© Anthony Dehez

Portrait de soeur Jean-Luc: sa plus grosse claque, ses plus gros risques, son mantra

A la fin de sa carrière d’institutrice maternelle, soeur Jean-Luc a passé de longs mois à se demander ce qu’elle pourrait bien faire de sa retraite. Puis, elle s’est acheté un camping-car et est partie à la rencontre des gens du voyage. Une révélation.

Soeur Jean-Luc s’introduit dans l’espace de vie du Magnificat par la porte conducteur. Une histoire de serrure défaillante – pas surprenante pour un engin qui affiche 28 ans au compteur. C’est l’une des dernières fois qu’elle grimpe dedans, alors, forcément, les souvenirs remontent à la surface. Au sol, le paillasson qui interdit le passage aux pieds chaussés, pour éviter de salir le camping-car. Dans une caisse, les jeux qu’elle a tant déployés sur la table à manger. Aux murs, les dessins de hérissons et d’enfants rieurs réalisés par des élèves de l’école d’art Saint-Luc, à Tournai. « A l’époque où je côtoyais soeur Emmanuelle à Grez-Doiceau, elle avait demandé aux dirigeants de l’institut s’il était possible de me sculpter une Vierge des gens du voyage. Malheureusement, ils ne faisaient plus que des meubles. Mais quelque temps plus tard, le directeur m’a proposé que les étudiants en BD s’occupent de la décoration. » Soeur Jean-Luc souhaitait beaucoup de verdure, de lumière et de « niglos », le mot manouche qui désigne les hérissons, emblèmes des gens du voyage. Le professeur de la classe, quant à lui, avait peint la scène du lavement des pieds, qui a longtemps orné la porte des toilettes.

Sa plus grosse claque

« Une fois arrivée à la pension, toute cette attente avant de trouver une activité qui m’attirait m’a fatiguée. Quand on est retraité, si on n’a pas de projet, on est mort. »

Aujourd’hui, la fresque trône sur la cheminée du salon de la religieuse. Les nomades sont de moins en moins nombreux car, pour bénéficier des allocations sociales, ils sont obligés d’avoir un domicile fixe. Les terrains se sont pratiquement tous vidés et l’octogénaire n’a plus d’endroit où loger comme avant, quand elle s’installait au milieu des caravanes. « Je vais devoir me séparer de mon mobil-home parce qu’il ne me sert plus, mais qu’il me coûte encore… C’est dur, c’est une page difficile à tourner. C’est toute une partie de ma vie. »

Jeux éducatifs et pèlerinage

L’ achat de sa résidence ambulante remonte à 2003. « Pour m’occuper des gens du voyage, mieux les connaître, mieux les aider et les aimer, il me fallait absolument un moyen de déplacement. » Soutenue financièrement par les Soeurs de la Providence, sa congrégation, et le prêtre d’un des villages où elle a enseigné en maternelle, la Condruzienne s’offre une occasion de la marque Fiat. Tout sauf un hasard, puisque c’est ce « Fiat » (« Oui ») que la vierge Marie aurait prononcé lors de l’ Annonciation. Elle le rebaptise tout de suite Magnificat, une façon de « rendre grâce » au Seigneur, qui lui donné la chance de piloter ce véhicule d’une vingtaine de mètres carrés. « Avant, je roulais dans une Twingo, j’ai donc suivi quelques leçons de conduite avec un voisin. Il m’a juste conseillé de prendre mes virages de manière plus large. Sans direction assistée, je m’en suis toujours bien sortie, sauf quand il s’agit de reculer. Je m’arrange pour ne pas devoir le faire. »

Ses dates clés

Portrait de soeur Jean-Luc: sa plus grosse claque, ses plus gros risques, son mantra
© Anthony Dehez

1948 – « J’assiste aux derniers moments de vie de mon frère, qui décède d’une méningite cérébrospinale. »

1962 – « J’entre au couvent, alors que je ne suis pas encore diplômée en tant qu’institutrice maternelle. »

1991 – « Mon père est la victime indirecte d’un accident de voiture alors qu’il se promène à vélo. Il meurt sur le coup. »

2004 – « Je rends ma première visite en mobil-home à des gens du voyage, sur un terrain de Morialmé. »

2018 – « Les communions organisées cette année-là avec les enfants voyageurs lors du pèlerinage à Banneux sont les plus joyeuses que j’ai vécues. »

Au début du millénaire, c’est dans un campement de Morialmé que la soeur effectue sa première halte. Face à une famille de neuf gamins « à qui j’aurais très bien pu donner classe », la religieuse privilégie les jeux éducatifs qui apprennent « à attendre son tour, à perdre, etc. ». Une tradition ludique qu’elle perpétue aujourd’hui, entre les cours de catéchisme et l’aide aux devoirs… quand ses élèves d’un jour n’oublient pas leur cahier, volontairement ou non. Les visites se ressemblent: « Je joue avec les enfants jusqu’au soir, puis je vais souper dans l’une des familles. Ensuite, je me retire dans le mobil-home pour prier. A ce moment-là, je place une icône de la sainte Vierge à la fenêtre. Quand j’ai fini, j’accroche une poupée en chiffon. Cela signifie que les enfants peuvent venir s’amuser. » Chaque été, soeur Jean-Luc emmène les voyageurs en pèlerinage à Banneux, à Beauraing ou à Avioth, dans le nord de la France. Pour les petits, c’est l’occasion de célébrer leur communion. Pour les adultes, une façon de rendre hommage à la Vierge des gens du voyage, lors de diverses processions. « Le soir, on joue de la musique autour du feu, qui reste allumé durant toute la durée du pèlerinage. La seule difficulté, c’est de faire arrêter la fête à 22 heures pour respecter la quiétude du lieu. »

Son mantra

« Fiat Magnificat. » (Rendre grâce, oui.)

