© BELGA

Comment les conseillers d’Actiris font face à la vague des exclus du chômage: «Arrêtez de me proposer des rendez-vous dans deux jours: les gens ont une vie!» (reportage)

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif

Les chercheurs d’emploi affluent vers les antennes d’Actiris après avoir appris qu’ils perdraient prochainement leurs allocations de chômage. Immersion au côté de leurs conseillers emploi, interlocuteurs de première ligne.

Sur son CV, il n’y a presque rien, sinon la mention de son permis de conduire. En haut de la page, trois mots, reliés par un trait d’union trop bas: travailleur_respectueux_sociable. Des qualités affichées par Amid (1), personne n’en doute, et surtout pas Louna (1), conseillère emploi, qui l’accueille dans les locaux d’Actiris.

– Installez-vous, je vous en prie. Comment allez-vous?

Amid, la quarantaine sous sa moustache et son crâne dégarni, est couturier, aujourd’hui sans travail.

– Vous cherchez une formation de plombier, mais aussi de jardinier, c’est bien ça?

– Les deux m’intéressent, répond-il.

– Votre CV est à améliorer. Vous pourrez être aidé à la mission locale pour l’emploi. Vous êtes à l’aise avec un ordinateur?

– Je n’en utilise pas.

– Je peux vous proposer une formation de plombier. Elle dure trois ans.

– C’est long!

– J’ai aussi une formation de jardinier de treize mois, gratuite, à partir de novembre 2026. Voici l’adresse de la mission locale la plus proche de chez vous. Bonne chance!

Sur son ordinateur, Louna complète le dossier d’Amid, où figurent ses coordonnées, son CV, ses éventuelles démarches pour décrocher un travail, les secteurs d’activités qui l’intéressent. Tout y est repris. «Depuis quelques mois, nous recevons de plus en plus de visiteurs, dont certains que l’on ne voyait pas auparavant, observe Louna. Certains sont inquiets, énervés, voire agressifs, depuis qu’ils ont reçu la lettre de l’Onem (2) leur annonçant la fin de leurs allocations de chômage. La plupart d’entre eux nous demande: ‘Que dois-je faire maintenant?’»

Le personnel d’Actiris qui accompagne les demandeurs d’emploi commence toujours par établir avec eux un bilan professionnel. Ce rendez-vous permet de lister leurs formations et compétences, de vérifier les démarches déjà entreprises, de s’assurer que le CV posté sur leur page individuelle est à jour et adéquat, d’explorer d’éventuelles offres d’emploi et de les inviter à passer les tests en ligne, en néerlandais et en informatique. Tout conseiller suit 100 demandeurs d’emploi, auxquels s’ajoutent cinq autres par jour, pour répondre aux demandes formulées. «On les convoque à intervalles plus ou moins réguliers en fonction de leur autonomie dans les démarches», précise Louna. Lorsque les visites s’arrêtent, en fin d’après-midi, les accompagnateurs répondent encore aux e-mails et aux appels vocaux reçus. Parmi les courriels figure par exemple celui-ci: «Vous me convoquez un vendredi pour un bilan mais je suis occupé. Arrêtez de me proposer des rendez-vous dans deux jours: les gens ont une vie!»

De l’autre côté du bureau de Louna, Ali, un quasi sexagénaire aux cheveux gris, s’installe. Chauffeur livreur, il dispose du permis de conduire C et D, mais il lui manque le CAP (certificat d’aptitude professionnelle), qui doit être repassé tous les cinq ans. Il a postulé auprès de la compagnie de transports en commun De Lijn mais son niveau de néerlandais est insuffisant. «Quelqu’un m’aide parce que je ne connais pas bien Internet», glisse-t-il. Pour obtenir ce fameux CAP, le VDAB, l’équivalent flamand d’Actiris et du Forem, propose bien une formation de cinq jours à temps plein mais on ne peut pas s’y inscrire si l’on ne maîtrise pas le néerlandais.

– Je veux bien repasser le permis si ça me permet d’obtenir le CAP, assure Ali.

– Voici l’adresse du VDAB, lui dit Louna en lui tendant une feuille de papier. Je vous suggère de prendre un rendez-vous avec un conseiller, qui pourra vous guider.

Un collègue de Louna l’interpelle. «Dis, je reçois un Albanais qui dispose d’un passeport et d’une résidence en Belgique. Il est sous bracelet électronique. A-t-il droit à une formation?» La question est finalement renvoyée à la responsable de l’antenne. Ici, chaque visiteur est unique et sa situation, particulière. Cette dame souhaite obtenir un chèque langue (3) pour apprendre le néerlandais. Il lui faudra patienter car toutes les formations sont prises d’assaut. Là, une Ukrainienne au faible niveau de français demande de l’aide pour trouver un emploi. Elle dispose d’un bachelier en économie, mais dépend du CPAS. C’est donc au CPAS de l’accompagner. A une autre table encore, un trentenaire qui s’est inscrit à des cours de néerlandais découvre que cet organisme n’est pas partenaire d’Actiris. Il ne peut donc bénéficier d’un chèque langue. «Tant que j’apprends, tout me va, lâche-t-il. Mais serais-je contrôlé, alors que je ne peux pas chercher du boulot puisque je suis en formation la journée?» Là enfin, une jeune Espagnole qui suivait des cours de français ne peut plus s’y rendre parce qu’elle a trouvé un travail. «Est-il possible de changer d’horaire et d’avoir cours le soir?», demande-t-elle. Oui, mais dans ce cas, ces cours ne seront plus financés par Actiris. Et, pour l’instant, il n’y a plus de places disponibles en soirée.

