Frank Van Massenhove

« Je ne crois plus que les politiciens s’efforcent de mener une bonne politique »

Walter Pauli
Walter Pauli Walter Pauli est journaliste au Knack.

Frank Van Massenhove est le plus connu et le plus critique des hauts fonctionnaires du pays. Il prend sa retraite lundi 1er avril et n’a vraiment plus aucune raison de se taire: « Les politiciens ne commencent à bouger que lorsqu’ils sont sur le point de tomber ».

En tant que président du Service public fédéral (SPF) Sécurité sociale, Frank Van Massenhove est l’un des plus importants fonctionnaires fédéraux. Malgré son allure peu administrative, l’homme aux vêtements tape-à-l’oeil est pourtant celui qui a, à ce niveau, le plus grand nombre d’années de service au compteur. Depuis 2002, soit depuis dix-sept ans, il a modernisé ce ministère autrefois si désuet. Depuis sa nomination il est aussi souvent au centre de l’attention et cela il ne le doit qu’à lui-même. Il est le seul haut fonctionnaire à faire constamment entendre sa voix dans le débat public, notamment à travers ses chroniques de plus en plus piquantes dans le journal économique De Tijd. Et avant de claquer la porte pour de bon il s’est lancé dans une sorte de chant du cygne tonitruant.

Dans vos dernières chroniques dans De Tijd, il semble que vous ayez perdu toute confiance dans la capacité des politiciens à diriger ce pays.

Frank Van Massenhove : Pourtant je fais attention à ce que j’écris. Pas par peur pour moi, mais par souci pour ceux qui travaillent pour moi. Il est déjà arrivé que des fonctionnaires en soient victimes. Ce fut malheureusement le cas après mon conflit avec le ministre Philippe De Backer (Open VLD) au sujet de la fusion des services d’inspection sociale. On m’avait prévenu : « On n’attaque pas De Backer en toute impunité. C’est le chouchou de Gwendolyn. » J’en ai fait l’expérience lorsque Vincent Van Quickenborne, membre du même parti, m’a taclé autant qu’il le pouvait en commission. Pourtant, jusque-là, Quickie et moi avions une bonne relation.

Vous aviez pourtant défini la tâche du fonctionnaire de telle sorte que même un libéral radical comme Van Quickenborne pourrait s’en inspirer : « Les fonctionnaires doivent aider les citoyens, les organisations et les entreprises à faire valoir leurs droits ».

Oui et c’est aussi pour cela que Van Quickenborne et moi avons réussi à régler notre conflit:nous nous comprenons. Il m’a dit « Ecoute Frank, c’est comme ça qu’on se traite à ce niveau en politique ». De quoi me faire comprendre que je n’ai aucun talent pour la politique.

(Songeur) Mon ancien patron, Frank Beke (le bourgmestre de Gand entre 1995 et 2006), avait l’habitude de dire qu’un politicien est rarement jugé sur ce qu’il a fait, sauf s’il le fait très mal. Un politicien ne devient éligible que s’il peut faire croire à ses électeurs à un rêve où il serait la meilleure garantie qu’il se réalise. Jean-Luc Dehaene (CD&V) promettait capitulations et misère, mais en même temps beaucoup voyaient en lui la garantie que le pays finirait par s’en sortir. Chaque fois l’électeur avait l’impression que c’était l’homme de la situation. Certains sortent ainsi du lot, mais ils sont très rares.

Le président de la N-VA, Bart De Wever, n’est-il pas un grand homme politique ?

Bien sûr que Bart De Wever pourrait en être un, s’il le voulait. De Wever a du charisme et de l’intelligence politique. Il maîtrise le jeu tactique et peut même tracer des lignes stratégiques, ce qui est rare. Cependant, il pense qu’il est plus important de mettre la Flandre en avant et d’aiguiser le débat sur la migration que de veiller à ce que ce pays soit mieux gouverné. C’est dommage, car nous savons qu’il n’y a qu’un ou deux politiciens qui atteignent ce niveau par génération. Même Louis Tobback n’a jamais atteint le niveau de son ami Jean-Luc Dehaene.

Frank Van Massenhove
Frank Van Massenhove© Dieter Telemans

Pourquoi une telle désillusion ?

En 2002, mon ami Mark Elchardus a publié De dramademocratie, un des meilleurs ouvrages écrit sur la politique. Il y explique en détail que de nombreux politiciens ne sont pas concernés par la stratégie et la politique sur le long terme, parce qu’ils sont piégés dans un jeu où ils veulent marquer à court terme dans le but d’être réélus. Elchardus ajoute qu’ils sont souvent poussés dans ce rôle par les médias qui, à leur tour, doivent marquer des points. Tout le monde se retrouve dans une même situation, où seul le profit rapide compte. Il en résulte que les médias racontent leur  » histoire  » au moyen d’images unidimensionnelles de politiciens, une image qui se rapproche souvent de la caricature. De nombreux politiciens commencent ensuite à croire en leur propre caricature. Seuls les meilleurs politiciens s’en éloignent et montrent qui ils sont vraiment.

Cette lecture m’a donné une vision pessimiste de la politique et de la façon dont les politiciens pensent qu’ils devraient agir. Je ne suis pas seule. J’ai également retrouvé la même désillusion chez des politologues comme Carl Devos ou Dave Sinardet, ou dans les colonnes de votre collègue Ewald Pironet, dans Knack. Autrefois, nous pensions que la  » politique  » serait un jour capable de faire des plans sur le long terme. Aujourd’hui, nous n’y croyons plus. Je ne crois plus que les politiciens s’efforcent encore sincèrement d’élaborer une bonne politique ou qu’ils accordent la priorité à une bonne gouvernance de l’État et de la société.

