Un peu plus de quatre minutes auront suffi pour transformer la promenade des Anglais, à Nice, en scène d'horreur. Ce 14 juillet 2016, Mohamed Lahouaiej Bouhlel vient de commettre le deuxième attentat le plus meurtrier en France, après ceux du 13 novembre 2015, à Paris. © getty images

Ouverture du procès de l’attentat de Nice : que risquent les accusés, alors que l’auteur est mort ?

A partir du 5 septembre, la France juge l’attentat de Nice du 14 juillet 2016. Huit personnes, des proches du terroriste décédé et des fournisseurs d’armes, sont accusées de l’avoir aidé dans la préparation de l’attaque au camion-bélier. Sa radicalisation était passée sous les radars.

L’affichage de ce contenu a été bloqué pour respecter vos choix en matière de cookies. En cliquant sur « Voir le contenu », vous acceptez les cookies. Vous pouvez modifier vos choix à tout moment en cliquant sur « Paramètres des cookies » en bas du site.
Voir le contenu

Le contexte

Ce 5 septembre, devant la cour d’assises spéciale de Paris, s’ouvre le procès des soutiens présumés de l’auteur de l’attentat de Nice, le 14 juillet 2016, qui avait fait 86 morts. Avant d’être tué par la police, Mohamed Lahouaiej Bouhlel avait précipité le camion de 19 tonnes qu’il conduisait sur la foule ayant assisté au feu d’artifice de la fête nationale sur la célèbre promenade des Anglais. Trois des accusés qui comparaissent lors des audiences prévues jusqu’au 16 décembre, date de fin prévue pour ce procès de l’attentat de Nice, sont poursuivis pour «association de malfaiteurs terroriste criminelle».

Quatre minutes et 17 secondes. C’est le temps qu’il a fallu pour passer de l’insouciance à l’horreur. Le 14 juillet 2016, Mohamed Lahouaiej Bouhlel a ôté la vie à 86 personnes. Fauchées par un camion de 19 tonnes lancé à vive allure sur la promenade des Anglais, à Nice. En ce soir de fête nationale, juste après la fin du feu d’artifice, 25 000 personnes se trouvaient sur cette avenue de bord de mer.

Le camion parcourt 1 850 mètres dans sa course meurtrière, zigzaguant entre route et voie piétonne. L’assaillant succombe à 22 h 37 sous les tirs de la police. Il vient de commettre le deuxième attentat le plus meurtrier en France, après ceux du 13 novembre 2015. Près de la moitié des personnes décédées sont étrangères – deux sont belges. On déplore des centaines de blessés.

C’est dans ce massacre, revendiqué par Daech, que la France se replonge dès ce lundi 5 septembre, deux mois après la fin du procès-fleuve du 13 novembre 2015. Le palais de justice de l’île de la Cité, à Paris, accueillira les débats jusqu’au 16 décembre prochain. Les audiences seront aussi retransmises à Nice. Au moins 865 victimes se sont constituées partie civile.

Fasciné par la violence

Huit accusés, une femme et sept hommes, sont jugés par la cour d’assises spéciale. Deux sont en détention provisoire, un autre est en fuite. Aucun n’était connu des services antiterroristes. Ils sont soupçonnés d’avoir, à des degrés divers, aidé le terroriste dans son projet. Mais c’est bien l’ombre de Mohamed Lahouaiej Bouhlel qui plane sur le procès.

L’enquête des juges d’instruction a permis de mieux cerner sa personnalité. Né en Tunisie, il rejoint son épouse en France fin 2007. Le couple a trois enfants et est en instance de divorce au moment des faits. L’homme de 31 ans travaille en tant que chauffeur-livreur à Nice. Il est décrit comme solitaire, taciturne et violent. Il aurait subi des maltraitances durant l’enfance et aurait fait deux tentatives de suicide, selon sa conjointe.

