Opinion

Franklin Dehousse

La Belgique et le coronavirus: le retour des nuls de la gestion (carte blanche)

Franklin Dehousse Professeur à l'ULiège

Une âme charitable devrait avertir De Croo que, avant 11 millions de Belges, il devrait d’abord réunir les 11 principaux responsables de la pandémie autour d’un discours cohérent, estime Franklin Dehousse, professeur à l’ULiège.

Novembre 2020. Le gouvernement Wilmès/De Block laisse au gouvernement De Croo un héritage catastrophique. A deux reprises, au printemps et en automne, la Belgique a battu le record mondial de la surmortalité. Ce record a certes été aidé par la saga des masques, le ridicule des voyages, les conflits avec le personnel soignant comme avec les experts, une communication flottante et une incohérence de gestion récurrente. Six mois plus tard, le pays opère un redressement remarqué. Le coronavirus apparaît contrôlé, les divers exécutifs cohérents, et le taux de vaccination un des meilleurs d’Europe. Novembre 2021. Les divers gouvernements, l’équipe De Croo en tête, affichent un résultat pitoyable. Les Codecos se succèdent dans l’exaspération, le public se débat avec des règles incompréhensibles qui changent sans arrêt, les conflits avec le personnel soignant comme avec les experts resurgissent, la gestion comme la communication frappent par leur médiocrité.

Comment expliquer cet incroyable roller coaster ? Pour certains, le pays est gouverné par des ministres dépourvus de toute capacité. Le propos semble en partie excessif. Certes, une série de ministres sont manifestement inaptes. Rien de plus ridicule, par exemple, que de voir Jan Jambon ou Pierre-Yves Jeholet, reprocher régulièrement aux experts… de parler. (Voudront-ils aussi interdire aux économistes de s’exprimer lors de la prochaine crise financière ?) Ces ministres (présidents par surcroît) ne font qu’étaler leur totale incapacité intellectuelle à répondre à des critiques articulées. Néanmoins, osons une analyse impopulaire : tous les ministres ne sont pas des nuls. Qu’on soit d’accord ou non avec leurs idées, la manière dont par exemple Frank Vandenbroucke, Tinne Van der Straeten, ou Vincent Van Peteghem préparent leurs dossiers mérite le respect (et offre un brillant contraste avec la grande médiocrité de leurs prédécesseurs).

D’autres observateurs attribuent les mauvaises performances belges à un système constitutionnel inextricable. Cela aussi semble en partie excessif. D’autres Etats ont un système fédéral compliqué, et ne donnent pas cette sensation d’incohérence générale. En tout état de cause, cela n’explique pas pourquoi la Belgique, avec le même personnel et les mêmes institutions, caracolait en tête au printemps et a retrouvé sa nullité habituelle en automne. L’explication résulte à l’évidence d’un autre phénomène, à savoir le comportement des politiciens.

En réalité, la phase aigüe de la pandémie, comme la phase aigüe de la crise financière de 2008, a inhibé les sottises politiciennes habituelles, maintenant réapparues. Elles gangrènent d’ailleurs tous les grands dossiers de l’heure (nucléaire, finances publiques, données personnelles…).

Chronologiquement, la déstabilisation commence avec les attaques répétées de Georges-Louis Bouchez contre les mesures gouvernementales depuis fin 2020. Elles visent à flatter certaines couches électorales (et reflètent aussi la nostalgie pour la coalition avec la NVA – et ses sept ministres MR). Ensuite, Bart De Wever revendique le retour des libertés pour les Flamands. Le président de la NVA entend évidemment à des fins électorales créer une polarisation communautaire en matière sanitaire. Paul Magnette à son tour adresse des ukazes au gouvernement. Il veut flatter ses couches électorales et bomber les pectoraux face à la menace du PTB.

Finalement, de façon surprenante, le premier ministre s’y met aussi. Il affirme pour commencer qu’il n’y a plus qu’une pandémie des non vaccinés. Il commet ainsi deux fautes de communication considérables. Le public croit que la pandémie est en voie de résorption, et les vaccinés qu’ils ne constituent plus un problème. Or, n’importe qui lisant les rapports de l’OMS, de l’Agence européenne des pandémies, ou des pays ayant vacciné avant l’Europe, sait que c’est faux. Alexander De Croo aggrave son cas en exaltant le retour des libertés et l’abandon des contraintes (d’autres Etats, plus sérieux, ne les desserreront pas.) Cela mène à une démobilisation générale.

Plus tard, Alexander De Croo s’oppose à la vaccination obligatoire, expliquant qu’elle relève de la paresse mentale. Il ajoute aussi que le refus de vaccin serait impossible à sanctionner. Encore une fois, c’est faux. Certaines vaccinations sont déjà imposées, avec sanctions, et la paresse mentale réside plutôt dans le refus d’examiner sérieusement la question. Ce faisant, De Croo flatte les opposants à la vaccination, et même les renforce. En même temps, il rend les futurs débats plus difficiles. On notera au passage que la presse flamande qui stigmatisait – à juste titre – l’amateurisme de Sophie Wilmès – oublie de stigmatiser celui d’Alexander De Croo.