De la ferme au campement

Marie-Jeanne Pirson est originaire de Schaltin, un patelin proche de Ciney. Fille de fermiers, fille de la terre et fière de l’être, elle se dirige toutefois rapidement vers des études d’institutrice. A l’adolescence, des problèmes cardiaques liés à un rhumatisme articulaire la mettent à l’arrêt pendant un an, mais ne l’empêchent pas de reprendre ses activités autour du patro, à l’échelle communale et régionale. « Quand j’ai dit à mes parents que je voulais devenir religieuse, deux ou trois mois avant d’être diplômée, ils se sont exclamés qu’ils s’en doutaient. »

A l’époque, l’entrée au couvent implique un changement de prénom. Marie-Jeanne adopte alors celui de son petit frère, troisième enfant de la famille, décédé à deux ans d’une méningite cérébrospinale. « Par la suite, j’ai eu l’occasion de reprendre mon nom de baptême, mais comme tout le monde me connaissait sous celui de soeur Jean-Luc, je l’ai conservé. » Devenue religieuse à 21 ans, l’institutrice est envoyée par ses supérieures à Ouffet, à Ciney puis à Céroux-Mousty, où elle participe à la création d’une nouvelle école. Elle est alors installée dans une cité majoritairement musulmane, de nombreux immigrés travaillant dans les usines sidérurgiques Henricot de Court-Saint-Etienne. « J’ai vécu beaucoup de bons moments: je remplissais les formulaires pour les allocations familiales, j’emmenais les femmes chez le médecin, je les accompagnais dans l’apprentissage de la langue… J’aimais accomplir ces démarches pour les gens, même si c’était parfois fatigant d’entendre sonner à sa porte à 22 heures juste pour une aspirine. » Après un passage écourté à Saint-Servais – « je n’aime pas la ville » – soeur Jean-Luc débarque à Grez-Doiceau, où elle prend sa pension. Sa supérieure lui soumet alors plusieurs propositions de missions. S’ occuper de la banque alimentaire? A l’idée d’assister, elle préfère celle d’aider les personnes à « prospérer » par elles-mêmes. S’engager dans le milieu carcéral? Elle a toujours été attirée par cet univers et, plus jeune, avait même envisagé d’occuper cette fonction, mais avait été jugée trop sensible. Quand la possibilité de rallier la prison d’ Andenne s’ouvre à elle, elle hésite. « J’ai accepté, puis j’ai pris peur. J’avais l’impression que le seigneur ne me voulait pas là-bas. Après deux ou trois jours de réflexion, j’ai renoncé. » Sans projet en vue, la religieuse, alors sexagénaire, craint de décliner. Elle multiplie les prières, implore Dieu de lui indiquer où il l’attend. Après avoir fait la sourde oreille pendant deux ans, il se manifeste, peu avant le 15 août, sous la forme d’une voix intérieure, alors que Marie-Jeanne est assise au bord de son lit. «  »Gens du voyage »: ça m’est venu comme ça. Mais qu’est-ce que c’est que ça, les gens du voyage? Des barakis? Autour de moi, on ne leur faisait pas bonne réputation. Je ne savais pas à quoi m’attendre. » Qu’importe, la soeur vient de sceller sa destinée.

Son plus gros risque

« Conduire un mobil-home. Mais lorsqu’on reçoit une mission, le Seigneur donne les grâces pour pouvoir l’accomplir. »

La mauvaise réputation

En Belgique, les gens du voyage sont principalement d’ origine yéniche, une ethnie d’Europe de l’Est, alors que les Manouches de France ont des racines – entre autres – indiennes. « Physiquement, cela se remarque très vite: le Manouche est très beau avec des yeux noirs et fiers. Le Yéniche, moins (rires). Il est généralement blond, avec les yeux bleus. » Au fil des années passées à leurs côtés, soeur Jean-Luc s’est familiarisée avec certaines de leurs traditions, parfois teintées de superstitions. Ainsi, lors d’un décès, la veillée mortuaire dure trois jours: les femmes restent la journée, les hommes la nuit, et la maison du défunt est remplie de fleurs pour chasser les mauvais esprits. Plus joyeux: quand un garçon décide d’épouser une jeune fille, ils partent tous les deux quelques jours. Quand ils reviennent, ils sont considérés comme mariés ; la fête peut commencer.

« L’accueil que m’ont réservé ces personnes a été formidable ; elles font désormais partie de ma famille. Je suis aussi persuadée que sentir que quelqu’un les aime telles qu’elles sont leur fait du bien. Elles ont été touchées que je dorme sur leur terrain, que je n’aie pas peur d’elles. Mais pourquoi aurais-je peur? » La religieuse est parfaitement au fait de l’image que beaucoup se font d’elles, coupables idéales au moindre larcin dont l’auteur n’est pas directement retrouvé. « Tant qu’on ne me montre pas de preuve, je ne crois aucune accusation. Les voyageurs ont le sang chaud, mais ils se couperaient en quatre pour t’aider et te défendre. A Grez-Doiceau, j’avais eu des ennuis avec quelqu’un. Quand je l’ai raconté à une famille de Morialmé, ils m’ont demandé son adresse pour lui faire sa fête. Je ne l’aurais jamais donnée, mais c’était une vraie preuve de bienveillance à mon égard. » Selon la religieuse, le rejet social dont ces communautés font l’objet est surtout lié à une méfiance face à l’inconnu, à une méconnaissance de leur mode de vie et à un ressentiment lié à certains débordements du passé. « C’est très difficile de se débarrasser d’une mauvaise réputation. Si j’arrivais à changer, ne fût-ce qu’un peu, le regard de la société sur ces hommes et ces femmes, ma mission serait réussie. »

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