La restructuration d'ING coûtera 3158 emplois en Belgique, d'ici 2021. Les syndicats ont réagi outrés : "Shame on you !" Ce vendredi 7 octobre, c'est la grève. © LAURIE DIEFFEMBACQ/BELGAIMAGE

La vengeance des banques

Olivier Mouton
Olivier Mouton Journaliste

Les politiques ont fait payer aux banquiers leur comportement « irresponsable » de 2008. En retour, le secteur dénonce un étranglement coupable qui expliquerait la restructuration brutale d’ING. Entre bras de fer politico-économique et course éperdue au profit, voici les vraies raisons d’un drame social.

« Nous garantissons qu’aucun client, aucun épargnant, ne sera laissé dans la difficulté.  » Il est midi, le vendredi 26 septembre 2008, lorsque Yves Leterme, Premier ministre CD&V, fait face à la presse, entouré des vice-Premiers, Didier Reynders (MR) et Laurette Onkelinx (PS). Ils ont la mine des mauvais jours. Fortis, la première banque belge, est en train de s’écrouler. La crise des subprimes, ces emprunts risqués venus des Etats-Unis, et le rachat gargantuesque des Néerlandais d’ABN Amro ont plongé la maison dans une crise de liquidités grave. L’Etat belge est appelé au secours. Au terme d’un week-end d’une nervosité jamais vue, 11,2 milliards d’euros sont injectés par les gouvernements du Benelux. Et ce n’est qu’un début…

En quelques semaines, Dexia, puis Fortis à nouveau, Ethias, KBC et ING, aux Pays-Bas, plongent en cascade. Les interventions se multiplient. En tout, les autorités publiques belges injectent 15,7 milliards d’euros dans le capital d’institutions financières et prêtent 8,6 milliards d’euros au secteur, selon un rapport de la Cour des comptes. La Belgique accorde aussi sa garantie pour un maximum de 138,1 milliards d’euros. Dans toute l’Europe, 600 milliards d’euros sont engloutis. Des sommes colossales, qui plongent les budgets dans le rouge.

Huit ans plus tard, presque jour pour jour, Ralph Hamer, CEO d’ING Groep, justifie la décision de supprimer 7 000 emplois dans le monde d’ici à 2021, dont 3 158 en Belgique :  » Nous sommes l’une des seules banques en croissance et nous voulons maintenir une croissance saine. Il faut réparer le toit tant que le soleil brille.  » Le cynisme du propos alimente les allégations des syndicats, selon lesquelles le CEO se serait octroyé une augmentation salariale de 25 % tandis que ING Belgique ramenait 7 milliards de dividendes à sa maison néerlandaise sur dix ans. Au-delà d’ING, l’ensemble du secteur bancaire déraille. Depuis le sauvetage des banques, pas moins de 13 000 emplois ont été supprimés.

Le dimanche 28 septembre 2008, à l'issue d'un week-end de tension, le Premier ministre Yves Leterme (CD&V) et son collègue des Finances Didier Reynders (MR) sauvent une première fois Fortis.
Le dimanche 28 septembre 2008, à l’issue d’un week-end de tension, le Premier ministre Yves Leterme (CD&V) et son collègue des Finances Didier Reynders (MR) sauvent une première fois Fortis.© ERIC VIDAL/BELGAIMAGE

Les politiques, faut-il le dire, avalent difficilement la pilule.

 » Le politique ne pardonnera jamais !  »

2008-2016. Entre ces deux dates, la révolution numérique et la crise économique – conséquence de la crise financière – ont fait des ravages, c’est sûr. Mais la descente aux enfers de ce secteur, considéré comme la sidérurgie du XXIe siècle, a été aggravée par un bras de fer coupable. Après 2008, le gouvernement a voulu faire payer aux banques leur imprudence, en serrant la vis. Aujourd’hui, les banques se cabrent face à une pression publique jugée démesurée. Les restructurations sont la conséquence d’une double vengeance, politique d’abord, économique ensuite.  » Le monde politique ne pardonnera jamais aux banques leur dérapage de 2008, confie l’économiste Bruno Colmant, directeur de recherche à la banque Degroof, qui fut administrateur délégué d’ING Belgique et chef de cabinet de Didier Reynders (MR) aux Finances. Depuis, elles ont été soumises à un contrôle très strict, on peut même dire que certaines d’entre elles sont quasiment devenues des auxiliaires des Etats.  »

 » Comme vice-Première, j’ai exigé et obtenu à l’époque que l’on ne fasse pas de « cadeaux » aux banques mais bien des prêts qu’elles devaient rembourser ou des investissements que l’Etat a la possibilité de valoriser ex post, insiste Laurette Onkelinx, au Vif/L’Express. Cela étant, il est clair que l’Etat a dû mobiliser des liquidités et prendre des risques pour « compenser » l’irresponsabilité dont les banques avaient fait preuve. Aujourd’hui, ce n’est pas la colère qui domine ma réflexion à ce sujet, mais une lucidité renforcée sur leur moralité et sur la capacité d’autorégulation du secteur : si on ne met pas assez de cadre, l’appât du gain mène systématiquement à la crise.  » Traduisez : il faut encadrer le secteur. Plus que jamais.

