Opinion

Carte blanche

Laisser les enfants et les ados à la maison, ou comment rendre malades ceux qui avaient le moins de risque de l’être

Les mesures de déconfinement font des remous dans les bancs scolaires – enseignants, parents… et enfants. Si certains enfants et ados trouvent une façon de vivre le confinement en en tirant le meilleur parti, c’est un séisme pour la plupart, un enfermement en espace restreint pour beaucoup, une réduction à l’extrême des relations sociales pour tous : les parents comme seuls adultes référents, et la fratrie comme seuls compagnons de jeux. Le développement du burnout parental – malheureusement plus lent à chiffrer que l’expansion du Covid – multiplie le risque de violence intrafamiliale. Le manque de relations des enfants fait le lit de la déprime ou de la dépression.

Enfants décalés, négatifs, opposants, fatigués (de ne « rien » faire), en régression : de quoi enclencher un très mauvais engrenage avec des parents inquiets, super sollicités, travaillant à la maison en plus d’assurer la garde des enfants et les tâches pour lesquelles ils n’ont plus d’aide (soins, ménage, sport, etc.), ou qui voient leurs revenus diminuer. La santé mentale des enfants est clairement en danger – leur santé physique aussi avec certaines addictions et le manque de mouvement. Cela aussi ne sera chiffré que plus tard. Des psychologues ont signalé dès le début la charge lourde sur la santé mentale (de tous) qu’implique un confinement. Les enfants semblent y payer un lourd tribut, et « payer pour les autres », car leur isolement ne protège que les autres, pas eux-mêmes. Et dans ce déconfinement progressif, la majorité d’entre eux va rester à la maison jusqu’en septembre.

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On sait maintenant qu’entre 6 mois et 50 ans, sans pathologie chronique, on risque peu de complication en rencontrant le CoV2. On l’observe depuis les statistiques chinoises, et donc avant la fermeture des écoles. Il fallait bien sûr se poser la question de savoir si ce serait pareil chez nous. Très vite les enfants ont été pointés comme des vecteurs asymptomatiques, par analogie avec le virus de la grippe. Le terme « bombes virales » m’est revenu de mon cours de maladies infectieuses, où il désignait les enfants disséminant le Cytomégalovirus (CMV). Aujourd’hui des voix sérieuses confirment le peu de risque couru par les enfants infectés par le CoV2 et remettent en question leur rôle de vecteurs[1].

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Les enfants courent donc peu de risques en retrouvant une collectivité qui serait bonne pour leur santé mentale et physique. Ce serait même indispensable pour certains. L’école est un lieu de socialisation et de développement global et non seulement d’apprentissage intellectuel. On peut se demander si les mesures concernant l’école ne semblent pas répondre d’abord aux craintes des parents et des enseignants de tomber malades ou de disséminer le virus. Crainte légitime, même si je pense qu’il faut la mettre en balance avec la santé globale de nos enfants. Si les parents et les enseignants ont peur, qui va encore porter la voix des enfants ?

La proposition circule depuis plusieurs semaines : protéger et donc isoler les personnes à risque. On les identifie assez clairement maintenant. Elles sont elles plus à même de supporter le confinement car la balance risque/bénéfice est nette chez elle, et elles sont en âge de « comprendre » et de « gérer » affectivement. Au contraire, chez les enfants, les risques liés au confinement qui dure surpassent très largement le risque infectieux. Il est normal de mettre temporairement entre parenthèses certaines dimensions de l’existence et de la santé, mais il est très dangereux que cela dure !

La majorité des parents et enseignants font partie des personnes « peu à risque » de complications même si cela n’empêche pas de tomber malade. Accepterons-nous le risque de contracter le coronavirus, comme nous acceptons (peu ou prou) le risque d’autres maladies parce que la vie implique de prendre des risques ?

Les enfants paient cher dans leur santé physique et mentale les conséquences de l’épidémie, n’en ajoutons pas ! Au risque d’une autre catastrophe sanitaire, mentale, sociale, « plus tard » quand les bombes exploseront à retardement – et pas seulement de virus.

Isabelle Dagneaux, médecin généraliste, philosophe, Centre de Bioéthique de l’Université de Namur.

[1]https://adc.bmj.com/content/early/2020/05/05/archdischild-2020-319474?fbclid=IwAR3HUddaRMmTAzraoiCBxsGQ6QtaLoxFC-5_drVG67iyNIP3Fslg4mDz2hI Et https://www.rcpch.ac.uk/resources/covid-19-research-evidence-summaries?fbclid=IwAR12AqxK7vONGmObfd7OLjheYHW4PtkLdabdmq6zutSuho2yL84u6aglUws

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