La jeune femme dit avoir été victime de violences conjugales de sa part. Elle livre ces mots glaçants aux policiers: «Il aimait le mal. […] Il voulait voir le sang couler. C’était un monstre, même le diable s’est inspiré de lui.» Son casier comporte une condamnation, pour avoir frappé le passager d’une voiture avec un morceau de palette, début 2016. Le Tunisien fréquentait des clubs de sport et de salsa. Ceux qui ont croisé sa route dépeignent une personnalité instable, fascinée par la violence. Un dragueur entreprenant, obsédé par la sexualité.

Comment est-il devenu ce tueur au sang froid? L’enquête n’a pas démontré de lien direct avec Daech: pas de séjour en Syrie, d’entraînement ou de contacts… Il ne faisait pas même part d’un intérêt pour la religion, d’après ses proches. Déroutant, tant ces modalités divergent de celles des attentats du 13 novembre 2015 à Paris et du 22 mars 2016 à Bruxelles, pensés depuis la Syrie et mis à exécution par des membres envoyés vers l’Europe.

Préparation minutieuse

Daech encourage le passage à l’acte d’individus présents sur les territoires ciblés. En 2014, l’Etat islamique appelait à tuer «les méchants et sales Français […] de n’importe quelle manière», suggérant de les «écraser» avec un véhicule. Le terroriste a «mis en application les préconisations» de l’organisation et s’inscrit dans son «idéologie mortifère», soutiennent les juges d’instruction, selon qui la revendication a été émise par «pure opportunité».

Mais sa personnalité soulève des questions. Etait-il atteint de troubles psychiatriques, qui ont affecté son discernement? Face à son agressivité, son père l’avait emmené consulter un psychiatre lorsqu’il avait 16 ans. Il est toutefois impossible, du fait de son décès, d’évaluer sa santé psychique au moment des faits. Les magistrats estiment que ses troubles ne remettent pas en cause le caractère terroriste de l’acte: son «fonctionnement psychopathologique préexistant» peut avoir trouvé «dans l’idéologie islamiste radicale le terreau nécessaire pour favoriser le passage à l’acte».

Un point crucial, duquel découlent les charges retenues à l’encontre de certains accusés. Et qui ne fait pas l’unanimité. «Il y aura toujours des zones d’ombre sur ce qui a guidé Lahouaiej Bouhlel, sur sa santé mentale. On ignore la volonté réelle derrière cet acte. Alors, comment admettre que des personnes aient pu être informées de ses intentions de tuer?», interroge Me Vincent Brengarth, avocat de Mohamed Ghraieb, l’un des accusés.

Moins de 48 heures après l’attaque, le ministre français de l’Intérieur d’alors, Bernard Cazeneuve, déclare que l’auteur semble s’être «radicalisé très rapidement». L’enquête le contredit. Dans ses appareils numériques sont retrouvées des milliers d’images de propagande djihadiste, d’accidents de la route – côtoyant des «vidéos religieuses ou pornographiques zoophiles» – et de multiples recherches et photos, dès l’été 2015, sur la promenade des Anglais, l’organisation du 14 juillet ou d’autres attentats. Il cherche à louer un poids lourd à partir de mars 2016. Début juillet, son projet se précise: la vidéosurveillance révèle qu’il a effectué onze repérages sur la promenade des Anglais à pied, à vélo et en camion. Le terroriste a «prémédité et minutieusement préparé son acte», concluent les investigations. Durant ces derniers mois, des proches disent l’avoir vu changer: intérêt nouveau pour l’islam, attitude distante envers les femmes, discours favorable à l’EI…

Le procès des complices présumés de l’auteur de l’attentat de Nice se déroule dans la même salle d’audience de la cour d’assises spéciale de Paris qui a abrité le procès des attentats du 13 novembre 2015 dans la capitale française.
Le procès des complices présumés de l’auteur de l’attentat de Nice se déroule dans la même salle d’audience de la cour d’assises spéciale de Paris qui a abrité le procès des attentats du 13 novembre 2015 dans la capitale française. © reuters

Messages troublants

Trois membres de son entourage sont les principaux accusés: Ramzi Arefa, Chokri Chafroud et Mohamed Ghraieb. Ces Tunisiens et Franco-Tunisiens comparaissent pour «association de malfaiteurs terroriste criminelle» (AMT). Les enquêteurs n’ont pas établi qu’ils étaient au courant du projet, mais estiment qu’ils ont apporté leur concours à la préparation de l’acte, en connaissance de finalités terroristes. Ils auraient «nécessairement perçu l’évolution qui s’est opérée» chez leur ami et son adhésion à l’idéologie jihadiste. Ce qu’ils contestent.