Dans les mois suivant la débâcle, des mesures prudentielles sont prises au niveau européen pour assurer la viabilité du secteur. On impose une augmentation des fonds propres. En Belgique, l’Etat est devenu actionnaire à 100 % de Belfius et est entré dans le capital de BNP Paribas Fortis. La vigilance est teintée de méfiance.  » Cette augmentation de la régulation était une réponse justifiée aux dérives constatées dans le secteur, souligne Ahmed Laaouej, député PS et spécialiste des questions financières au sein du parti dans l’opposition fédérale. Les Etats ont dû emprunter pour les sauver – et je rappelle que les taux d’intérêt étaient autrement plus élevés à l’époque. Ce faisant, ils se sont réellement mis en difficulté car cette crise financière a engendré celle de la dette publique. Voilà ce qui a justifié la taxe bancaire.  »

Juillet 2013. Le gouvernement Di Rupo, confronté à une procédure en déficit excessif de l’Union européenne, décide d’instaurer cette taxe, dont le principe avait échoué auparavant au niveau communautaire. Calculée sur les dépôts d’épargne effectués auprès des établissements, elle est censée rapporter une centaine de milliers d’euros. Au fil des années, elle gonflera pour atteindre les 805 millions d’euros. Pour le secteur : une agression dans un contexte difficile.

 » La crise fut une excuse « , disent les banques

 » Les banques ont le sentiment qu’on leur fait payer de manière excessive leurs erreurs du passé, commises par une autre génération de responsables, prolonge Bruno Colmant. On ne leur permet plus de dégager une rentabilité sur fonds propres suffisante, on les étouffe.  » Confirmation auprès des représentants du secteur.  » Il y a eu des problèmes importants en 2008, nous ne le nions pas, entame Rodolphe de Pierpont, porte-parole de Febelfin, fédération du secteur bancaire. Mais ceux-ci étaient isolés chez quelques acteurs bancaires. Tout le monde reconnaît l’importance des interventions de l’Etat à l’époque. Mais n’oublions pas que ce n’était pas gratuit : cela a pris la forme d’entrées dans le capital ou de remboursements avec des intérêts qui ont profité à l’Etat.  » D’ailleurs, dit-on auprès des banques, la quasi-intégralité des prêts a été remboursée. La taxe bancaire est un fardeau supplémentaire. Illégitime.

 » La crise fut en réalité un bon argument ou une bonne excuse aux yeux des politiques pour faire payer les banques, embraie Rodolphe de Pierpont. C’est un esprit de punition qui frappe indistinctement tout le secteur. Nous disons : attention, le secteur bancaire est là pour soutenir des investissements, permettre à des gens d’acquérir un logement… Veut-on encore laisser le secteur faire son travail ?  » Le degré de taxation en Belgique, appuie-t-on chez Febelfin, est un facteur  » qui nous met en porte-à-faux par rapport à nos collègues européens « .  » Cela représente 1,4 milliard par an si l’on compte tous les prélèvements, 805 millions pour la taxe bancaire qui a été multipliée par huit depuis sa création. Il y a une créativité débordante, contrôle budgétaire après contrôle budgétaire, indépendamment de la couleur politique. Le ministre des Finances, Johan Van Overtveldt (N-VA), nous disait l’an passé qu’on était allé trop loin, mais on nous a encore pris 50 millions supplémentaires.  »

Conclusion, sans appel :  » Nous sommes au-delà des limites, le secteur est noyé.  »

Une restructuration brutale et… annoncée

C’est d’autant plus préoccupant, ajoute Rodolphe de Pierpont, que le secteur financier est caractérisé par une autre particularité non négligeable.  » Il est extrêmement internationalisé, nous sommes le deuxième pays en Europe, après le Luxembourg, dont le secteur est en outre hypertrophié. Plus de 85 % de nos membres ont leur centre de décision à l’étranger. Toute la question qui se pose pour ces décideurs, c’est de savoir ce qu’ils feront à l’avenir en Belgique…  » La  » surtaxation  » nationale inciterait les investisseurs à regarder ailleurs.