En réalité, dans l’euphorie des fortes vaccinations et du calme estival, les gouvernements ont trop misé sur les vaccins et négligé tout le reste. Les mesures sanitaires ont été trop abandonnées, l’aération délaissée, et le renforcement du personnel sanitaire négligé. Le « covid safe ticket » participe à ce dérapage général de la communication. Il n’a rien de « safe ». Un test PCR négatif peut être suivi d’une contamination le jour suivant. Un vaccin freine seulement les contaminations, il ne les bloque pas. L’instrument est mal présenté parce que les gouvernements veulent masquer la réalité : il s’agit d’imposer en fait le vaccin sans obligation vaccinale formelle.

Vient la remontée, inévitable et annoncée, de la pandémie en hiver. Il faut réimposer des restrictions, mais la plupart des responsables sont handicapés par leurs déclarations imprudentes du passé. Les Codeco se suivent, et se rassemblent. Une petite mesure pour le secteur de la nuit contre une restriction pour les écoles. Un renforcement pour les commerces contre une contrainte supplémentaire pour le personnel soignant. Jan Jambon, factotum de Bart De Wever, en réclame un troisième de suite. Le mage de la nation flamande (et père de la quatrième vague) a organisé une manifestation géante de la NVA pour les enfants à Anvers, et il ne veut pas l’annuler lui-même. Alexander De Croo compatissant improvise encore une réunion. Peu après, Jan Jambon réclame des assouplissements en sens contraire. Encore de la « goed bestuur ». A voir ce cinéma incessant, toutes ces mesures illisibles, qui en plus n’arrêtent pas de bouger, les citoyens s’exaspèrent. D’autant qu’on annonce de suite un autre Codeco. Les Belges ont bien compris que, chez beaucoup de politiques, la priorité ne consiste plus à lutter contre la pandémie, mais pour leur image de marque. Une âme charitable devrait avertir De Croo que, avant 11 millions de Belges, il devrait d’abord réunir les 11 principaux responsables de la pandémie autour d’un discours cohérent.

A tout cela, il faut encore ajouter un amateurisme managérial parfois confondant. Ainsi, malgré une pandémie qui dure depuis presque deux ans, dans laquelle on connaît depuis le début le rôle des aérosols, une série d’établissements scolaires ne disposent toujours que d’un mesureur d’air pour 40 ou 50 salles. De même, le « Covid safe ticket » pullule de failles informatiques qui permettent le flicage de la population (bienvenue au paradis 1984 des deux Frank, Robben et Vandenbroucke). Mieux encore, les gouvernements décident le 3 décembre d’imposer le masque aux enfants depuis l’âge de 6 ans. L’obligation figure depuis lors sur le site info-coronavirus.be. De façon incroyable, le Conseil d’Etat, saisi en urgence par des parents, a dû constater… que les responsables ont simplement oublié de l’écrire dans un texte légal. Imagine-t-on la situation ingérable dans laquelle cette bêtise, au beau milieu d’une crise, place semaine après semaine les enfants, les parents, et tout le personnel scolaire ? A certains moments, on se demande s’il y a encore quelqu’un qui réfléchit dans les cercles dirigeants.

Soyons honnête. Il n’est pas facile de gérer la plus forte pandémie depuis un siècle. Avant de critiquer, chacun de nous doit se demander s’il ferait mieux. On peut comprendre les interrogations, les hésitations, les revirements liés au virus. En revanche, ce qu’on ne peut accepter, ce sont les discours manifestement faux, les jeux manifestement tactiques, le meurtre du bon sens, la course pour annoncer les bonnes nouvelles (même erronées), et la lâcheté pour se camoufler derrière les experts quand elles sont mauvaises. Cela tue la confiance, discrédite la politique, et provoque d’énormes dégâts médicaux et économiques .

Si elle daignait porter ses regards au-delà des frontières, la petite classe politicienne belge découvrirait qu’il n’y a pas d’autre Etat en Europe occidentale où les partenaires gouvernementaux s’attaquent à la jugulaire toutes les semaines, où les experts sont vilipendés pour ouvrir la bouche, et des ministres sortent régulièrement de réunions en attaquant les mesures qu’ils viennent d’adopter sans même se soucier de leur correcte exécution.

Le pire est que la société belge, elle, ne s’en tire pas si mal. Une bonne partie de la population continue à suivre les mesures sanitaires. Sur le terrain, les opérateurs de la vaccination atteignent de bons résultats. Le personnel médical et hospitalier fait preuve d’une motivation souvent remarquable (pourtant bien moins applaudie qu’en 2020). Mais cela ne fait que rendre la déliquescence de la particratie belge plus aveuglante. Elle frappe d’ailleurs tous les domaines. La sortie du nucléaire, décidée voici presque vingt ans, tourne au psychodrame de bas étage. La gestion des finances publiques est si mauvaise qu’elle vaut à la Belgique le plus mauvais déficit structurel de toute l’Europe occidentale. Quant à la faillite de l’autorité des données personnelles, elle révèle des parlementaires dépassant tous les records de lâcheté. Bienvenue en Belgique, le pays où l’anormal est redevenu la normale.

Franklin DEHOUSSE

Professeur à l’Université de Liège,

Ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes,

Ancien juge à la Cour de justice de l’Union européenne

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