Un dossier judiciaire à charge de soldats allemands. En guise de pièce à conviction, une photo avec certains visages numérotés. © HATIM KAGHAT pour le vif/l'express

Les procès des exactions allemandes de l’été 1914 en Belgique exposés au grand jour

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste

Exhumées à Moscou, les archives des poursuites belges contre les soldats allemands auteurs des massacres de civils se dévoilent sur la Toile. Une réponse scientifique à une relecture allemande des responsabilités des atrocités de l’été 1914.

Le centenaire de la Grande Guerre touche gentiment à sa fin, dans un climat d’apaisement entre belligérants d’hier. Tout de même une note discordante, en guise de dernière nouvelle du front. Une vieille querelle historiquement vidée mais remise au goût par un historien de l’art allemand.

Dans l’ouvrage qu’il a commis (1), Ulrich Keller s’autorise une relecture de ce qui reste l’une des pires taches sur la conduite de l’envahisseur allemand en Belgique : les atrocités perpétrées sur les populations civiles en août 1914. 5 500 civils massacrés, y compris des femmes et des enfants. Visé, Andenne, Tamines, Dinant, Aarschot, Louvain, Termonde, d’autres bourgades mises à sac, théâtres d’exécutions de masse d’une incroyable sauvagerie.  » Man hat geschossen ! « ,  » On a tiré ! « , prétextera la soldatesque.

Voici quinze ans, les travaux de deux historiens irlandais, John Horne et Alan Kramer, faisaient un sort à ce rejet de responsabilité sur la prétendue perfidie de francs-tireurs belges embusqués. Cette version ne satisfait pas Ulrich Keller. Qui fait plus que suggérer que le déchaînement de violence n’avait rien de gratuit. Parce que, soutient-il, des soldats belges déguisés en civils étaient bel et bien à l’oeuvre. Sa thèse, qui vient à propos pour soulager la conscience des Allemands, circule outre-Rhin. Elle n’est pas sortie carbonisée d’un récent colloque à l’université de Potsdam. Der Spiegel, l’influent hebdomadaire d’enquêtes, lui a consacré deux pages.

Malaise. Car Herr Keller s’avance un peu vite. Il ne s’en cache pas, il n’a pioché que dans des archives allemandes parfois inédites, parmi les multiples témoignages des soldats au casque à pointe qui affirmaient avoir trouvé sur leur passage des uniformes militaires abandonnés, preuves de l’action de combattants irréguliers. Cette approche unilatérale, sans un regard pour l’acte d’accusation, interpelle.  » On peut y voir l’expression d’un certain ras-le-bol allemand. Alors que le poids des faits commis durant la Seconde Guerre mondiale est déjà si lourd à supporter pour les Allemands, leur mettre sur le dos des atrocités commises durant la Première Guerre, c’est peut-être trop à leurs yeux « , avance l’historien Pieter Lagrou (ULB) que cette controverse ne laisse pas indifférent.

Et pour cause : une équipe interuniversitaire qu’il coordonne avec Ornella Rovetta (ULB), achève de numériser les archives judiciaires produites par les tribunaux belges après des épisodes de guerre et de violences de masse. Au coeur de ce projet financé par la politique scientifique fédérale (Belspo) : les tentatives de jugement des criminels de guerre allemands à la suite des deux guerres mondiales, et l’expérience de la compétence universelle et de la coopération judiciaire internationale dans les années 1990 au travers des procès liés au génocide du Rwanda.

Ces recherches ont fait surgir de nouvelles pièces à verser au dossier des crimes de guerre commis en 1914-1918. Elles reviennent de loin : de Moscou, où le vainqueur soviétique de l’Allemagne nazie les avait transportées en 1945, en guise de butin de guerre emporté de Berlin. La présence de ces archives belges dans la capitale du Reich était déjà le fruit d’une rafle : sitôt installé en Belgique en 1940, l’occupant allemand avait fait main basse sur ces papiers judiciaires guère flatteurs pour ses prédécesseurs.