Les banques se sont perdues dans des produits financiers toxiques et elles en font payer aujourd’hui le prix aux travailleurs. »

D’ailleurs, les coupes claires pratiquées par ING étaient écrites. En juin 2016, une étude du bureau de consultance KPMG, commanditée par le secteur, est présentée à un cercle restreint de leaders d’opinion, dont des journalistes et des politiques. Il dénonce  » l’impact cumulatif sur les banques des réglementations, des taux d’intérêt et des taxes « . En guise de conclusion, KPMG propose quelques scénarios pour restructurer le secteur. Le plus douloureux prévoit de ne faire peser la charge que sur les réductions de coût. Dans ce cas, la facture est lourde, une diminution de 36 % d’emplois. Si l’on compare l’annonce faite par ING, on n’est pas loin du compte : la suppression de 3 158 emplois représente une diminution… de 34 %.

Pourtant, KPMG proposait d’autres pistes où la réduction des coûts se limitait à 10 %. Dans ce cas, on aurait pu imaginer notamment une augmentation des tarifs pour les services bancaires des taux pour les crédits hypothécaires. Des options commercialement préjudiciables. Chez ING, le choix a été fait. Comme un pied de nez aux autorités publiques.  » Il n’y a au fond rien de neuf sous le soleil, décode Jean Faniel, politologue, directeur du Centre de recherche et d’information socio-politiques (Crisp). On socialise les pertes et on privatise les profits. L’économie néolibérale n’a pas fondamentalement changé de paradigme.  » Les autorités publiques assistent, impuissantes, au carnage. Et à la vengeance d’un secteur.

 » Un coup de canif dans le contrat tacite  »

 » Les banques se sont perdues dans des produits financiers toxiques et elles en font payer aujourd’hui le prix aux travailleurs, peste George Gilkinet, député fédéral Ecolo. Plutôt que de diminuer les dividendes pour leurs actionnaires, elles ont joué sur la variable emploi via des suppressions pures et simples, mais aussi du non-remplacement, de l’outsourcing… La logique du profit laisse un désert social. Et l’Etat est systématiquement resté les bras ballants.  »

 » C’est un coup de canif évident dans le contrat tacite passé en 2008 entre les banques et les Etats, épingle Ahmed Laaouej. Compte tenu de l’aide qui a été octroyée, il semblait évident que les banques ne devraient plus poser de gestes préjudiciables pour l’économie d’un pays. Or, il s’agit, dans le cas d’ING, de licenciements brutaux, avec un impact considérable pour les finances du pays. C’est en dehors de l’esprit de ce qui avait été convenu.  »

Laurette Onkelinx, vice-Première PS au moment du sauvetage des banques, dit au Vif/ L'Express :
Laurette Onkelinx, vice-Première PS au moment du sauvetage des banques, dit au Vif/ L’Express : « Il faut agir pour contrer l’immoralité dont elles font preuve dans la recherche du profit. »© LAURIE DIEFFEMBACQ/BELGAIMAGE

Un sentiment de trahison prévaut-il chez ceux qui ont négocié l’accord ?  » Pour être trahie, il faut d’abord avoir placé une confiance… ce qui n’est pas mon cas, relève Laurette Onkelinx. Je pense que nous avons eu raison d’intervenir à l’époque pour éviter une crise qui aurait frappé tous les secteurs de l’économie et qui aurait mis sur la paille de très nombreux citoyens. Mais il faut agir pour contrer l’immoralité dont les banques font preuve dans la recherche du profit.  »

L’importance de l’ancrage belge

La brutalité des mesures est moins forte quand l’Etat belge garde un ancrage ou une prise sur le processus de décision. Alors que les syndicats craignaient un nouveau plan social chez BNP Paribas Fortis, la direction s’est voulue rassurante en promettant un maintien du volume de l’emploi jusque fin 2018, même si la perte de 2 430 équialents temps plein est actée pour ces deux prochaines années dans le plan stratégique. Des départs naturels, dans ce cas. Même chose chez Belfius Banque, où l’emploi a fondu, là aussi, naturellement de 20 % en quatre ans.

