Opinion

Joyce Azar

La sombre histoire du Père Fouettard

Joyce Azar Journaliste VRT-Flandreinfo et co-fondatrice de DaarDaar

Sur Twitter, la députée flamande Van dermeersch s’est délectée d’un sordide commentaire sur le « Pietenpact », une convention signée par des écoles, des chaînes de télévision et des enseignes de magasins de jouets. Objectif de ce « pacte du Père Fouettard » : abolir les stéréotypes raciaux qui caractérisent le fidèle compagnon de saint Nicolas.

« Chaque inconvénient a son avantage : Obama est le premier Zwarte Piet noir à perdre son job.  » Sur Twitter, la députée flamande ex-Vlaams Belang Anke Van dermeersch s’est délectée d’un sordide commentaire sur le  » Pietenpact « , une convention signée en Flandre par des écoles, des chaînes de télévision et des enseignes de magasins de jouets, entre autres. Objectif de ce  » pacte du Père Fouettard  » : abolir les stéréotypes raciaux qui caractérisent le fidèle compagnon de saint Nicolas. Le maquillage noir ébène et les lèvres rougies doivent désormais faire place à des traces de suie, témoignant du passage du personnage par les cheminées.

La goutte de trop aux yeux de nombreux internautes qui se sont empressés de lancer pétitions et groupes Facebook pour sauver leur tradition, menacée selon eux par une élite bien-pensante déterminée à faire disparaître la culture flamande au nom du politiquement correct. Vexés, d’aucuns s’estiment victimes d’une dénonciation polarisante les étiquetant de facto comme racistes. Les politiques, aussi, y ont mis leur grain de sel : outre le parti d’extrême droite, qui a décelé dans ce débat une occasion rêvée d’attirer des électeurs potentiels, la N-VA a, à sa manière, sorti ses griffes : la ministre flamande de l’Intégration et de l’Egalité des chances, Liesbeth Homans, a été jusqu’à menacer de couper les subsides du Forum des minorités  » qui n’est pas financé pour étaler des absurdités « . Motivé par une actualité encore brûlante, le parti de Bart De Wever n’a pas hésité non plus à emprunter des raccourcis pour dénoncer la censure d’une tradition flamande,  » alors que le burkini et l’abattage sans étourdissement sont, eux, toujours permis « .

Que l’idée plaise ou non, notre Père Fouettard est bel et bien un descendant de notre passé colonial

Des voix plus progressistes ont aussi critiqué un pacte qui tombe mal face au risque d’une accélération de la montée du populisme, faisant craindre les pires scénarios. La peur d’une  » trumpisation  » de la société flamande doit-elle pour autant faire taire le débat ? Que l’idée plaise ou non, notre Père Fouettard est bel et bien un descendant de notre passé colonial. Les boutades malsaines lancées par le Vlaams Belang attestent à elles seules du caractère raciste du personnage. De leur côté, les pro-  » Zwarte Piet noir  » estiment défendre  » nos  » traditions et  » nos  » valeurs, une appropriation qui constitue en soi une forme d’exclusion des minorités, qu’on refuse, par cette logique, d’intégrer à la société.

L’histoire nous démontre pourtant que des changements sont possibles. La tradition du Père Fouettard, elle-même, a déjà connu une évolution : il y a quelques dizaines d’années, le croquemitaine, muni de son sac et de son martinet, terrorisait les enfants turbulents. Aujourd’hui, ces menaces de sanctions, totalement inadaptées à nos valeurs éducatives, ont disparu. La métamorphose de Zwarte Piet finira peut-être par faire son chemin, même si le parcours est parsemé d’embûches : face au tollé qu’a suscité le pacte, ses initiateurs ont préféré le mettre au frigo jusqu’à nouvel ordre. Pour autant, les protestataires n’en démordent pas et promettent un déferlement de  » vrais  » Père Fouettard le 6 décembre prochain.

Comme tous les ans ce jour-là, certains enfants de couleur feront l’objet de regards déplaisants et seront même parfois surnommés Zwarte Piet. Le temps d’une fête, qui est aussi la leur, leur physionomie les séparera du reste des écoliers. Peut-être est-il temps d’inculquer à nos mômes une idéologie d’ouverture et de bon sens. Pour que la peur de l’autre redevienne un mauvais souvenir surgi d’un passé pas si lointain.

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