© Gaëtan Nerincx/Huma

« La mort donne du poids à l’existence »

Barbara Witkowska Journaliste

Geste purement technique, l’euthanasie laisse le demandeur dans un grand dénuement affectif et spirituel. Or, la soif de spiritualité est énorme. Les réflexions de Gabriel Ringlet.

Connu pour ses prises de position humanistes et progressistes, le théologien Gabriel Ringlet intervient depuis quelques années dans une unité de soins palliatifs, située dans les environs de Louvain-la-Neuve. Il y tente, avec son équipe, de « faire face à des situations éthiques difficiles et parfois inédites ». Dans son nouvel ouvrage Vous me coucherez nu sur la terre nue (1), Gabriel Ringlet lance un vibrant plaidoyer pour un accompagnement spirituel jusqu’à l’euthanasie. Le titre du livre est emprunté à saint François d’Assise dont c’était le souhait pour l’heure de sa mort. Cet appel au « plus grand dévêtement ultime » est le signe qu’à l’instant du dernier souffle, un viatique symbolique est nécessaire et indispensable. Un sujet grave que Gabriel Ringlet aborde avec infiniment de douceur et de poésie.

Le Vif/L’Express : Que pensez-vous de ces personnes qui « ne veulent pas » mourir et mettent de grands espoirs en Calico, cette société de biotechnologies fondée par Google qui promet de « tuer la mort » ?

Gabriel Ringlet : Je suis à l’autre extrême. Je veux surtout donner la place à la mort pour mieux vivre. Je déteste la morbidité ! Mais mettre la mort au coeur de la vie, en parler, aussi avec les tout-petits, c’est vraiment donner de l’intensité à notre existence de maintenant. Pour le dire autrement, elle n’est pas au bout du chemin, la mort. Beaucoup de gens ont une vision linéaire. Pour eux, il y a « avant, pendant et après » : je suis né, je vis, je vais mourir. Ce n’est pas comme ça que cela se passe. La mort est avec moi depuis le premier instant de ma naissance. Elle est ma compagne la plus intime. Je dois lui donner un bel accueil dans ma vie, on doit vivre ensemble le mieux possible. Et ce n’est pas triste dans le sens où j’en parle. Parlons-en tant qu’il fait beau, quand ça va bien. J’ai toujours accompagné les tout-petits pour qu’ils intègrent la mort le plus tôt possible. Quand un enfant est accompagné par un adulte naturellement, il va grandir de manière plus sereine, plus forte, plus dense et plus positive. La mort donne du poids à l’existence. Nier la mort, c’est nier la qualité de la vie.

Pourquoi insistez-vous tellement sur l’importance des rituels ?

Pour moi, le rite, à savoir poser des gestes, allumer une bougie, choisir un parfum, écouter une musique ou un poème, tout cela qu’on appelle « célébrer », est tout à fait fondamental pour que nous soyons capables de traverser dans l’existence ce qui compte le plus pour nous : naître, faire alliance dans la vie amoureuse et mourir. Il ne suffit pas de vivre la vie, l’amour et la mort uniquement au ras du sol. Pour bien vivre ces trois grands moments qui traversent une existence, je cite toujours le poète autrichien Rainer Maria Rilke : « Avec de l’ici faire de l’au-delà. » C’est vrai aussi pour un non-croyant, il ne faut pas en faire une affaire religieuse. De son côté, le philosophe André Comte-Sponville qui se définit comme « chrétien athée », dit : « Il y a un homme plus grand que l’homme, mais ce plus grand que l’homme je ne l’appelle pas Dieu. » Dans le cadre des grands événements, je suis incapable de vivre tout cela sans liturgie et célébration.

Pourtant, notre société se dépouille de plus en plus de rituels. Ont-ils encore une place dans notre vie overbookée ?

