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L’amitié en politique: entre Rudi Vervoort et Guy Vanhengel, un « havre de confiance et de repos »

Soraya Ghali
Soraya Ghali Journaliste au Vif

Rudi Vervoort et Guy Vanhengel, l’un socialiste francophone, l’autre libéral flamand, sont amis depuis plus de trente ans. Pour le binôme, l’amitié peut se développer chez ceux qui ne jardinent pas dans le même massif.

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«La politique, c’est un monde dur, avec de la violence verbale, des attaques. On ramasse sur la figure en permanence. Demander à quelqu’un de faire ce chemin-là, ce n’est pas évident.» Ce sont les mots de Rudi Vervoort à Delphine Chabert, en janvier 2019. Des propos prononcés au cours d’un déjeuner où est en jeu une quatrième place sur la liste PS à la Région et qui permettra, en mai 2019, à l’ex-secrétaire politique de la Ligue des familles d’être élue députée régionale et communautaire. Pourtant, parfois, dans cet univers certes brutal et ingrat qu’est la politique, il existe des oasis d’amitié. Et le sien, d’abord, à travers le duo qu’il forme avec Guy Vanhengel. «Nous étions simplement faits pour nous entendre», commente sobrement l’intéressé.

L’amitié est un sentiment qui n’est pas lié à l’analyse froide, rationnelle. Elle contient une part d’insondable, d’instinctif, se décline sur la durée et permet la confiance, la confidence. L’ami n’est pas celui qui sait tout. Il est celui qui, au contraire, accepte de ne pas tout savoir.

L’amitié selon Rudi Vervoort

A 63 et à 64 ans, leurs histoires se ressemblent, celles de deux «vieux» Bruxellois aux origines populaires. Fils unique d’un père flamand, ouvrier, puis militaire, et d’une mère francophone, ouvreuse de cinéma, petit-fils d’agriculteurs aussi, Rudi Vervoort a commencé la politique dans les années 1980 en simple militant au fond de la salle. Licence de droit achevée, il prend sa carte au PS en 1981, avant de rejoindre la campagne locale un an plus tard – sans être élu cette première fois. Fils d’un père originaire du Limbourg, agent aux chemins de fer, et d’une mère schaerbeekoise, Guy Vanhengel, instituteur de formation, journaliste dans une première vie, adhère au PVV (devenu Open VLD), lui aussi en bas de l’échelle, et entre au conseil communal d’Evere un jour de la même décennie.

L’amitié, ce sont des bons moments partagés, mais ce sont aussi des réflexions plus profondes qu’on s’autorise à livrer. C’est du temps long et de ce lien, naît la connivence, la compréhension mutuelle. D’un coup d’œil, je comprends Rudi. Il ne doit pas parler ; je devine ce qu’il pense.

L’amitié selon Guy Vanhengel

Un moment de solidité

Le 19 juin 2017, Benoît Lutgen souhaite bouter les socialistes dans l’opposition, suite aux scandales du Samusocial et de Publifin, liés au PS. Rudi Vervoort est dégoûté, Guy Vanhengel également. Au final, à Bruxelles, le coup de Benoît Lutgen est un coup dans l’eau. Mais, en coulisse, durant plusieurs jours, la pression fut forte sur Guy Vanhengel, tant de la part de l’Open VLD, son propre parti, que du CD&V et du MR, qui y voyaient une opportunité de renverser l’alliance bruxelloise. Il a résisté, quitte à être taxé de «mauvais Flamand» au Nord du pays. «Je suis un Bruxellois, un Bruxellois flamand!» Le reste, «ce sont des moments de détente et, forcément, comme nous sommes des politiques, ça parle politique», conclut Rudi Vervoort.

Ils sont encore jeunes lorsque leurs routes se croisent. L’un et l’autre ont été marqués par Eugène Moreau, échevin des finances, longtemps numéro deux d’Evere-la-rouge, cité des Amelinckx, des Etrimo et du logement social. Mais ces deux-là, comme presque tout le monde à Evere d’ailleurs, doivent le début de leur carrière locale à François Guillaume, bourgmestre socialiste durant des décennies. Rudi Vervoort, surtout. C’est avec lui qu’il fait son apprentissage, et c’est à lui que François Guillaume cédera en 1998 l’écharpe mayorale, faisant alors de Rudi Vervoort le plus jeune bourgmestre de Bruxelles, à 40 ans.

