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Portrait de Karine Van Doninck: sa plus grosse claque, ses plus gros risques, son mantra

Quand la biologiste Karine Van Doninck a découvert l’existence des rotifères, ces surprenants animaux capables de se cloner, cette ancienne promesse du tennis belge ne pouvait pas imaginer qu’elle les enverrait un jour dans l’espace.

La charpente en bois date de 1898. Au cours de son histoire, elle a soutenu le plafond d’une piperie, d’une bijouterie et s’est même transformée en abri pour pigeons. Aujourd’hui, elle donne un charme indéniable au loft de Karine Van Doninck et son compagnon, en plein quartier Dansaert, à Bruxelles. Au centre de la pièce, un superbe escalier noir en colimaçon rejoint une mezzanine lumineuse. Aux murs, divers tableaux et une bibliothèque. Au sol, une guitare à double manche en oeuvre d’art et des jouets d’enfants, éparpillés. La fille de Karine, Elisa, a 9 ans. « Je suis devenue mère sur le tard. Pour une femme scientifique, la période la plus précaire est celle du postdoctorat, soit entre 28 et 32 ans. D’abord, ce n’est pas tenable financièrement parce qu’on dépend de bourses. Puis c’est un âge où le désir d’enfant amène de nombreuses scientifiques à abandonner. » Karine, elle, a tenu bon. Son diplôme de docteure en sciences biologiques de la VUB en poche, elle transite par Harvard puis par Montpellier où elle se retrouve, à 30 ans, sans relation amoureuse ni sécurité financière, mais avec une passion. « Il faut parfois prendre des décisions égoïstes pour faire de la recherche, ce n’est pas normal. Aujourd’hui, je milite pour faciliter et augmenter la présence des femmes dans le milieu. » Parmi ses arguments prioritaires: faire abandonner l’obligation de réaliser les postdocs à l’étranger – « parce que certaines étudiantes sont déjà maman et ne peuvent pas bouger facilement et parce qu’il existe plein de bons labos ici, en Belgique. » Les prolongations jusqu’à un an des bourses liées à la grossesse et la prise en compte de ces arrêts de travail dans leur carrière scientifique sont d’autres propositions pour éviter de perdre des femmes durant cette période. « Moi, heureusement, j’ai fini par trouver mon équilibre. » Cela fait donc neuf ans que Karine Van Doninck conjugue vie de famille épanouie et profession passionnante: l’étude du rotifère bdelloïde.

Sa plus grande claque:

Je me suis battue en vain pour que des chercheurs de disciplines différentes soient nommés à mes côtés. Il y a une pression du monde académique pour atteindre l’excellence, mais l’absence de moyens pousse beaucoup de scientifiques de qualité vers le privé. »

Rotifères et revers

Cet animal pluricellulaire mesure moins d’un millimètre et possède un système nerveux, excréteur, digestif et reproducteur. Il est doté d’une capacité de survie exceptionnelle face à de nombreuses agressions, comme des radiations jusqu’à mille fois supérieures à celles qui tuent les cellules cancéreuses chez l’homme, ou la perte totale d’eau. « L’ ADN se casse durant de longues périodes de sécheresse complète. Les rotifères bdelloïdes ont cependant développé d’incroyables mécanismes pour le réparer une fois qu’ils retrouvent suffisamment d’eau. » Encore plus fou: ces organismes microscopiques, qui vivent dans la mousse de jardin ou le lichen d’arbre, sont exclusivement des femelles. « Il n’y a pas de mâle et donc pas de sperme. La femelle se clone en transmettant tout son appareil génétique. C’est comme un cancer vivant qui se multiplierait de façon presque non contrôlée. Mais comment créent-ils de la variabilité alors qu’il s’agit de répliques? » C’est l’une des nombreuses questions que se pose la biologiste évolutionniste depuis un congrès à Aarhus, au Danemark, en 2001. Dans la foulée, elle introduit trois demandes de bourse pour effectuer un postdoctorat auprès du professeur Matthew Meselson, qui étudie le rotifère bdelloïde à Harvard avec une équipe réduite. Mais l’attente est longue… « J’étais dans un creux, complètement crevée. J’ai même hésité à épouser une carrière scientifique. » Avec son compagnon artiste de l’époque, elle décide alors de changer d’air en suivant la Route de la soie. Pendant six mois, le couple visite le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, l’Inde et s’intéresse aux rituels figuratifs de remerciement des dieux. Karine se ressource, mais se rend aussi rapidement compte que sa place se situe dans un labo. Lorsqu’elle reçoit finalement le feu vert financier, elle convainc son petit ami de migrer vers Boston. « Je bossais jour et nuit, week-end compris. On vivait avec le minimum: la bourse payait le loyer et les charges de 1 500 dollars mais à la fin du mois, on mangeait souvent des tartines et du fromage. » Sans boulot, son copain imagine rentrer en Belgique après un an pour fonder une famille. « Mais au bout de la première année, je n’étais nulle part: mes expériences n’avaient donné aucun résultat. Mon prof m’a trouvé une bourse, alors je suis restée. Seule. »

