Dans son nouvel ouvrage Logocratie (1), le politologue français Clément Viktorovitch dissèque le basculement des démocraties vers l’ère de post-vérité et appelle au sursaut. Désinformation, contradictions, malhonnêteté et manipulations y sont soigneusement répertoriées et analysées à la lumière de la rhétorique.
«Ils mentent tous.» Travestir la vérité a toujours fait partie de l’arsenal politique pour convaincre les électeurs et obtenir l’adhésion des citoyens. Mais jamais le mensonge n’a été utilisé avec autant de légèreté, d’insouciance et de sentiment d’impunité que ces dernières années. Plus inquiétant encore, dans une ère de post-vérité, ces déclarations mensongères et les risques qu’elles font peser sur la démocratie et l’Etat de droit, ne suscitent même plus la colère ou l’indignation. Surexposée aux contenus algorithmés et aux discours qui stimulent l’émotion et confortent chacun dans ses propres certitudes, la société semble anesthésiée, vidée de son pouvoir de contestation.
Le point de départ de votre ouvrage est-il un événement précis ou un constat plus général sur l’état de la société?
C’est une prise de conscience progressive d’à quel point le débat public se dégrade et d’à quel point la parole officielle se gorge de mensonges. Avec tout de même quelques jalons: certains mensonges explicites ont été très marquants en France. La crise du Covid, avec 111 mensonges, est ce qu’il faut bien appeler un «mensonge d’Etat» visant à dissimuler une vraie responsabilité dans le fait de laisser se dégrader le stock de masques pendant des années et l’incapacité du gouvernement à le reconnaître mois après mois. Cela m’a particulièrement frappé. La réforme des retraites a également été un moment où la densité des mensonges a atteint son paroxysme. Pendant des semaines, le gouvernement a expliqué que sa réforme permettrait une retraite minimale à 1.200 euros. Ensuite, du jour au lendemain, il a affirmé qu’il n’avait jamais été question d’une retraite minimale de ce montant. Il s’agit là d’un mensonge destiné à couvrir un autre mensonge flagrant, l’anticatastase comme je le nomme.
J’identifie deux autres événements qui entrent en résonance. Le premier est le mensonge du ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, le 1er mai 2019, quand il prétend que les gilets jaunes ont attaqué un hôpital et des soignants. Le lendemain, on apprend que ce n’est absolument pas le cas. Les mensonges, certes, sont monnaie courante, ils sont aussi vieux que la politique elle-même, mais dans celui-ci, il y avait une forme d’audace, d’indécence qui m’avait marqué et qui avait suscité en moi une vraie colère citoyenne.
Le second événement s’est produit quelques années plus tard, en 2024, lors des manifestations de soutien à la population gazaouie dans plusieurs universités. Cela se passait de manière tout à fait sereine. Pourtant, Sarah El Haïry, la ministre de la Jeunesse, a dit à la télévision que les étudiants avaient mis Sciences Po à feu et à sang. Dans les deux cas, il s’agissait d’une mobilisation sociale qui s’était passée dans le calme. Néanmoins, le gouvernement a prétendu qu’elle s’était déroulée dans la plus grande des brutalités, avec des agressions, et éventuellement du sang.
A ce moment-là, j’ai identifié le ressort psychologique, celui de résignation, grâce auquel tout cela fonctionne. La résignation, c’est se dire: «Ben oui, ils mentent encore. Qu’est-ce que vous voulez? C’est le gouvernement!» Alors que, précisément, nous ne devrions en concevoir rien d’autre qu’une colère vibrante. Ce que je souhaitais montrer, avec Logocratie, c’est que nous avons été privés d’une force citoyenne absolument essentielle qui est la capacité à s’indigner et à se mettre en colère devant des situations inacceptables.
Autrefois, les élus pris en flagrant délit de mensonge se trouvaient en mauvaise posture. Aujourd’hui, ces mensonges semblent assumés.
On observe en effet une explosion quantitative des mensonges. Alors qu’autrefois il était une déchirure qui trouait la toile quotidienne de la communication politique, il la tisse à présent. Il en est l’une des fibres principales. La banalisation et la mutation qualitative du mensonge permettent de mentir sans craindre d’être repéré. Le concept issu de l’analyse rhétorique que je propose, celui de l’anticatastase, me semble résumer très bien ce qui est en train de se passer et comment ces mensonges sont d’une nature qualitative différente. C’est le fait de mentir les yeux dans les yeux, de dire le contraire de ce que chacun peut constater. Là où le mensonge cherche au contraire à dissimuler la réalité, l’anticatastase la contredit frontalement.