Témoignages émouvants, accablants

Car au sortir de la Grande Guerre, la Belgique a réclamé justice à l’Allemagne pour les forfaits de ses soldats. Mais le vaincu se fait tirer l’oreille, refuse d’extrader ses militaires. Le contentieux échoue devant un tribunal civil allemand. Ces procès de Leipzig tournent à la parodie de justice. La Belgique charge alors ses tribunaux militaires de la tâche. 85 procès se déroulent dans tout le pays entre 1921 et 1925. Tous devant des bancs d’accusés désespérément vides, inoccupés par les quelque 200 inculpés cités à comparaître pour crimes de guerre. De lourdes peines leur sont infligées, dont de nombreuses condamnations à mort par contumace. La justice militaire belge fait son devoir jusqu’au bout.  » Même la date et le lieu d’une exécution sont fixés et annoncés « , explique l’archiviste Delphine Lauwers, collaboratrice du projet de digitalisation pour les Archives de l’Etat. Sauf qu’il n’y a personne à coller au poteau.

La trace de ce volumineux travail judiciaire se perd donc jusque dans la lointaine Russie soviétique. Rapatriés en Belgique en 2002 parmi deux kilomètres d’archives belges les plus diverses, l’existence de ces papiers oubliés se prolonge dans le dépôt bruxellois des Archives générales du Royaume. Jusqu’à ce qu’Ornella Rovetta et Delphine Lauwers les exhument par hasard, en 2014. Ils sont aujourd’hui convertis en 85 dossiers digitalisés, accompagnés de fiches d’identité.

Tout y est. Acte d’accusation, dépositions de survivants, plans de reconstitution de massacres, pièces à conviction. Ici, une photo de soldats allemands qui prennent la pose, avec certains visages numérotés : ceux des assassins identifiés. Là, la carte de visite remise par un général allemand à l’issue d’un repas pris chez un châtelain du Luxembourg : l’aristocrate prussien a confessé à ses hôtes avoir dû procéder à la destruction d’un château voisin. Sa carte de visite, soigneusement conservée, fera une excellente fiche d’identification. Dans un autre dossier, un minuscule éclat de balle extrait du cadavre de René Amel, 13 ans, abattu à Huy le 13 novembre 1918 par des troupes allemandes en retraite qui ont fait feu sur un groupe d’enfants. Fauché deux jours après l’armistice…

Une somme de souffrances recueillies avec une extrême minutie par des survivants qui ont le réflexe de récolter et de conserver des tas d’indices, pour le jour où se régleront les comptes.  » Dès août 1914, les victimes de cette violence aveugle ne supportent pas d’être réduites à l’état de coupable par les Allemands. En 1915, ceux-ci publient un Livre blanc qui valide officiellement la thèse des francs-tireurs. La soif de justice et de réhabilitation des civils les amène à constituer ce qui devient une arme de documentation massive « , souligne Pieter Lagrou. Dans le courant janvier, cette arme sera accessible en ligne sur le site de la Cour pénale internationale de La Haye (CPI), trop heureuse d’héberger cette mise en valeur d’un siècle de jurisprudence en matière de crimes internationaux où la Belgique fait figure de pionnière (2).

Ulrich Keller y puisera utilement de quoi réviser son jugement. Il n’y trouvera pas trace de l’action de francs-tireurs en bandes organisées.

(1) Schuldfragen. Belgischer Untergrundkrieg und deutsche Vergeltung im August 1914, par Ulrich Keller, éd. Ferdinand Schöningh, 437 p.

(2) www.legal-tools.org (CPI). Y seront aussi en ligne les dossiers de 34 procès intentés en Belgique à 107 Allemands après la seconde guerre mondiale. Site du projet belge (en anglais) : www.jusinbell.hypotheses.org

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