Son mantra:

Penser et agir hors des sentiers battus. »

Obsédée par sa recherche, la Bruxelloise délaisse même le tennis, sa première passion, qu’elle découvre à 6 ans au Royal Uccle Sport. Après de nombreux week-ends d’initiation avec ses parents et sa soeur, Karine entame à l’époque des cours particuliers à Ixelles, avec le grand-père d’une amie. « Il me faisait taper des centaines de fois la balle contre un mur en mousse en se mettant à genou pour positionner mes pieds au sol et mes mains sur la raquette. » La jeune fille a du talent. Elle remporte rapidement des coupes, figure dans la rubrique des jeunes promesses nationales du Soir et finit par être sélectionnée par l’Association francophone de tennis (AFT). Pendant cinq ans, ses semaines sont rythmées par dix à douze heures d’entraînement, des tournois lointains – jusqu’en Amérique du Sud – une alimentation stricte et peu de goûters d’anniversaire ou de voyages scolaires. « C’était dur, mais j’adorais. Ça m’a rendue combative et organisée. » La ligne la plus étonnante de son CV remonte à une victoire contre Justine Henin, qui mène d’abord 2-0 tant elle impressionne son adversaire par son revers à une main. « J’ai fini par gagner parce que j’avais plus de force et, surtout, parce qu’elle est tombée sur son épaule au deuxième set. Elle a dû aller à l’hôpital. » A l’adolescence, Karine découvre les sorties, rencontre son premier petit copain et voit surtout qu’elle ne passe pas le cap des qualifications pour les tournois élite comme Roland-Garros junior. « Je n’étais pas une star, je n’allais pas percer et je ne voulais pas non plus batailler pour me classer 200e et vivre à moitié de mon sport. » Alors, à 15 ans, elle quitte l’AFT, sans regret. « Le tennis a défini une partie de mon caractère et de ma vie. » Il a aussi contribué à forger sa vocation lorsque Sabine, une amie des courts, a succombé à un cancer après de longs mois de souffrance. « Elle avait 10 ans. J’ai immédiatement dit que je voulais déchiffrer le cancer et l’étudier. »

Portrait de Karine Van Doninck: sa plus grosse claque, ses plus gros risques, son mantra
© ANTONIN WEBER

