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Speranza Scappucci, la première femme cheffe d’orchestre en Belgique

Soraya Ghali
Soraya Ghali Journaliste au Vif/L'Express

Dans la fosse lors des opéras, dos aux spectateurs durant les concerts, elle tient la magie d’une soirée musicale du bout de sa baguette ou de ses mains. Romaine, 44 ans, elle est rapidement devenue un chef d’orchestre très reconnu et très demandé sur la scène internationale. Depuis septembre, elle a pris ses fonctions de chef principal attitré à l’Opéra royal de Wallonie.

Votre métier est occupé à 95 % par des hommes…

C’est une réalité. Mais de nombreuses jeunes filles souhaitent aujourd’hui embrasser ce métier et il n’est plus rare de les voir fréquenter les classes de direction d’orchestre. Les plus âgées, à l’instar de Simone Young, nous ont ouvert la voie. Je crois, surtout, que les femmes ont pris conscience que dans la fosse, elles avaient autant de charisme que les hommes (1).

Etes-vous exaspérée lorsqu’on évoque votre genre ? On nous avait conseillé de ne pas commencer l’interview par cette question…

J’aimerais que cela ne soit plus une question. Lorsque je suis au pupitre, je ne me pose pas la question du féminin et du masculin. Un chef n’a pas de sexe ; la jeune génération grandit dans l’idée que le chef est une personne, pas un genre.

Quel est le style Scappucci ?

Des gestes précis et efficaces et, surtout, une vision claire et sûre.

Si on vous dit que vous avez une manière de diriger peu ostentatoire, que répondez-vous ?

Je ne suis pas là pour faire le spectacle. Le geste doit toujours être lié à la musique. Mon style vient, je pense, de ma volonté de servir le compositeur le mieux possible pour ne laisser la place qu’à l’essentiel : la musique. Actuellement, je constate qu’on attend d’un chef qu’il soit très  » visuel « , très exubérant. Mais ce qui compte vraiment, c’est quand même le contenu, le résultat, et l’émotion qu’on arrive à transmettre. La musique n’est-elle pas simplement faite pour être écoutée ? Le rôle du chef n’est-il pas de raconter quelque chose au public ?

Je ne suis pas là pour faire le spectacle »

Pour vous, le respect du compositeur est fondamental.

Je me revendique de l’école de Toscanini, très proche de la partition originale. Toscanini a rétabli une règle de base : l’interprète est au service du compositeur et non l’inverse. Il importe de chercher à comprendre la vérité absolue qui se cache derrière les notes, ce que le compositeur a voulu faire dire à la musique. C’est bien sûr impossible. On ne va jamais trouver  » la  » vérité. Je ne suis pas Verdi ou Mozart et ils ne sont plus là pour nous la dire. C’est une quête du Graal, une recherche de pureté, d’intégrité.

Est-ce dire que vous abdiquez toute personnalité dès lors que vous êtes au service du compositeur ?

Non, il ne faut pas vouloir disparaître, sinon la musique aurait quelque chose de mécanique, et le chef d’orchestre ne serait qu’un simple technicien. Après s’être absorbé de la partition, il est nécessaire de savoir ce qu’on veut entendre pendant le concert : chaque chef va y imprimer sa propre personnalité, sa sensibilité, sa rigueur et sa fougue. L’oeuvre s’imprègne alors de la personnalité du chef d’orchestre.

Vous étudiez les partitions musicales des compositeurs à fond ?

Oui, tout part toujours de la partition d’orchestre. Je l’étudie dans ses moindres détails. Je m’appuie évidemment sur le livret, le manuscrit. Un chef se doit d’aller autant que possible à la source. Il faut aussi se plonger dans les biographies et les correspondances du compositeur. C’est un travail qui nécessite un investissement fou en temps et en énergie.

Vous affirmez qu’il vous est impossible de diriger des opéras dont vous ne parlez pas la langue.

La maîtrise de la langue est primordiale. Car c’est du texte, donc de la langue, des mots que part le rythme de la musique. Les couleurs de l’orchestre, je les trouve dans la résonance du texte. J’aimerais travailler le répertoire russe, Eugène Onéguine et La Dame de pique de Tchaïkovski. Eh bien, il va me falloir trouver un huitième jour de la semaine pour prendre des cours de russe !

C’est un métier rude ?

Agiter les bras et rester extrêmement concentrée durant trois heures, c’est très fatigant ! Le rythme, les agendas serrés se révèlent physiquement éprouvants. On court le monde, on navigue de ville en ville. Il faut être taillé pour supporter la compétition, le stress, le jet lag, l’idée d’être loin de chez soi, d’avoir une vie un peu solitaire. Le chez-soi devient un lieu de transit. La route est de toute manière une facette du métier et si elle ne nous plaît pas, alors dans ce cas, c’est difficile.

« L’accessibilité à la musique passe par un intérêt cultivé dès l’enfance. »© REBECCA NELSON/GETTY IMAGES

Votre vocation est-elle intervenue très tôt ?

Non. Je suis une pianiste qui s’est prise de passion pour les musiques de chambre et vocale. Le chant m’a très vite captivée. Durant douze années, j’ai été chef de chant, dont huit sous la tutelle de Riccardo Muti. Le chef de chant réalise en fait les deux tiers du travail de chef d’orchestre. Et si le chef est absent, il faut alors conduire à sa place. Un parcours classique pour un futur chef.

