APOCALYPTIQUE Cafard, film d'animation belge, rappelle un épisode méconnu de la Première Guerre mondiale, montrée dans toute sa brutale réalité. © TONDO FILMS

Le film d’animation « Cafard », une épopée belge

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Un épisode méconnu de la Première Guerre mondiale inspire Cafard, un film d’animation noir-jaune-rouge hautement original.

Ils étaient 444, belges et emportés dans la tourmente d’une Première Guerre mondiale en pleine et sanglante explosion. Il y avait parmi eux le champion de lutte Constant le Marin, le poète et futur militant wallon Marcel Thiry ainsi que Julien Lahaut, futur député communiste, assassiné le 18 août 1950. Ces 444 Belges formaient le corps d’armée ACM (pour autos-canons- mitrailleuses) et ne combattirent que brièvement sur le front de l’Yser avant de prendre, avec leurs blindés, le chemin de l’Est de l’Europe où, dès la fin de 1915, ils affrontèrent l’ennemi allemand et austro-hongrois. Plus tard, en 1917, ils furent pris dans la guerre civile et la Révolution russe, avant de revenir en Belgique par Vladivostok et… San Francisco, où ils furent reçus en héros !

L’histoire est peu connue et si singulière qu’elle méritait assurément d’inspirer le cinéma. De manière inattendue, c’est d’un film d’animation qu’il s’agit. Le réalisateur Jan Bultheel y évoque librement, en changeant le nom des personnages principaux, l’aventure extraordinaire de ces Belges promenés de front en front jusqu’à ne plus bien savoir ce qu’ils combattent dans une guerre aux horreurs et à l’absurdité de plus en plus accablantes. La technique utilisée pour Cafard (lire aussi la critique dans Focus Vif, page 39) est celle du « motion capture », où les images des comédiens réels, filmés en action, sont traitées sur ordinateur pour créer une contrepartie visuelle 3D aussi réaliste dans le mouvement que manipulable dans la forme. L’acteur Wim Willaert se voit ainsi affublé du physique imposant d’un champion mondial de lutte… Une palette de couleurs réduite et soigneusement composée offre par ailleurs au film un look très bédé.

Un auteur obstiné

Jan Bultheel a fondé la société Tondo Films spécialement pour produire Cafard. Avec sa partenaire Arielle Sleutel, il entend y mener la mission de « permettre à des auteurs obstinés de faire leur truc ». Pas forcément facile, en effet, de trouver le financement nécessaire à un film d’animation pour public adulte, un spectacle venant rappeler ce que l’occupation allemande eut de terriblement brutal (avec, en prologue saisissant, le viol d’une adolescente par la soldatesque teutonne) avant de livrer une vision apocalyptique de l’Europe ravagée par la guerre… Bultheel est actif dans l’animation depuis le début des années 1980, se consacrant essentiellement aux clips vidéo, à la publicité, et à quelques séries télévisées pour jeunes spectateurs. Pour son premier long-métrage, il a visé haut et fort, bataillant des années durant pour mener à bon port le projet qui lui tenait à coeur. Le résultat peut être inégal, avec notamment des pointes d’humour gras pas forcément heureuses. Il n’en reste pas moins qu’il écrit une page singulière de la déjà riche histoire du cinéma d’animation made in Belgium. Tout en confirmant la validité d’un choix créatif restant atypique malgré les précédents marquants de Persepolis, de Marjan Satrapi et Vincent Paronneau, et surtout, du très impressionnant Valse avec Bachir de l’Israélien Ari Folman, évocation d’une autre guerre, celle du Liban.

Louis Danvers

L’INCROYABLE ODYSSÉE DES AUTOS-CANONS

En 1915, un corps d’armée d’autos-canons et mitrailleuses belge est constitué en vue d’appliquer une nouvelle stratégie : opérer des percées profondes dans les lignes ennemies grâce à des corps blindés autonomes, munis de leurs propres services de reconnaissance et de leurs ravitaillements. Dix autos-canons (dont quatre autos-mitrailleuses) constituent le premier corps appelé à vérifier la théorie.

Le 21 septembre, les autos-canons embarquent à Brest sur le cargo anglais Wray Castle. A Arkhanguelsk, port juché au nord de la Russie, c’est le tsar Nicolas II en personne qui passe en revue les troupes fraîchement arrivées. La guerre fait rage mais le moral est bon. Les victoires s’enchaînent et l’espoir de rentrer est coriace : ce sera la paix en automne 1916. Mais un deuxième Noël se passe en Russie.

En 1917, la Révolution russe éclate. Les Belges, qui avaient donc entamé la guerre aux côtés de l’armée du tsar, vont la terminer avec l’Armée rouge. Les pertes sont lourdes, les troupes du front sud-ouest sont en déroute. En novembre 1917, l’ordre de regagner la France parvient au corps des autos-canons.

La ligne ouest étant sur le point d’être coupée par les Allemands, la troupe prend le train, direction la Sibérie et, le 23 avril 1918, après 72 jours et 10 000 kilomètres de voyage, l’Océan pacifique se dévoile à Vladivostok. Deux jours plus tard, le Sheridan embarque les Phileas Fogg de 14-18. Le 12 mai, arrivée à San Francisco. Pendant cinq semaines, le périple américain s’apparente à une tournée de rock stars. Salt Lake City, Omaha, Cheyenne, Des Moines, Chicago, Detroit (où les attendent 17 000 Flamands), Buffalo et, enfin, New York.

Le 15 juin 1918, le translatlantique La Lorraine emmène le corps des autos-canons rejoindre Bordeaux, bouclant l’incroyable périple qui avait débuté 33 mois plus tôt à Brest. Dès son arrivée, l’unité est dissoute. Et ses soldats, dispersés dans divers régiments, goûteront à la victoire du 11 novembre.

Olivier Bailly

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