«De la frustration, vous en aurez. Elle fait partie de la recherche d’emploi.»

«Je me sens inutile chez moi»

Derrière ses grandes lunettes, cette récente bachelière en tourisme n’en mène pas large face à Jacques (1). «Je suis votre conseiller emploi. Pour le moins longtemps possible, j’espère», sourit-il.

– J’ai mon diplôme depuis septembre et puis quoi? Ça me fait peur, dit-elle. J’ai l’impression d’être lâchée dans l’inconnu. Qu’est-ce que je deviens si je ne trouve pas d’emploi d’ici à septembre 2026?

– Vous n’êtes pas la seule. Vous sortez d’un environnement hypercadré et vous voilà plongée dans le monde professionnel. D’après ce que je vois dans votre dossier, c’est déjà en mars que vous perdrez vos allocations. Pour éviter la peur, il faut s’activer. Vous avez un CV avec vous? Ou sur votre téléphone? Envoyez-le moi et je le glisse dans votre dossier. Ah, je vois que vous n’avez pas encore passé votre test numérique. Faites-le chez vous. Il y a une offre d’emploi ici, qui pourrait vous convenir. Mais il faut la maîtrise du néerlandais et le permis B.

– Je suis une formation en néerlandais depuis septembre.

– Regardez, sur notre site, si vous effectuez une recherche avec ces mots-clés et cette localisation géographique, vous voyez de suite les offres qui existent pour votre profil. En haut de votre CV, vous devriez aussi indiquer le type de fonction que vous convoitez.

– Je ne sais pas quoi écrire. J’en viens à douter de mes diplômes. J’aurais voulu être enseignante ou psychologue. Je me sens inutile chez moi, je ne fais rien.

– Vous êtes en train de vous juger. L’humain est le seul être vivant capable de se juger plusieurs fois pour la même chose de manière différente… Quand vous envoyez une candidature, attendez deux ou trois semaines, puis appelez le recruteur. Ensuite, vous passez à autre chose. Sinon, mentalement, c’est trop lourd. Mais de la frustration, vous en aurez. Elle fait partie de la recherche d’emploi. Je vous fixe rendez-vous le 15 janvier à 14h30, si ça vous va. D’ici là, préparez une lettre de motivation et on la vérifiera ensemble. Bonne après-midi à vous.

«Arrêtez de me convoquer dans les deux jours. Les gens ont une vie!»

Dans son long manteau, Steve (1) s’assied, souriant. A l’auriculaire, il porte un anneau d’argent en forme de croissant de lune. Après avoir longtemps tenu une librairie indépendante, il est aujourd’hui sans travail. Il souhaiterait décrocher un emploi à mi-temps pour pouvoir poursuivre ses activités dans le secteur culturel: il se produit de temps à autre dans un spectacle de drag queens.

– Le dernier envoi de CV que vous avez fait date d’août, lui dit Louna. L’évaluateur va regarder ce que vous avez fait depuis lors. S’il ne trouve pas assez d’éléments dans votre dossier, il va vous convoquer. Puisque vous avez effectué d’autres démarches, complétez votre page au fur et à mesure, c’est moins lourd. Vous pouvez copier-coller ici l’offre à laquelle vous avez répondu. Consultez-vous parfois le Guide social ou le site Alterjob?

– Non.

– Ça vaut la peine d’y jeter un coup d’œil. Alors, sur votre CV, votre photo prend trop de place, il faut la réduire. Vous devez aussi indiquer vos compétences en langues et en informatique. C’est très important. Pourriez-vous préparer plusieurs CV, pour plusieurs fonctions différentes, et me les envoyer? Ajoutez-y une lettre de motivation. N’oubliez pas de préciser pourquoi il serait pertinent de vous engager. Et n’hésitez pas à faire des offres spontanées: vous pourriez tomber pile au bon moment. Faites ça durant vos semaines creuses pour qu’il n’y ait pas de trou dans votre parcours. Il faut être régulier, efficace et rapide, sinon, vous allez rater des opportunités. Voilà ce que j’ai noté sur votre profil, avec les choses à faire, dit Louna en tournant vers lui son écran d’ordinateur. N’hésitez pas à vous inscrire en intérim. Autre chose que je puisse faire pour vous?

– C’est déjà beaucoup, merci.

– A bientôt. Ou pas.

Les diplômes au pays

Ce monsieur, demandeur d’asile, n’est pas encore inscrit chez Actiris. Il souhaite devenir développeur: il a étudié l’informatique pendant quatre ans en Biélorussie… où tous ses diplômes sont restés.