Comment s’est fait votre rencontre avec Riccardo Muti ?

C’est lui qui m’a choisie comme chef de chant. J’ai beaucoup appris à ses côtés. Je peux toujours l’appeler, lui demander un conseil. Vous savez, je n’ai pas de mentor. J’ai eu la chance d’être en contact avec une autre génération, un autre monde. Mais le plus grand danger serait de vouloir les imiter.

On dit souvent que la direction ne s’apprend pas.

Il y a un fond de vérité. C’est vrai qu’être pianiste m’est évidemment d’une grande aide. Néanmoins, il faut impérativement un talent pour être suivi par les musiciens : avoir  » le bras « , c’est-à-dire une clarté de bras. Or, tout le monde ne l’a pas. En réalité, tenir la baguette est facile à acquérir. Il s’agit là de technique. L’essentiel est ailleurs : ce qu’on fait dire à la musique.

On vous a vu diriger à mains nues. Pourquoi ?

Il n’y a pas besoin de tenir quelque chose dans ses mains pour certains répertoires. Dans le baroque ou chez Mozart, le tempo est identique ou la mélodie est plus lente : on peut conduire sans baguette. En revanche, face à de grands orchestres, la baguette est une extension du bras et permet d’être vu par les musiciens. Elle est utile également pour des oeuvres très rythmiques, où il faut donner la pulsation, le tempo, battre la mesure. Il n’y a pas que les mains. Je dirige aussi avec mon regard, le visage, tout mon corps…

Dans l’esprit des non-musiciens, la baguette est un signe de pouvoir.

L’époque des divas, des von Karajan qui se comportaient comme des stars, c’est fini. Et la baguette n’a qu’un rôle fonctionnel.

Mais le maestro possède du pouvoir, non ?

C’est vrai que le chef n’est pas seulement un musicien. Il a face à lui des gens très différents qu’il doit fédérer. Il doit transmettre une énergie, créer une chimie entre les musiciens et les chanteurs. Ce travail, qui consiste à amener progressivement l’orchestre à jouer une oeuvre comme il l’entend, lui, n’est pas vraiment musical. Il lui faut de l’autorité, de la sûreté. Tout cela lui vient de ce qu’il a à offrir, de sa connaissance de la musique, de son émotion. Mais le maestro incarne un seul pouvoir : c’est lui qui décide de la conception musicale de l’oeuvre jouée.

Le maestro n’a qu’un seul pouvoir : c’est lui qui décide ce qu’il veut entendre »

Son rôle est-il très exposé ?

Vous portez sur vos épaules l’entière responsabilité de la représentation, d’en faire un moment unique. C’est pour cela, qu’on éprouve, quand on dirige, un sentiment si fort.

Les maestros plus âgés se montrent régulièrement critiques à l’égard des jeunes chefs d’orchestre.

J’entends leurs critiques, les jeunes n’étudieraient pas assez, leurs connaissances ne seraient que techniques, voire lacunaires, ils seraient un peu légers. Moi, je suis entre les deux, j’ai 44 ans. Au contraire, je rencontre des jeunes très sérieux, qui sacrifient toute leur vie à la musique. Cependant, je comprends les craintes des anciens dans une époque où on finit par considérer la musique comme un fast-food.

Pourquoi ?

Autrefois, les chefs faisaient leurs armes dans les fosses d’opéra où ils commençaient comme répétiteurs et gravissaient les échelons. Il y a bien sûr des exceptions, mais les jeunes chefs sont lancés aujourd’hui par des compétitions internationales sur l’estrade symphonique. Ils sont très vite médiatisés, trop vite et trop tôt exposés. Des concours présélectionnent sur Internet, sur la base de vidéos enregistrées. Les jeunes ont à leur disposition davantage de possibilités de se faire connaître. Or, rien ne vaut une audition. Elle permet de distinguer immédiatement le vrai talent et le show, l’imitateur.

On a parfois le sentiment que la musique classique souffre toujours de cette image élitiste.

Entendre Mozart dans un ascenseur ou en concert, est-ce la même chose ? Bien sûr que non. L’accessibilité à la musique passe par un intérêt et une connaissance accrue, cultivés dès l’enfance, parce qu’un adulte peu éduqué à la musique ne peut pas l’apprécier ni avoir envie d’aller au concert. L’erreur est de croire que l’art est une simple affaire de sensibilité. Or, sans éducation, on écoute la musique, les sons, sans pouvoir les analyser ; la musique ne peut atteindre l’âme. C’est pourquoi il est urgent de renforcer l’éducation musicale à l’école.

(1) Speranza Scappucci dirigera Carmen de Bizet à l’Opéra royal de Wallonie, à Liège, du 26 janvier au 4 février 2018. www.operaliege.be. L’oeuvre sera également donnée au Palais des beaux-arts de Charleroi, le 9 février 2018. www.pba.be

Bio Express

1973 : Naissance à Rome.

1993 : Diplômée de l’académie Sainte-Cécile (Rome).

1997 : Diplômée de la Juilliard School (New York).

1998 : Assiste James Levine et collabore avec Seiji Ozawa, Daniele Gatti et Zubin Mehta.

2007 : Chef de chant auprès de Riccardo Muti.

2012 : Débute sa carrière de chef d’orchestre à Yale (New York) et dirige depuis dans le monde entier.

2017 : Chef principal attitré à l’Opéra royal de Wallonie.

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