Le fact-checking permet, dans la plupart des cas, de prouver qu’il y a eu tromperie. Mais ces révélations arrivent dans un second temps et ne sont pas aussi virales que la déclaration mensongère…
Le problème est que chaque contre-vérité chasse la précédente, chaque mensonge remplace celui qui venait auparavant, ce qui fait que nous perdons le fil. La déclaration mensongère est surprenante parce qu’elle est contrefactuelle, parce qu’elle est un récit et non un fait. Elle vient nous attraper dans notre indignation, notre surprise, notre stupéfaction pour se diffuser largement. En revanche, les décryptages, les réfutations, les débunkages, les fact-checkings, vont avoir une diffusion beaucoup plus réduite, étant donné qu’ils n’activent pas les mêmes ressorts émotionnels. En réalité, ils activent à peine notre indignation, vu que nous sommes habitués à ce qu’on nous mente.
«La fatigue informationnelle entraîne un épuisement émotionnel. Notre capacité à ressentir des émotions s’épuise.»
La multiplication des déclarations sidérantes affaiblit-elle notre capacité à nous indigner?
La fatigue informationnelle entraîne un épuisement émotionnel. Notre capacité à activer nos émotions ou à les ressentir face à des situations qui auraient tout lieu de nous émouvoir, s’épuise car elle a été trop sollicitée. Ce qui disparaît également, c’est notre capacité de vigilance. Or, la vigilance citoyenne est une composante fondamentale de la démocratie représentative. Les déclarations (mensongères) sont émises pour justifier des décisions qui sont prises en notre nom. Et quand le peuple se voit mentir les yeux dans les yeux par ceux qui sont censés porter sa propre parole et justifier des décisions prises en son propre nom, nous entrons dans une gravité bien supérieure qui engage le pacte démocratique lui-même.
La banalisation du mensonge a pour conséquence logique le dénigrement des faits avérés et de ceux qui les établissent, comme les scientifiques…
On entre dans une distinction fondamentale entre la logocratie et l’ère de la post-vérité dans laquelle elle s’insère. La logocratie porte sur la parole du gouvernement tandis que la post-vérité porte sur l’acceptation des citoyens. Elle ne concerne pas seulement la politique, mais également la science, le quotidien… La vérité reste une valeur, mais secondaire par rapport au confort de la certitude. Nous préférons accepter quelque chose qui est peut-être faux, mais qui nous permet de ne pas avoir à changer d’avis. Ce qui importe n’est pas qu’une affirmation soit vraie ou fausse, mais qu’elle soit vraisemblable. Les espaces numériques algorithmés –Google, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle– sont forgés pour nous conforter dans ce que nous pensions déjà et nous habituer à ne plus nous remettre en question.
«Nous préférons accepter quelque chose qui est peut-être faux, mais qui nous permet de ne pas changer d’avis.»
Quels sont les dangers de la logocratie pour les libertés individuelles et l’Etat de droit?
La mise en danger de l’Etat est une conséquence permise par la logocratie plutôt que son corollaire inévitable. L’Etat de droit est l’un des deux piliers de la démocratie, avec la souveraineté populaire. Jusqu’à récemment, s’attaquer à l’Etat de droit, c’était s’attaquer à la démocratie. Celui qui s’y risquait était immédiatement conspué, critiqué, disqualifié. Lorsque nous basculons dans une logocratie, le gouvernement n’a plus à prendre la responsabilité de ses actes. Du point de vue des gouvernants, l’Etat de droit est donc une limite à leur pouvoir, à ce qu’ils peuvent se permettre de faire et de décider dans la gestion des affaires publiques. En effet, il garantit aux individus leur capacité à protester, à contester, à tenter de s’opposer aux décisions du gouvernement. Il est très difficile de réduire au silence un mouvement de contestation sans s’attaquer à l’Etat de droit puisque le droit de protester fait précisément partie des libertés inhérentes à la démocratie, tout comme le droit de manifester, d’aller et venir ou la liberté d’expression.
Plus généralement, c’est ce que Pierre Rosanvallon (historien et sociologue) appelle le pouvoir de veto du peuple qui, avec le pouvoir de surveillance du peuple, est une des composantes essentielles de la démocratie représentative. Mais quand on peut faire quelque chose sans avoir à le dire, quand on peut agir sans avoir à prendre la responsabilité de son action, alors tout devient possible. On peut s’attaquer à l’Etat de droit, à certains de ses fondements, de ses piliers, sans risquer d’en être disqualifié.
