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Il était une fois Isala, la première femme médecin en Belgique

Mélanie Geelkens
Mélanie Geelkens Journaliste, responsable éditoriale du Vif.be

Elle s’appelle Isala Van Diest. Une frondeuse, une rebelle. Il fallait l’être en 1884 pour devenir la première femme médecin en Belgique. La première brèche féminine dans une discipline jusqu’alors écrite par les hommes, pour les hommes.

Eudore Pirmez s’avance à la tribune de la Chambre. Il le sait, son discours va choquer. Pire : susciter des moqueries. Alors, le libéral multiplie les précautions oratoires. Il n’ignore pas qu’il  » y aura des résistances « , que tout cela sera  » très difficile à admettre « , qu’il  » faudra un temps très long avant qu’on s’habitue « , mais que  » la question mérite néanmoins d’être examinée  » : la pratique de la médecine par les femmes. N’est-il pas temps que la Belgique, en cette année 1875, s’agite de ce débat comme d’autres contrées avant elle ? Voyez donc, messieurs, aux Etats-Unis,  » un pays aussi civilisé que le nôtre « ,  » plus de trois cents docteurs de sexe féminin exercent  » ! Dans l’assemblée, Jean-François Vleminckx, député et président de l’Académie de médecine, fulmine.  » Cette question […] est extrêmement grave.  » C’est que dans l’exercice de sa profession,  » il y a des choses de nature tellement délicate et, permettez-moi de le dire, tellement dégoûtantes que ce n’est qu’avec la plus vive répugnance que nous les verrions s’accomplir par des femmes « . Qu’elles deviennent aussi avocates, soldates ou… parlementaires, tant qu’on y est ! Non, non, madame a un devoir sociétal, s’occuper de son mari et de ses enfants. Qu’elle s’y tienne.

L’histoire médicale n’a jamais été tendre à l’égard de la gent féminine

Vleminckx mourra (pas de honte) avant d’avoir vu Isala Van Diest, première femme médecin belge, ouvrir son cabinet à Bruxelles, en 1884. Fille de chirurgien, bien décidée à ne pas passer sa vie à jouer la bonne épouse, cette bourgeoise intrépide avait dû suivre des études en Suisse. Il n’y avait pas, chez nous, d’écoles pour demoiselles au-delà de la troisième secondaire. Il lui était impossible d’étudier le latin et le grec. Et puis, une fille sur les bancs de l’université ? Quelle bonne blague !

Près d’un siècle et demi plus tard, sortent de nos amphis plus de diplômées que de diplômés. Y compris en médecine, surtout dans certaines spécialisations telles que la pédiatrie ou la gynécologie. Vleminckx ne se retournera pas complètement dans sa tombe : des bastions masculins persistent. L’urologie, la chirurgie…  » Des filles qui veulent y faire carrière racontent parfois qu’elles doivent presque jouer un rôle, relate Quentin Lamelyn, président du Cium (Comité interuniversitaire des étudiants en médecine). Le paternalisme y est encore très présent.  » Au mieux, blagues misogynes. Au pire, harcèlement, attouchements…

Entre fascination et dégoût

Eudore Pirmez avait raison : il faudra du temps. Mais l’ouverture – certes progressive – de la profession aux femmes explique en partie ce changement d’attitude – certes progressif – de la médecine à l’égard des patientes et la remise en cause du paternalisme. En partie seulement.  » Ce n’est pas parce qu’on est femme qu’on est féministe, souligne Manoë Jacquet, coordinatrice de la Plateforme pour promouvoir la santé des femmes. Les étudiantes entrent dans un système teinté de cette histoire qui nous précède.  »