Vous pensez donc que les « politiciens » ont – collectivement – échoué ?

En effet. Les politiciens ne commencent à bouger que lorsqu’ils sont sur le point de tomber de la falaise. Sinon, rien.

C’est une accusation très grave.

Nos politiciens ont-ils une solution pour notre mobilité ? Ont-ils trouvé une solution pour les finances du pays ? Pour le dossier des pensions, sans parler du problème plus important du vieillissement ? Ou encore pour le bon fonctionnement du gouvernement, dont ils sont directement responsables ?

Certes, le nouvel accord de coalition affirmera bientôt et une fois de plus que l’objectif est de parvenir à un « gouvernement efficace ». C’est n’importe quoi. J’aimerais presque que les gens écrivent qu’il y aura un gouvernement inefficace. Alors c’est peut-être l’inverse qui se produirait, plutôt que la politique inexistante qui a été menée jusqu’à présent. Après tout, comment pouvez-vous plaider en faveur de l’efficacité si vous n’avez pas déterminé une stratégie au préalable ? Tout au plus, vous pouvez alors apporter quelques améliorations à la marge. Pour la plupart des politiciens, leur vision du gouvernement se limite à chipoter avec les lois et à rassembler quelques services. Même lorsque le béton tombe du plafond dans un tunnel, aucun politicien ou gouvernement ne se sent appelé à avoir une vision sur long terme pour la mobilité ou les infrastructures. Cela me déprime et me met en colère. Depuis la crise financière de 2008, tous les partis politiques du pays sont contre le gouvernement.

Frank Van Massenhove
Frank Van Massenhove© Dieter Telemans

C’est vraiment ce que vous pensez ?

Je me base sur ce que font les partis politiques, pas sur ce qu’ils disent. Ils optent tous pour un résultat rapide et économisent tous sur le fonctionnement de l’appareil d’État. Ainsi, par manque de vision, ils réduisent le service aux citoyens.

La Belgique, avec sa structure fédérale, est bien sûr un pays complexe.

Ce sont des réformes de l’État médiocres et irréfléchies qui ont rendu la gouvernance du pays complexe et même pratiquement impossible à mettre en oeuvre. Or le signal de l’époque est que nous, les Belges, payons trop cher pour trop peu de services. Nous payons autant d’impôts que les Suédois. Mais les Suédois obtiennent en retour un État beaucoup plus efficace, avec de bien meilleurs services. Le résultat est que les Suédois n’hésitent pas à payer, et que le Belge a l’impression qu’il paie beaucoup pour une qualité médiocre. Nos politiciens prennent la balle au bond et affirment qu’on peut tout faire avec moins de fonctionnaires. Mais dans le fond, le savent-ils vraiment ? Qu’ils nous disent d’abord quoi faire en tant que gouvernement, avant de compter combien de fonctionnaires sont nécessaires. Je tiens à souligner que mes griefs sont dirigés vers tous les partis, de droite à gauche. Cela m’a amené à ne plus croire aux idéologies. Je suis maintenant un partisan de Deng Xiaoping: la couleur du chat n’a pas d’importance, tant qu’il attrape des souris. C’est pourquoi je n’ai pas de carte d’un parti ou d’un syndicat.

En tant que haut fonctionnaire, vous avez toujours eu à travailler avec des ministres. Comment cela a-t-il fonctionné ?

Les trois quarts des ministres et secrétaires d’État que j’ai connus sont des gens aimables. Ils venaient de tous les partis et de tous les groupes linguistiques. Mais c’est avec les femmes que la collaboration a été la plus fructueuse. Par exemple avec Maggie De Block (Open VLD) ou encore Onkelinx.

Tous vos contacts avec le PS n’étaient pas bons …

Jean-Pascal Labille n’était pas ma tasse de thé. Il aurait été mon ministre si j’avais dit  » oui  » pour diriger la SNCB en 2013. Cela ne s’est pas produit parce qu’on m’avait diagnostiqué à tort une maladie incurable. Un hasard heureux après-coup, car même sans cette maladie, je ne l’aurais pas fait à cause de Labille. Il m’a dit « Vous devez exécuter mes plans. Ils sont prêts. » Je lui ai dit qu’il devait alors chercher un autre fou, que dans ces circonstances, je ne pensais pas qu’il était juste de diriger la SNCB. Labille s’est moqué de moi : il ne pouvait pas imaginer qu’un fonctionnaire raterait une telle occasion. Le refus d’accepter cette offre est la meilleure décision que j’ai jamais prise. Jo Cornu a eu le poste. Et dans son interview d’adieu à Knack, Cornu s’est plaint de l’ingérence politique dans la gestion de la SNCB. Cela rend la situation irréalisable, surtout si l’on tient compte de la lenteur des décisions prises par ces mêmes politiciens. Je crains que Sophie Dutordoir ne vive à son tour la même chose. Pourquoi les ministres jouent-ils au PDG ?

Regardez les problèmes de Theo Francken (N-VA) avec ses visas humanitaires. Ce genre de choses se produisent lorsque vous vous aventurez sur le terrain en solo, sans l’expertise de votre propre administration. Cela illustre aussi le problème fondamental de ce pays: la mauvaise gouvernance sans précédent du gouvernement belge. Le gouvernement n’établit pas de stratégies. Les ministres préfèrent faire eux-mêmes le travail exécutif, même si c’est la tâche des fonctionnaires. Et parce que le gouvernement perturbe constamment, et sans aucun plan, le fonctionnement concret de l’État, même les meilleurs fonctionnaires sont frustrés et découragés.

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