C’est exactement ce qui s’est passé en France: le droit de manifestation a été attaqué de tous les côtés et par tous les moyens. Ce que la présidence d’Emmanuel Macron a tenté de faire au travers de la loi de «sécurité globale», à savoir introduire des interdictions individuelles et administratives liberticides, a finalement été censuré par le Conseil constitutionnel. Cependant, il faut tout de même se souvenir que l’article 24 de cette loi visait à compliquer, voire empêcher, la diffusion par les journalistes d’images du maintien de l’ordre et notamment de sa brutalité, ce qui représente une attaque directe contre le droit d’informer.
Malgré cette censure, une ambiance tout à fait délétère s’est installée. Les individus craignent désormais de manifester. Nous sommes même passé d’une période pas si lointaine où manifester était un moment festif qui faisait partie, sinon des traditions politiques, du moins des traditions familiales. C’était une forme de culture qui se transmettait de génération en génération. Qui, aujourd’hui en France, viendrait manifester avec ses enfants? Plus personne. A minima, vous êtes sûr de devoir à un moment donné vous extraire d’un nuage de gaz lacrymogène, ou slalomer entre les tirs de flash-ball. Comment qualifier cela, sinon d’atteinte violente et explicite à l’Etat de droit? Ce qui est intéressant, c’est que cette attaque du droit de manifester est venue en France avec la remise en cause d’autres sphères, elles aussi constitutives de l’Etat de droit (les universités, les associations, la presse), précisément car elles sont des vigies de la factualité, de la réalité et de la science.
La Belgique connaît un important mouvement de grèves par rapport à différentes mesures d’austérité. Les partis au pouvoir ont répondu qu’ils avaient bien entendu le signal, «celui envoyé par cinq millions de personnes […] qui étaient au travail». Que vous inspire cette citation?
On touche à l’autre cœur du sujet qui est non plus l’Etat de droit, mais la délicate question de la souveraineté populaire dans une démocratie représentative. Cette souveraineté, le peuple l’exerce de manière indirecte par la voix de ses représentants. Ces derniers ont été élus pour prendre des décisions dont ils estiment qu’elles reflètent au mieux l’intérêt général. Mais la volonté du peuple ne peut pas s’exprimer qu’à travers eux. Elle est à la fois directe et explicite et se manifeste notamment dans les moments de grands conflits sociaux, dans les moments de grandes tensions sociales. Et il arrive que la décision des représentants et la volonté exprimée par le peuple s’opposent.
En démocratie, jusqu’à présent, s’imposait l’idée qu’il n’est pas illégitime de laisser dans un tel contexte prévaloir la volonté directe et très large exprimée par le peuple et de reculer sur un projet dont on se rend bien compte qu’il n’est pas accepté. Dans le cas que vous exposez, le mécanisme rhétorique me semble moins mensonger que déloyal. Il consiste à mettre sur le même plan deux comportements qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre. D’une part, une contestation explicite et, d’autre part, une absence de décision particulière. Continuer d’aller travailler n’est pas décider d’aller travailler, c’est juste ne pas décider de faire autre chose. C’est la continuation d’un comportement ordinaire qui peut cacher bien des significations.

Pensez-vous que dans une société moins anxiogène, cette logrocratie et cette post-vérité auraient pu émerger avec une telle fulgurance?
Si je me réfère aux derniers quinquennats, il a toujours existé un contexte de crise. La crise des subprimes, les attentats en France, les guerres conduites par l’armée française, l’intervention au Mali… Les présidents en France disent «vous rendez vous compte du quinquennat que j’ai eu à affronter, des crises exceptionnelles que j’ai eues à gérer?» Les crises internationales, économiques, sécuritaires, tissent le quotidien de la vie politique. Pas un gouvernement n’a été épargné même si, bien entendu, certains contextes sont plus anxiogènes que d’autres.
Il faut donc distinguer les crises et l’exploitation rhétorique des crises. Que les pays traversent des crises et qu’elles puissent être plus ou moins intenses est une chose. La manière dont les gouvernants choisissent de communiquer autour de ces crises en est une autre. Emmanuel Macron est précisément un homme qui a dramatisé chaque crise, notamment avec le recours excessivement fréquent à un mot qui pourtant devrait résonner comme un coup de tonnerre dans le discours politique. Ce mot, c’est «la guerre». Il commence par dire pendant la crise du Covid que nous sommes en guerre. Il le répétera à plusieurs occasions notamment dans le cadre de la Russie. Il a mis en évidence la possibilité de voir nos enfants périr au front.
Que la crise du Covid ait été extrêmement grave, c’est un fait. Que les tensions avec la Russie soient majeures, c’est indiscutable. Que les risques d’une guerre conventionnelle engageant l’armée française existent, c’est indéniable. Mais est-il bien nécessaire de créer une dramatisation autour de ces événements?