En 1988, donc, après une victoire écrasante du PS-SP, il prête serment, au côté de Guy Vanhengel, à qui François Guillaume offre un poste inattendu. Ils ont tous les deux 30 ans. Ils ne se quitteront plus. Et trente ans après s’être rencontrés, les voici ministre-président de la Région de Bruxelles-Capitale et vice-président du parlement bruxellois, après avoir exercé, pour le premier, les fonctions de bourgmestre, de député régional, de vice-président de la fédération bruxelloise du PS ; pour le second, celles de porte-parole d’Annemie Neyts et de Guy Verhofstadt, de parlementaire, de ministre régional, fédéral, de vice-Premier.

«Ne pas confondre amitié et camaraderie»

Leur amitié s’est bâtie sur un accès de sympathie fait de rires partagés et de dîners en commun. Un véritable coup de foudre amical. «On s’est découvert de proche en proche, lors d’afters où, après le conseil, on refaisait le monde au bistrot L’Iris. Vous savez, l’époque était toute autre, se souvient Rudi Vervoort. Dans notre amitié, il y a une dimension générationnelle très forte.» Nés à cinq mois d’intervalle en 1958, et bien qu’ils n’appartiennent pas au même camp, ils sont issus du même creuset, des mêmes temps, ceux de la Belgique joyeuse, et enfin du même quartier. «Nous avons vécu le même contexte, les mêmes expériences de vie structurantes, nous nous sommes construits dans le même environnement», résume Rudi Vervoort.

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Quand il nous reçoit dans son bureau de vice-président du parlement bruxellois ouvert au soleil, avec vue sur le magnifique jardin intérieur, Guy Vanhengel, à peine assis, s’anime d’emblée. Pas sûr, à ses yeux, que l’amitié qu’il entretient avec Rudi Vervoort puisse naître aujourd’hui, dans les travées des pouvoirs fédéral, régional ou local, voire à l’intérieur même d’un parti. Il souligne la «grossièreté du débat politique sur les réseaux sociaux», la «recherche effréné du buzz» et une «mentalité qui croit que la politique est une forme permanente de querelle». «Je vois des ministres, des députés qui font preuve de peu d’empathie, ne se connaissent pas, ne se parlent pas. La communication s’est déplacée vers le smartphone. Ça fausse tout et entraîne de nombreux tiraillements. Ils considèrent la politique comme quelque chose de très rationnel, comme un business. Mais le mot clé en politique, c’est la confiance, la confiance entre tous.» Pour le reste, il dit à peu près la même chose que son ami, emploie les mêmes expressions. «Avec Rudi, il s’agit d’amitié.»

Nous avons vécu le même contexte, les mêmes expériences de vie structurantes, nous nous sommes construits dans le même environnement.

Rudi Vervoort

Pourquoi lui? Après tout, en politique, il y aurait pu en avoir d’autres, de vrais amis, pas de simples alliés. Pour Rudi Vervoort, si l’amitié relève du «mystère», celle qui la lie à Guy Vanhengel représente un «havre de confiance et de repos». «Il ne faut pas confondre l’amitié et la camaraderie. Cette dernière, c’est l’esprit de bande. On est solidaire d’un groupe. On mène une lutte ensemble. L’amitié, c’est une relation affective, sentimentale et individuelle.» A travers ce propos, c’est aussi une règle non écrite qu’il faut comprendre: l’amitié peut se développer chez ceux qui ne jardinent pas dans le même massif. «Il existe très peu de personnes avec qui vous pouvez discuter, confronter vos idées tout en étant sûr qu’elles ne fuitent pas», poursuit le ministre-président bruxellois. En politique, nous sommes tous en concurrence, la rivalité y est exacerbée. On s’oblige à la réserve, à garder une part de soi, alors lorsqu’on a des doutes, des questionnements, on les partage hors de son parti, là où on n’est pas mis en difficulté.» Guy Vanhengel trouve compliqué de définir l’amitié. Il lui semble plus facile de définir l’amour – il forme un couple fusionnel, avec Ann – et d’expliquer la politique – elle représente son quotidien – que de circonscrire la notion d’amitié. Mais il rejoint Rudi Vervoort pour affirmer que l’amitié en politique s’apparente à un exercice périlleux et fragile. «La réalité même de la vie politique, c’est la concurrence. Dans ce contexte, l’amitié est nécessairement rare.»