– Quand pensez-vous récupérer vos papiers?

– Je ne sais pas. Je voudrais savoir quelles sont les formations possibles pour les métiers en pénurie.

– Elles sont réservées aux demandeurs d’emploi inscrits, ce qui n’est pas votre cas. Je ne sais pas si votre situation permet de vous inscrire comme tel. Vous pourriez vous rendre à la Cité des métiers (4). Pour le moment, il n’y a pas de formation possible pour les développeurs Web mais à partir de janvier, cela devrait être moins compliqué.

Sous son bonnet de laine, il pousse un gros soupir.

– Puis-je revenir pour obtenir un job étudiant?

– Non, on ne s’occupe que des demandeurs d’emploi.

Entre deux rendez-vous, un conseiller évoque ces futurs exclus qui envisagent de quitter leur conjoint pour bénéficier du statut de chef de famille, plus intéressant financièrement, quand ils seront au CPAS. Ou cet ex-détenu qui prévoit déjà de se rendre à Marseille, pour «faire du business alternatif».

«Je pas lire, pas écrire»

C’est ce que dit d’emblée cette dame au français titubant. Les conseillers emploi d’Actiris n’ont le droit de parler que français ou néerlandais, contrairement à ceux du VDAB qui en pratiquent une dizaine. Inscrite en alphabétisation et bientôt exclue de l’Onem, Imane (1) n’est pas disponible sur le marché de l’emploi et ne peut donc bénéficier d’un accompagnement. Mais comment le lui expliquer? Google Traduction n’est d’aucune aide puisqu’elle ne sait pas lire. Sur ses doigts, de jolis arbres sont dessinés au henné. Elle téléphone à sa fille, qu’elle place sur haut-parleur, et que Louna invite le lendemain pour assurer la traduction. Mais la jeune fille n’est pas disponible. Appel est fait à Abdel (1), le traducteur, qui tente d’expliquer à Imane qu’elle doit renoncer à sa dispense mais que le document ad hoc ne prévoit pas sa situation. Quelle case cocher? Dans le flot de langue arabe, on capte les mots «dispense», «Onem», «mission locale». Imane se met à pleurer. «Son mari la quitte, explique-t-elle, et à partir de janvier, elle devra pourvoir seule aux besoins de la famille. Elle veut trouver un emploi au plus vite.» Avant de partir, elle appose un gribouillis au bas du document de demande de fin de dispense.

– Bonjour, lance Annick (1), dont les sourcils sont tracés au crayon. Je viens de terminer ma formation de gardiennage. J’ai une promesse d’embauche mais je voudrais plutôt travailler à l’aéroport parce qu’il y a plus de femmes là-bas. Pouvez-vous m’aider à postuler? Je voudrais changer mon CV et ma lettre de motivation. Je vous envoie mon CV depuis mon GSM. Vous l’avez reçu?

– Non. Vous êtes sûre d’être connectée?

– Ah non, mon abonnement est terminé.

– Vous pouvez me l’envoyer de chez vous ou revenir demain. Demain? 10h30?

«J’espère que vous allez pouvoir m’aider parce que je n’arrête pas de tourner en rond depuis ce matin», soupire Caroline (1), dans sa veste en cuir. Titulaire d’un master en psychologie et d’une formation en systémique, elle cherche en vain un job depuis un an. On lui demande de devenir indépendante ou d’avoir de l’expérience. «Je suis démotivée», dit-elle. Egalement formée à la biochimie, elle a donc décidé de valoriser ce diplôme-là.

– J’ai besoin d’une dispense pour une formation qui commence en janvier et d’un certificat de mobilité interrégionale pour étudier à Liège en tant que qualiticienne en pharma/biochimie. C’est un métier en pénurie, insiste-t-elle.

– Vous devez normalement commencer votre formation avant la fin de vos droits, donc en décembre et pas en janvier.

– L’Onem m’a assuré que ça passerait même si la formation commence en janvier, parce que c’est un métier en pénurie. Je reçois des infos très contradictoires, vous savez. C’est déconcertant. Ça n’augmente pas la confiance en soi.

– Nous sommes confus parce que les règles ont beaucoup changé, et très vite. Pour nous, tout n’est pas clair non plus.

Une après-midi sur la Terre, dans les bureaux d’Actiris…

(1) Les prénoms des demandeurs d’emploi et des conseillers d’Actiris ont été modifiés. Tous ont consenti à ce que leur rendez-vous soit ici évoqué.
(2) En vertu d’une décision du gouvernement fédéral, les allocations de chômage sont désormais limitées dans le temps. Les bénéficiaires en ont été avertis personnellement par un courrier de l’ONEM (Office national de l’emploi).
(3) Les chèques langues permettent aux demandeurs d’emploi bruxellois de suivre gratuitement des cours de français, de néerlandais ou d’anglais afin d’augmenter leurs chances de trouver du travail.
(4) La Cité des métiers est un organisme d’information et de conseils sur les orientations professionnelles, la création d’emploi et les formations.

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Expertise Partenaire