Les trois ont échangé avec le terroriste jusqu’au 14 juillet. Ce dernier les a sollicités lorsqu’il recherchait une arme et les a informés des démarches pour louer le camion. Deux d’entre eux sont montés à son bord dans les jours précédant l’attaque.

Les enquêteurs ont trouvé de troublants messages. Comme cette phrase de Chokri Chafroud à Mohamed Lahouaiej Bouhlel en avril 2016: «Charge le camion de 2 000 tonnes de fer et nique, coupe lui les freins mon ami et moi je regarde.» Ou ce message du terroriste à Ramzi Arefa quelques heures avant l’attaque, pouvant désigner une autre action violente: «Chokri et ses amis sont prêts pour le mois prochain maintenant.»

«Ils seront jugés pour les faits qu’ils ont commis individuellement, mais il ne faut pas oublier qu’il y a, derrière, la mise en danger de la société. Le terrorisme “inspiré” n’est pas moins dangereux. La justice doit absorber le choc de l’attentat de Nice et le sanctionner», prévient Me Olivia Chalus, coordinatrice du collectif d’avocats de parties civiles 14-7 Avocats. Les peines encourues sont lourdes. La perpétuité pour Ramzi Arefa en raison d’un état de récidive, vingt ans de prison pour les deux autres.

Attentat de Nice: qui a fourni les armes ?

A leurs côtés, un cercle d’accusés de second plan: le groupe des «Albanais». A la demande du terroriste, Ramzi Arefa a sollicité un membre de la communauté albanaise de Nice – Artan Henaj – par l’intermédiaire d’une connaissance tunisienne – Brahim Tritrou – pour se procurer une arme. Le 12 juillet, il récupère un pistolet automatique, que Lahouaiej Bouhlel utilisera pour tirer en direction des policiers une fois son camion immobilisé. Le 13 juillet, Ramzi Arefa reçoit un fusil d’assaut, qu’il entrepose dans sa cave. Artan Henaj fournit ces armes, assisté de sa compagne et d’une connaissance, tous deux aussi accusés. Elles proviendraient de deux cousins albanais: l’un s’est suicidé en prison, l’autre comparaîtra au procès.

A l’occasion du sixième anniversaire de l’attentat de Nice, une œuvre mémorielle, L’Ange de la baie, a été dévoilée en hommage aux victimes.
A l’occasion du sixième anniversaire de l’attentat de Nice, une œuvre mémorielle, L’Ange de la baie, a été dévoilée en hommage aux victimes. © photo news

Parmi ces cinq accusés, certains sont connus pour des faits de délinquance, mais aucun ne présente d’imprégnation radicale. Ils ne connaissaient pas Mohamed Lahouaiej Bouhlel, ni son projet. Ils seront jugés pour trafic d’armes – des infractions de droit commun pour lesquelles ils encourent de cinq à dix ans de prison. Ces délits, pour les juges d’instruction, sont malgré tout «connexes» au crime d’association de malfaiteurs terroriste criminelle reproché aux autres accusés. Ils comparaissent libres sous contrôle judiciaire, sauf Brahim Tritrou, en fuite.

Le procès réveillera aussi les questionnements sur les failles de l’Etat dans la détection de la radicalisation et la sécurisation des lieux, même si ce volet fait l’objet d’une autre enquête. L’ancien président, François Hollande, et Bernard Cazeneuve devront témoigner à la barre.

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content