Un moment de tension

C’était il y a longtemps et «ce n’est arrivé qu’une fois, une seule», assure Rudi Vervoort. En 2006, au lendemain de l’élection communale, leur relation s’est tendue. Rudi Vervoort, déjà maïeur d’Evere et à un siège de la majorité absolue, embarque le MR, en cartel avec l’ex-FDF, pour compléter sa majorité PS-SP.A-CD&V… et sans le VLD de Guy Vanhengel. «Cela l’a mis hors de lui. Il est parti dans une colère noire. Il a trouvé ça déloyal», relate Rudi Vervoort.

Rudi Vervoort et Guy Vanhengel, à égalité

Après trois décennies, ces deux-là se connaissent évidemment par cœur. L’un est réservé, parfois cynique, l’autre, jovial, expressif, sanguin ; et ils ont le même humour. «Ils sont à égalité, résume un proche témoin de leur amitié. Ils savent s’épauler et se protéger quand l’un et l’autre traversent des épreuves.» Ainsi, lorsqu’en 2005, Guy Vanhengel a été rattrapé par un burn-out – «K.O. et des journées à dormir seize heures» – , il a pu compter sur Rudi Vervoort. Et il l’a soutenu au moment de son divorce. «C’est une force de bien se connaître, ajoute le libéral flamand. Avec Rudi, on n’a pas besoin de se parler pour se comprendre.» Mais quand on entend, en politique, «mon ami» ne doit-on pas comprendre «mon allié», le traduire par «mon soutien», «mon partenaire»? «Non, tranche Rudi Vervoort. Un allié, il est de circonstance. Il consomme moins de temps et dispose de moins de liberté. Quant aux amitiés tactiques, et j’en ai connues, elles ne surmontent pas l’épreuve du temps.»

Avec mes amis, j’ai cette faculté à ne pas m’attarder sur les moments les moins heureux.

Guy Vanhengel

La clé d’un binôme réussi, c’est que chacun y trouve son compte. La relation doit être donnant-donnant. Entre eux, il existe donc une forme de solidarité. Quand on les interroge sur ce soutien mutuel, ils n’hésitent pas une seconde et évoquent le même événement, celui de juin 2017, le 19 précisément. Ce jour-là, Benoît Lutgen, tout à sa stratégie d’éviction des socialistes partout dans l’opposition, en raison des scandales successifs liés au PS, décide de faire sauter les exécutifs régionaux, où le CDH gouverne avec le PS, auquel s’ajoute Défi à Bruxelles. Rudi Vervoort le prend très mal, parle de «coup de poignard dans le dos» et d’«irresponsabilité». Guy Vanhengel pense la même chose («C’est de la médiocrité»), mais, en public, se tait. Car à Bruxelles, l’avis des néerlandophones – l’Open VLD, allié au SP.A. et au CD&V – pèse tout autant, puisque l’exécutif bruxellois doit compter une double majorité, une dans chaque groupe linguistique. A l’arrivée, à Bruxelles, l’entreprise de Benoît Lutgen n’aura débouché sur rien de concret. Défi est resté en coalition avec le PS, le CDH… aussi, à l’inverse de la Wallonie, où le MR a embarqué au côté du CDH. Néanmoins, en coulisse, la pression a alors été forte sur Guy Vanhengel, tant de la part de son propre parti que du CD&V et du MR, qui y voyaient une opportunité de renverser l’alliance bruxelloise. «Il n’y a pas eu de fissure, commente Guy Vanhengel. Et cela n’a pas été apprécié au sein de mon parti.» «Il a fait preuve de courage et d’une capacité de résistance et de défense des intérêts de Bruxelles hors du commun», répond en écho Rudi Vervoort.

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Il se dit que pour réellement comprendre le duo, il faut poser le regard sur son QG: au centre d’Evere, dans le garage de Vanhengel, un garage aménagé d’un bar et d’une pompe à bière, entre autres. «C’est là que se font tous nos accords.» Localement, les deux hommes fonctionnent main dans la main, où ils figurent ensemble sur la liste du bourgmestre depuis 2012. «C’était à contre-courant, une transgression absolue, tant pour lui que pour moi: le PS allié à la droite dure… On a gagné et, depuis, nous avons toujours su préserver cet axe que nous avons construit.» «Nous voulions montrer à Evere que nous pouvons dépasser les clivages idéologiques en étant pragmatiques», ajoute l’ancien ministre fédéral Guy Vanhengel. Est-ce donc à Evere que se trouve le centre de gravité du pouvoir régional? La longévité à leurs postes est-elle due à cet axe fort formé par le duo? «Non, l’amitié n’a jamais été le moteur. En politique, le moteur, c’est de gagner, pas de faire plaisir à ses amis», tranche Rudi Vervoort.