Cette manière d’agir crée de la peur, de l’angoisse et une saturation émotionnelle. Ainsi que les conditions d’une acceptation des décisions gouvernementales. C’est d’ailleurs un des ressorts de la rhétorique les plus classiques. Que désire avant tout une foule saturée d’angoisse? Des solutions. Et c’est précisément ce que le pouvoir politique a à offrir. Au travers de la dramatisation, on place les citoyens dans une situation où ils éprouveront davantage de difficultés à mettre à distance ce que propose et désire le gouvernement.
«Dans une logocratie, le pouvoir peut dire n’importe quoi, sans que la contradiction ne lui porte offense.»
Si le gouvernement ment sciemment, n’est-ce pas paradoxal qu’il réclame une labellisation des médias, de manière à discréditer ceux qui colportent des mensonges?
La question de la labellisation des médias est complexe. Ce projet est très mis en avant par Reporters sans frontières mais des journalistes ou chercheurs expriment des doutes à propos de cette idée. Je n’ai pas suffisamment travaillé sur la question pour être capable de me forger ma propre opinion. Je constate simplement qu’elle suscite des réactions controversées.
En outre, il y a, me semble-t-il, deux écueils qui sont en train de rendre ce débat absurde en France. Le premier est que ce projet de labellisation des médias ne peut pas être impulsé par le gouvernement. Dès lors que c’est le président de la République, et plus généralement le pouvoir, qui plaide pour un organisme qui labelliserait les médias, émerge la suspicion de vouloir imposer des médias d’Etat, une vérité officielle et tout ce qui rappelle les pires heures du contrôle des médias. C’est d’ailleurs la différence entre une démocratie qui bascule dans la logocratie et un authentique autoritarisme. Dans une démocratie qui bascule dans la logocratie, le pouvoir peut se permettre de dire n’importe quoi, en sachant que la contradiction ne lui portera pas offense, qu’elle ne lui sera pas dommageable. Dans un gouvernement qui bascule dans l’autoritarisme, il n’y a plus de contradiction possible. L’un des points de divergence entre la logocratie et l’autoritarisme, c’est précisément le contrôle direct des médias, l’absence progressive de pluralisme dans les médias et plus généralement dans le débat public.
Le second écueil est insupportable. Alors que ce président a lui-même utilisé le mensonge comme une arme de communication, qu’il a fait circuler de la désinformation, il se permet de donner des leçons de vérité et d’éthique. C’est absurde au point que lors d’une réunion au cours de laquelle il a plaidé pour l’instauration d’un tel système de labellisation, il a émis une fake news. Un médecin présent a d’ailleurs signalé au chef de l’Etat que son intention paraissait tout à fait louable mais qu’elle venait d’un homme qui, en son temps, a légitimé la parole de Didier Raoult pendant la crise du Covid, causant aux médecins énormément de torts et de difficultés dans la pratique quotidienne de la médecine et de la lutte contre la pandémie. La réponse d’Emmanuel Macron fut qu’il n’avait jamais légitimé Didier Raoult. Or, tout le monde se souvient de la visite qu’il a faite à l’hôpital de Marseille, dans le service de Didier Raoult, alors que ce dernier livrait une parole éminemment controversée. Le président avait même accepté d’aller dans son bureau, de s’asseoir face à lui pour se faire donner la leçon pendant plusieurs heures. Par la suite, il dira même par deux fois de Didier Raoult qu’il est un grand scientifique, y compris au moment où ses papiers commençaient à être contestés scientifiquement, voire retirés.
Finalement, en plaidant pour la labellisation des médias, Emmanuel Macron est le meilleur avocat contre la labellisation des médias puisqu’à partir du moment où ce projet est porté par la parole officielle elle-même, le projet devient immédiatement suspect.
Comment raviver cette indignation parmi les citoyens?
Grâce aux journalistes, aux analystes, aux chercheurs, mais également aux citoyens qui restent vigilants à l’égard de la parole publique, qui continuent d’en documenter les infractions, les malhonnêtetés, la déloyauté. A nous de nous en émouvoir et de nous en indigner. Le jour où cette déclaration d’Emmanuel Macron cessera de provoquer notre indignation, la logocratie l’aura emporté.
(1) Logocratie, par Clément Viktorovitch, Seuil, 304 p.
Bio express
1984
Naissance aux Lilas, en Seine-Saint-Denis.
2013
Thèse à Sciences Po Paris consacrée à l’analyse des débats parlementaires.
2016-2017
Premières apparitions en tant que chroniqueur sur i-Télé et CNews.
2019-2021
Chroniqueur pour Clique (Canal+).
2021
Publie son premier livre Le Pouvoir rhétorique (Seuil).
2023
Ecrit et interprète un seul en scène L’Art de ne pas dire.