Art et science

En 2021, la scientifique ne travaille pas sur le processus métastatique, mais son envie de comprendre comment l’organisme s’adapte dans un contexte global reste inchangée. Quand elle débarque à l’UNamur comme professeur en 2007, et avec l’accord du Pr. Meselson, elle continue d’étudier le rotifère et son extrême résistance à la congélation, la dessiccation et l’irradiation. Elle s’entoure alors de chercheurs issus de disciplines variées, parmi lesquelles la bioinformatique, l’évolution génétique ou la biologie moléculaire et cellulaire. Leurs interactions permettent, selon la quadra, de rentrer dans les détails et d’écrire des articles scientifiques de qualité supérieure. En 2016, elle officialise une collaboration avec l’Agence spatiale européenne (ESA) pour envoyer des rotifères sur la Station spatiale internationale (ISS). « Dans l’espace, il existe énormément de radiations cosmiques et ionisantes. Elles créent des radicaux libres (NDLR: des fragments à grande réactivité chimique) dans nos cellules qui endommagent directement nos protéines et l’ ADN. A l’heure où l’on envisage de plus longues missions, notamment vers Mars, le gros challenge est de protéger les astronautes. Or, le rotifère résiste à tout ça… » En l’envoyant dans l’espace, exposé à la radiation cosmique, l’idée est de comprendre comment il répare les dommages et de s’en inspirer pour le décliner à l’humain. Une mission scientifique de premier rang suivie, un an plus tard, d’une bourse de près de deux millions d’euros de l’ERC (European Research Council) pour approfondir ses travaux sur le fameux rotifère. Une somme qui permet aujourd’hui à son équipe d’en cerner le mode de reproduction, l’évolution, ainsi que les mécanismes de résistance… mais qui met la chercheuse un peu mal à l’aise… « Nous, les scientifiques, ne partageons pas assez nos connaissances avec tout un chacun, cultivant parfois ce cliché de savants enfermés dans leur tour qui font exploser leur labo et obtiennent parfois un résultat. »

Son plus grand risque

A force de me focaliser sur mon travail et de penser à ma carrière, j’aurais pu ne pas avoir d’enfant. Ç’aurait été un manque terrible. »

Pour justifier l’utilisation de ces deux millions d’euros de fonds publics, Karine Van Doninck donne dès lors des conférences destinées au grand public et, surtout, promeut une transdisciplinarité avec les arts. « L’ art touche beaucoup plus de monde qu’une interview dans un média ou un papier scientifique. » Ainsi, la Bruxelloise invite dans son laboratoire un photographe, un réalisateur de films d’animation et un sculpteur, puis leur demande de traduire en oeuvre d’art ce que leur inspirent ses recherches. Lors de la mission spatiale, l’artiste Angelo Vermeulen et son collectif Seads (Space Ecologies Art and Design) décident d’utiliser le seul centimètre carré auquel ils ont droit par sachet de rotifères envoyé sur l’ISS. « Ils ont découpé un chromosome X dans du plastique sur lequel il a apposé l’empreinte digitale de son pouce. Après le retour sur Terre, les artistes ont eu recours à l’intelligence artificielle pour faire évoluer chaque empreinte sur base de nos données scientifiques. » Résultat: une sculpture 3D « qui montre de façon artistique l’impact du spatial sur le vivant ». Cette oeuvre et toutes les autres créées ces dernières années feront partie, au printemps, d’une exposition à Pilar, le pôle culturel de la VUB. Pour enfin voir le rotifère bdelloïde en grand.

Ses dates clés

  • 1986: « L’AFT me sélectionne en équipe nationale de tennis. Je suis l’une des plus jeunes. »
  • 2001: « Ma découverte de Marcel Duchamp. Qu’est-ce qui lui est passé par la tête pour mettre une toilette dans un musée? J’adore les trucs fous que je ne comprends pas… »
  • 2012: « Je vis la naissance de ma fille de façon très intense. Aujourd’hui, je me rappelle de chaque détail, tellement c’était beau. »
  • 2015: « Avec mon compagnon architecte, j’aménage une partie de notre bâtiment en chambres d’hôte artistiques. On donne un budget à des artistes pour s’occuper de la décoration de Druum. »
  • 2020: « Je deviens professeure ordinaire à l’ULB. Je démarre une nouvelle unité de recherche en Molecular Biology & Evolution pour développer davantage mes axes de recherche transdisciplinaires. »

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