Nous voulions montrer à Evere que nous pouvons dépasser les clivages idéologiques en étant pragmatiques.

Guy Vanhengel

«Je respecte la position de Rudi, mais…»

Entre eux, il existe forcément des désaccords. Sur les sujets idéologiques, surtout: ils se retrouvent sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat et partagent des convictions laïques, mais ils s’opposent notamment sur la notion de neutralité, le port des signes convictionnels dans la fonction publique, l’abattage rituel sans étourdissement préalable. Sur de dernier point, Guy Vanhengel estime ainsi que son ami, et son parti, sont dans l’«erreur». Guy: «Je m’oppose à ce qu’une règle religieuse, anachronique et discutable prévale sur l’organisation civile d’une société.» Rudi: «Nombre de politiques sous-estiment l’hypersensibilité des communautés sur la question de la viande.» Guy: «Ce n’est pas du pratiquant dont il faut parler, mais de l’animal.» Rudi: «Je considère que ni la laïcité ni la religion ne sont des combats.» Guy: «Je respecte la position de Rudi, mais, en faisant de la surenchère électorale, le PS perd de vue l’intérêt public. C’est le communautarisme qui, aujourd’hui, anime ce parti.» Le sujet de la fiscalité les sépare également. Pour résumer, même quand ils sont d’accord, ils ne sont pas tout à fait d’accord. «Guy et moi, nous ne nous livrons pas à des discussions stériles sur nos différends», conclut Rudi Vervoort. Sans doute parce qu’au contraire de «la camaraderie, qui se brise quand on n’a plus rien à faire ensemble, l’amitié tient davantage à ce que nous sommes qu’à ce que nous faisons ou pensons».

L’amitié n’a jamais été le moteur. En politique, le moteur, c’est de gagner, pas de faire plaisir à ses amis.

Rudi Vervoort

Les fluctuations de leurs carrières, de leurs partis n’auraient dès lors jamais entamé leur lien. N’a-t-elle vraiment jamais tangué, cette belle amitié de trente ans? Sondé, Vanhengel scande le mot «jamais» à plusieurs reprises. Ce n’est pas tout à fait vrai, selon Vervoort. Ils ont bien vécu un moment de tension, «le seul», quand, en 2006, à un siège de la majorité absolue, le bourgmestre d’Evere choisit le MR, en cartel avec l’ex-FDF, pour compléter sa majorité PS-SP.A-CD&V, sans le VLD de Guy Vanhengel, rejoint par des dissidents MR, baptisés «Libéraux Evere». Ceux qui croisent Vanhengel le trouvent alors «déçu», «très énervé», «atterré». «Cela l’a mis hors de lui. Il est parti dans une colère noire. Il a trouvé ça déloyal», relate Rudi Vervoort. Il affiche un silence boudeur durant plusieurs semaines, puis se rabiboche avec son ami. S’en souvient-il, à présent, de cet épisode, Guy Vanhengel? «Avec mes amis, j’ai cette faculté à ne pas m’attarder sur les moments les moins heureux.»

Oui, oui, les amis en politique, ça existe. Il ne faut simplement pas attendre d’eux qu’ils se fassent tuer pour vous…

Ce sur quoi ils ne seront jamais d’accord

Ils n’ont aucun mal à évoquer ce qui les oppose. C’est simple, très simple: les sujets idéologiques et la fiscalité. Ainsi, sur cette dernière. Guy Vanhengel: «A Bruxelles, le VLD est un peu plus à gauche et le PS, un peu plus centriste.» Rudi Vervoort: «Oui, il s’agit plutôt d’une politique réunissant des partenaires centre-droit et centre-gauche mais Guy est un vrai libéral!» Et, en écho: «Oui, Rudi, mais, toutes les grandes villes reposent sur une large et grande base libérale. La vie citadine est libérale. Charles Picqué l’avait compris.»

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