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Faut-il à tout prix sortir du nucléaire? (débat)

Christophe Leroy
Christophe Leroy Journaliste

Notre approvisionnement électrique serait-il menacé dans une Belgique sans énergie nucléaire ni fossile? Pour Francesco Contino, professeur à l’institut iMMC de l’UCLouvain, il est urgent de clore le débat sur l’atome, à défaut d’emprunter le meilleur cap technique.

Francesco Contino (UCLouvain): « Mieux vaut sortir du nucléaire que reporter la décision »

Notre approvisionnement électrique serait-il menacé dans une Belgique sans énergie nucléaire ni fossile? Pour Francesco Contino, professeur à l’institut iMMC de l’UCLouvain, il est urgent de clore le débat sur l’atome, à défaut d’emprunter le meilleur cap technique.

Le scénario d’une sortie totale du nucléaire après 2025 fait-il planer des risques en matière de sécurité d’approvisionnement?

Selon le rapport d’Elia (NDLR: le gestionnaire du réseau de transport d’électricité à haute tension), mais également selon les projets de capacité déjà disponibles ou qui seront mis en place, je ne pense pas qu’il y ait un risque d’approvisionnement. Attention à ne pas confondre, toutefois, avec un risque de demande qui peut parfois dépasser l’offre. Ce risque est limité et n’est pas structurel, il va de pair avec une pénétration plus importante du renouvelable.

A terme, certains estiment que les interconnexions européennes permettront de répondre en permanence à la demande d’électricité produite à partir de sources renouvelables. Est-ce aussi simple?

Des études intéressantes montrent ce qu’il se passe quand on veut miser sur les interconnexions à partir d’une production essentiellement renouvelable. A l’échelle de l’Italie par exemple, l’une d’elles a démontré qu’il faudrait installer beaucoup d’interconnexions entre la Sicile et le reste du pays, surtout vers le Nord, où l’activité industrielle est importante. Cela a pour effet de faire porter à des populations locales l’essentiel de l’impact environnemental et paysager de ces interconnexions, alors qu’elles n’en ont pas forcément besoin. En demandant aux pays qui ont plus de vent, de côtes ou de soleil d’installer des interconnexions, à leurs frais ou non, on peut s’attendre à d’importantes levées de bouclier, comme on le voit chez nous également. On ne peut pas en même temps vouloir du renouvelable et refuser qu’il s’installe, ici ou ailleurs.

Il y a une forme d’hypocrisie de la Belgique à vouloir sortir du nucléaire tout en dépendant de la France qui, elle, a décidé de l’utiliser.

C’est cet état d’esprit qui vous inquiète le plus?

J’ai l’impression que l’on voudrait faire comme avant et peu changer notre consommation, en espérant que quelqu’un trouvera une manière de produire cette énergie là où ça ne nous dérange pas. Pour moi, c’est le plus gros danger. D’autant que l’on aura déjà du mal à installer le plein potentiel du renouvelable en Belgique. L’éolien onshore est enlisé, on investit donc énormément dans l’offshore. Il y a eu récemment l’annonce du Triton Link, cette connexion sous-marine entre deux îles énergétiques reliant la Belgique et le Danemark, mais on oublie de dire que ces lignes coûtent peut-être dix fois plus cher que sur terre. Si on ne veut pas plus de renouvelable à côté de chez nous, il est certain qu’on le paiera à plus grand prix.

Francesco Contino, professeur à l'institut iMMC (UCLouvain).
Francesco Contino, professeur à l’institut iMMC (UCLouvain).© DR

On sait que le potentiel maximal du renouvelable en Belgique ne permettra pas de couvrir l’ensemble de nos besoins en énergie…

A l’heure actuelle, l’électricité représente 20% de notre consommation finale d’énergie, qui s’élève à environ 400 térawattheures (TWh) chaque année. Notre estimation montre que le potentiel du renouvelable en Belgique peut permettre de couvrir un tiers de ces 400 TWh. Cela suppose d’installer du photovoltaïque sur tous les toits bien exposés, c’est-à-dire de multiplier par douze la production photovoltaïque. Et par trois ou quatre la production éolienne, sachant qu’il faudra aussi compter sur de nouveaux parcs onshore pour y parvenir. Or, des sites parfaits pour accueillir de l’éolien se heurtent toujours à une forte opposition citoyenne.

