détracteurs. Parmi lesquels Raymond Brulet, professeur émérite de l’UCLouvain, l’historien-archéologue qui a fait parler les entrailles de l’édifice religieux, et qui juge cette piste « parfaitement déraisonnable », aussi anachronique qu’incongrue. A ses yeux, profiter d’ « un trou » dépourvu des conditions de climatisation nécessaires pour recaser des vestiges « hors contexte » relèverait de l’hérésie. Ce péché capital, l’évêché ne pourrait non plus le tolérer, lui qui fait aussi de la résistance et nourrit d’autres projets d’aménagement: le repavement de la nef, l’acquisition d’un nouveau mobilier liturgique, l’investissement dans une cuve monumentale vouée au baptême par immersion des adultes, pratique « tendance » dans l’Eglise d’aujourd’hui. D’une conversion de la cathédrale en un espace muséal, il n’en est donc point question. « Ces caveaux sont des pièces de musée, c’est là qu’ils ont leur place et que leurs fresques pourront être mises en valeur », tranche Raymond Brulet.

Mauvaise foi?

On en est là. A ce que chacun campe sur ses positions et se contente d’une réponse de Normand. « Ce n’est ni un non catégorique ni un oui enthousiaste. Il y a du pour et du contre », résume Bernard Pannier, président de la fabrique d’église de la cathédrale. Or, l’heure tourne, même si Valérie De Bue (MR), ministre wallonne en charge du Patrimoine, a pu satisfaire la curiosité du député régional Laurent Agache (Ecolo) par une bonne nouvelle: « La crainte d’un déménagement en urgence, voire en extrême urgence, n’est pas justifiée », les dispositions sont prises pour prolonger l’occupation du dépôt archéologique à Mons jusqu’en 2023 au moins, voire au-delà. Le spectre d’une mise à la rue s’éloigne, ce qui n’exclut pas un timing de plus en plus serré, vu la complexité à aménager un nouveau lieu de repos.

Alors le ton monte, les esprits s’échauffent et les appels au calme se multiplient. Ulcéré par ce qu’il perçoit comme tant de mauvaise foi, Ludovic Nys part en croisade contre l’évêque de Tournai, Guy Harpigny, accusé de téléguider en sous-main une obstruction pratiquée par la fabrique de l’église cathédrale. « Nous nous orientons vers un nouveau scandale patrimonial, à savoir la disparition pure et simple de chefs-d’oeuvre de la peinture gothique en nos régions. Dossier puant où, une fois n’est pas coutume, ce ne sont pas les politiques qui portent le bonnet d’âne, mais bien une autorité ecclésiastique », a rageusement posté sur Facebook le bouillant défenseur du patrimoine tournaisien. Les voies de Monseigneur, vainement sollicité pour une réaction, restent impénétrables.

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