Une histoire médicale qui n’a jamais été tendre à l’égard de la gent féminine. Un mélange de fascination et de dégoût, une manie à  » détruire ce qu’ils (les hommes) ne maîtrisent pas « , constate l’écrivaine Diane Ducret dans son livre La Chair interdite (éd. Albin Michel). Pour Ambroise Paré, médecin du roi de France au xvie siècle et père de la chirurgie moderne, le clitoris n’est pas un organe sain, mais une pathologie. Au xixe siècle, d’autres (Gustav Braun, Isaac Baker Brown…) n’hésiteront d’ailleurs pas à ablater cette petite excroissance coupable de procurer trop de plaisir à certaines. Dans un but scientifique, bien sûr : il paraît que cela guérissait de l’épilepsie, de l’hystérie, de la nymphomanie, du… lesbianisme. Les ovaires ? Le chirurgien américain Robert Battey les coupait aussi ! Comme d’autres après lui, persuadés que,  » puisque les problèmes émotionnels (étaient) liés au cycle menstruel, il (fallait) donc retirer de la femme tout ce qui les cause « . Heureusement, l’opération ne faisait pas l’unanimité dans le monde médical.

Mais la méconnaissance du sexe féminin, elle, était largement partagée. En 1948 (!), l’ouvrage médical de référence en matière de planches anatomiques, Gray’s Anatomy, n’indiquait tout simplement pas le clitoris sur certains schémas détaillant l’intimité des femmes. Pour Freud, une fille considère  » comme un signe de son infériorité l’absence d’un pénis long et visible, elle envie le garçon parce qu’il possède cet organe « . Pour Jacques Lacan, le sexe des femmes est le signe d’une incomplétude, un  » trou qui fait qu’une dissymétrie essentielle apparaît « .

Dans son livre, Diane Ducret rappelle que, jusqu'au siècle dernier,
Dans son livre, Diane Ducret rappelle que, jusqu’au siècle dernier,  » le sexe des femmes n’était pas un sujet digne des hommes, même chirurgiens « .© Reporters / Bpresse

Sexe indigne

 » Le sexe des femmes n’est pas un sujet jugé digne des hommes, fussent-ils chirurgiens, et de leur art médical « , écrit Diane Ducret dans un chapitre consacré à Angélique du Coudray, sage-femme du xviiie siècle, qui a passé vingt-cinq ans de sa vie à parcourir la France pour apprendre l’art d’accoucher. A une époque où les sages-femmes n’avaient pas le droit d’utiliser les instruments réservés aux praticiens et où les futures mères étaient parfois mutilées par des  » ventrières « , des dames sans qualification si ce n’est leur rudesse, qui arrachaient  » qui un membre, qui la tête de l’enfant à naître, qui la vessie ou un bout d’intestin de la mère éreintée « . Les médecins n’appréciaient pas beaucoup cette madame du Coudray, qui venait remettre en cause leurs prérogatives séculaires. Son enseignement n’était toléré que parce que la France, en pleine guerre avec l’Angleterre, devait cajoler son taux de natalité.

Les hommes n’aim(ai)ent pas les femmes qui sav(ai)ent.  » Il y a plusieurs siècles, les femmes étaient détentrices d’un grand savoir au niveau de la santé, évoque Manoë Jacquet. Mais le savoir, c’est le pouvoir, et leur savoir a été progressivement réapproprié, notamment avec la constitution des universités, en lien avec le clergé.  » A l’ULB, il faudra attendre 1880 (soit près de cinquante ans après la création de l’alma mater) pour que la gent féminine soit autorisée à y étudier. A l’ULiège, la première professeure ordinaire (Simone David) sera nommée en 1961.

Ainsi s’est construite la médecine, comme bien d’autres disciplines : par les hommes, pour les hommes. Puis arriva Isala, et toutes les autres. Il suffit parfois d’une femme. Dans la première moitié du xxe siècle, pour gagner une guerre commerciale face à un concurrent, la firme Jonhson & Jonhson fit appel à Lillian Gilbreth, psychologue et ingénieure (la première à obtenir un doctorat dans cette branche). Sa mission : mettre au point la serviette hygiénique parfaite. La scientifique prit l’initiative d’interroger les utilisatrices quant à leurs desiderata. Puis, elle fit rapport à ses commanditaires et sa première recommandation fut d’associer une femme au personnel de l’entreprise, puis de soumettre les produits aux consommatrices avant leur commercialisation. Aucun homme n’en avait alors eu l’idée. Jonhson & Jonhson gagna beaucoup d’argent. Et les femmes arrêtèrent de se promener, certains jours du mois, avec un bazar long de soixante centimètres et épais comme un bottin dans leur culotte.

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