Nul doute que la pression s’accentuera après la décision d’ING, dans un contexte hautement concurrentiel.  » Ne vous laissez pas embobiner par ING, a tonné le ministre-président wallon Paul Magnette (PS), à l’adresse des étudiants de l’UCL, lundi 3 octobre. Bien sûr, il y a une restructuration globale du secteur des services, mais la numérisation crée aussi de l’emploi, il faut des logiciels, de la maintenance, des services de sécurité…  » Et d’appuyer :  » Les banques ancrées en Belgique sont plus respectueuses. On continuera à leur faire passer le message qu’elles ont été aidées par l’Etat quand elles en ont eu besoin. C’est maintenant à elles d’avoir un sens de la responsabilité collective.  »

L’eurodéputé écologiste Philippe Lamberts dénonce un  » chantage permanent à la faillite ou à l’indispensable restructuration  » du secteur. Alors que rien n’a changé en profondeur aux yeux de celui qui ne cesse de dénoncer depuis des années ses  » péchés capitaux « .  » Globalement, le secteur bancaire est resté intact, enchaîne-t-il en pointant du doigt les errements actuels du secteur bancaire allemand, dont une Deutsche Bank au bord de la faillite. On n’a pas assaini, on ne lui a pas vraiment fait payer le prix de son irresponsabilité. Il y a un manque total de détermination des gouvernements. Le choix posé est celui de l’actionnaire, on préfère que le contribuable paie à la fin.  »

 » Dans le cadre du compromis, nous n’avons pas pu concrétiser toutes les propositions du PS comme une séparation plus radicale de la banque de dépôts et la banque d’affaires, reconnaît Laurette Onkelinx. Aujourd’hui, j’ai plusieurs inquiétudes. Le gouvernement donne-t-il bien pour instruction au régulateur (la BNB) d’appliquer strictement les textes ou cherche-t-il secrètement à assouplir ceux-ci ? L’Europe sera-t-elle capable de se mettre d’accord sur un cadre qui soit (au moins) aussi contraignant que le cadre belge ? Si le cadre européen est moins contraignant, le gouvernement en tirera-t-il argument pour affaiblir le cadre belge ?  »

Une mauvaise nouvelle pour le Premier ministre Charles Michel et son collègue de l'Emploi, Kris Peeters (CD&V), deux ans après la naissance de la suédoise.
Une mauvaise nouvelle pour le Premier ministre Charles Michel et son collègue de l’Emploi, Kris Peeters (CD&V), deux ans après la naissance de la suédoise.© LAURIE DIEFFEMBACQ/BELGAIMAGE

Jean Faniel (Crisp) interroge, quant à lui, la capacité qu’ont les politiques à peser sur les options décidées par le secteur bancaire.  » En nationalisant, les autorités publiques ont sauvé les meubles, constate-t-il. Mais en devenant actionnaire, l’Etat n’a pas décidé de mettre cela au service d’un projet, de l’emploi ou de la production de dividendes pour le développement. En réalité, on a le sentiment qu’on a laissé faire parce que l’on ne voulait pas cet achat. Et on reste aujourd’hui dans une perspective où l’on souhaite à terme revendre ces participations…  » Bref, on fermerait les yeux, obnubilés par les contraintes budgétaires.

Bruxelles, place forte financière ?

Un tableau catastrophiste ? Pour le gouvernement fédéral, la tempête bancaire provoquée par ING survient au pire moment qui soit, en pleine finalisation du contrôle budgétaire et alors que le Premier ministre prépare sa déclaration de politique générale du mardi 11 octobre. Le message au MR se veut pourtant optimiste, sans nier le  » drame « .  » Le bilan et les prévisions sont clairs : 76 000 emplois nouveaux ont été créés sous le gouvernement Michel, martèle son président, Olivier Chastel. La Banque nationale prévoit la création de 140 000 jobs entre 2016 et 2018. Le Bureau du plan annonce, lui, que 230 000 emplois nets seront créés sur la période 2016-2021, malgré une croissance faible.  » Le président du MR rappelle aussi la mise en place du plan d’action Digital Belgium. Objectif ? Renouveler l’économie nationale via le numérique pour placer la Belgique dans le top 3 des pays européens les plus ambitieux dans ce domaine d’ici à 2020. Ce plan vise notamment la création de 10 000 start-up et 50 000 nouveaux emplois.

 » Essayons de faire de Bruxelles un territoire qui soit attractif pour l’activité bancaire et financière au sens large, semble lui répondre Rodolphe de Pierpont, de Febelfin. C’est d’autant plus important à l’heure où certaines activités, dont l’autorité de contrôle bancaire, vont peut-être déménager de Londres à la suite du Brexit. Il y a eu des rencontres entre notre président, Rik Vandenberghe, et Charles Michel, il y a du good will, mais derrière – et c’est peut-être propre à la Belgique avec ses compétences éclatées entre ministres, partis et niveaux de pouvoir – ce n’est pas évident d’avoir une plus grande coopération. En attendant, que va-t-on dire à un banquier qui veut s’installer ici au sujet de la taxe bancaire ?  »

Visiblement, le chantage n’est pas fini.

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