Il y a un piège dans le rituel. C’est le ritualisme, autrement dit le rituel sans âme, le rituel qu’on ne comprend plus. Dans le prieuré de Malèves-Sainte-Marie que j’anime et qui est un lieu de rencontre pour les personnes en quête de sens et de spiritualité, nous réfléchissons beaucoup à la manière de retrouver et d’inventer des rites qui soient parlants pour les contemporains. Je vous donne un exemple. L’Evangile nous dit que Jésus, quelques jours avant le Jeudi saint, se rend chez Simon le lépreux. Quand ils sont à table, une femme dérange le repas en arrivant avec un flacon d’albâtre. Elle brise le flacon et verse le parfum, très coûteux, sur la tête de Jésus. Les convives, indignés, déplorent ce gaspillage. Jésus dit alors : « Laissez la faire, dans le monde entier on racontera en souvenir d’elle ce qu’elle a fait. » Le soir du Jeudi saint, Jésus fait circuler pain et vin et « invente » l’Eucharistie : « Faites ceci en mémoire de moi. » Nous, avec toute mon équipe du prieuré, avons décidé que le soir du Jeudi saint on ne séparerait pas les deux phrases : « Faites ceci en mémoire d’elle » et « Faites ceci en mémoire de moi ». On propose à toute l’assemblée, environ 250 personnes, une onction parfumée avec des huiles de grande qualité en expliquant qu’il s’agit d’un geste d’anticipation : on parfume d’avance. Les gens sont bouleversés, ils sentent qu’ils vivent un acte tout à fait essentiel. Plus les enjeux sont grands et plus nous devons être attentifs à une démarche rituelle.

Face à la souffrance physique et morale qui accompagne la fin de la vie, vous proposez trois « soins spirituels »…

Je raconte les histoires de souffrances que j’ai vécues. Mais j’essaie, devant ces grandes souffrances, de montrer qu’il y a peut-être des façons d’accompagner qui ne sont pas les plus habituelles. J’évoque trois soins auxquels je suis particulièrement attentif : le soin poétique, le soin jardinier et le soin eucharistique. Tout d’abord, je montre à quel point la poésie est une aide quand on est dans une grande souffrance. Je suis convaincu depuis toujours que la poésie – je ne parle pas de faire des rimes – est une manière de regarder la vie. La poésie habite mes sens, le poème est en moi. Il faut avoir un regard de poète sur la vie ordinaire. Le soin jardinier est en rapport avec le toucher, c’est fondamental. La souffrance a tellement besoin d’être caressée. Or, les gens n’osent plus se toucher, ce qui explique en partie leur malheur. Le troisième soin, eucharistique, est un accompagnement par des mains fraternelles. J’ai voulu raconter l’histoire de ce vieux prêtre qui va mourir. Trois jours avant la mort, il veut dire la messe depuis son lit d’hôpital. Au moment de l’Elévation, sa main tremble et il fait signe à Marie-Thérèse, son « ange gardien », de prendre le calice et de le soulever. On est chez Fellini, j’ai trouvé ça très fort, c’est une vraie grande parabole. Dans ce geste liturgique et dans cet accompagnement fraternel, Marie-Thérèse a élevé une tendresse et fait de son Elévation un soulèvement.

Au coeur des demandes d’euthanasie, il y a aussi une grande interrogation spirituelle.

L’euthanasie est un geste très grave. Ma position de fond est celle-ci : s’il doit y avoir euthanasie, je souhaite que ce soit dans le cadre des soins palliatifs. Je me refuse à séparer trois mots qui se donnent la main : soigner, accompagner et célébrer. Soigner, évidemment, car il reste encore beaucoup à faire dans la lutte contre la souffrance. Les médecins contemporains ne maîtrisent pas complètement la douleur, on ne le dit pas assez. Accompagner, c’est-à-dire garder la qualité de la relation et apporter une écoute attentive inconditionnelle, sans aucun jugement. Et célébrer, autrement dit élever, agrandir, élargir… Le patient a besoin de l’imaginaire, d’un récit, d’une musique, d’un poème, d’une prière… Célébrer touche aux fondements mêmes de l’humanité. Célébrer, ce n’est pas fuir la vie ordinaire, c’est s’en emparer et la soulever pour lui offrir plus de légèreté. Beaucoup de demandes d’euthanasie disparaissent chez les gens qui ont été écoutés jusqu’au bout. Pour faire reculer l’euthanasie, il faut réunir trois choses : retrouver une grande solidarité familiale et sociale, éviter l’acharnement thérapeutique et développer les soins palliatifs.

Faut-il « réinventer » la mort ?

Je citerai l’homme politique et penseur anglais William Gladstone : « Dites-moi de quelle manière un pays donne place à la mort et je vous dirai quel est le degré de sa civilisation. » La mort est le plus grand révélateur qui soit de la manière de vivre. Aucun de nous ne sait comment il va mourir concrètement. Là n’est pas l’enjeu. Si le fait d’avoir travaillé à accompagner la mort toute la vie m’a fait mieux vivre, c’est gagné ! Et, bien sûr, en parlant de tout cela, il faut toujours garder de l’humour !

(1)Vous me coucherez nu sur la terre nue, par Gabriel Ringlet, aux éditions Albin Michel, 256 p.

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