Ne peut-on pas s’attendre à ce que notre consommation finale d’énergie diminue dans les années à venir?

C’est une hypothèse très forte que l’on étudie mais que l’on ne retient pas dans notre estimation. On pourrait très bien imaginer un scénario dans lequel notre consommation se réduirait de moitié d’ici à 2050. Toutefois, force est de constater qu’il est très difficile de l’infléchir, parce qu’elle reste fortement corrélée avec l’économie et que la décroissance reste un sujet tabou. A consommation finale constante, on peut agir sur le rendement et l’efficacité de nos vecteurs énergétiques. Mais la meilleure énergie reste celle que l’on ne consomme pas.

Est-il problématique de dépendre davantage d’autres pays pour répondre à notre demande en électricité?

Rappelons d’abord que les interconnexions dont on parle beaucoup seront plus sollicitées du fait du renouvelable. Par ailleurs, celle qui relie la France et la Belgique sert aussi à transporter l’électricité vers d’autres pays, comme l’Allemagne. Il y a une forme d’hypocrisie de la part de la Belgique à vouloir sortir du nucléaire, tout en dépendant d’un pays comme la France qui, lui, a clairement décidé de l’utiliser. Cela revient à faire de la délocalisation d’énergie nucléaire. A l’heure actuelle, le gaz et le pétrole représentent 80% de l’énergie que l’on consomme. Demain, nous dépendrons de pays qui auront beaucoup de vent et de soleil. Ces ressources deviendront, elles aussi, plus chères, surtout aux moments où tout le monde voudra en profiter. On risque d’avoir de fortes fluctuations de prix et ce, dans l’hypothèse que j’espère la plus probable, où l’on passera massivement du fossile au renouvelable.

Le CRM, le mécanisme temporaire visant à pallier la sortie du nucléaire, mise pourtant essentiellement sur le gaz…

J’ai un problème avec le fait d’investir de manière temporaire dans des centrales à gaz. C’est un peu comme si on achetait une Rolls-Royce, mais qu’on l’utilisait pour quelques kilomètres seulement, car elle émet beaucoup de CO2. J’y vois d’autant plus un gâchis d’argent que la transition vers le renouvelable sera très intensive en capitaux. A décharge, quand on veut changer les choses, un petit stress extérieur peut être nécessaire. On a tous besoin d’un père Fouettard pour nous faire peur. C’est peut-être le seul argument que j’entrevois contre le nucléaire: sans lui, on fait porter la responsabilité du méchant à quelqu’un d’autre.

La Belgique semble au pied du mur sur la question du nucléaire alors que la décision d’en sortir remonte à 2003. Est-il temps, à tout le moins, de prendre une orientation ferme sur le sujet?

On a en effet besoin de prendre des décisions claires. Le marché doit savoir dans quelle direction il va, pour éviter de faire du surplace. En tant que technicien, j’aurais préféré que l’on décide d’investir massivement dans le nucléaire de nouvelle génération. Ce n’est pas le choix que l’on a fait, mais il vaut mieux décider d’arrêter plutôt que de reporter la décision et de rester dans l’incertitude. Il est temps d’avancer, d’autant que l’attention portée au nucléaire constitue un non-débat: il couvre certes environ 50% de notre demande en électricité, mais à peine 10% de notre consommation d’énergie primaire. La priorité est de faire avancer le renouvelable le plus possible. Et vu les difficultés que l’on rencontre en la matière, les défis du stockage et des interconnexions constituent presque des problèmes de luxe à l’heure actuelle.

Benjamin Wilkin (Energie commune): « En quoi est-ce un problème d’importer de l’électricité? »

Pour Benjamin Wilkin, directeur de l’asbl Energie commune (ex-Apere), il faut rompre avec la logique préconisant l’indépendance énergétique à tout prix. D’autant qu’il est possible d’agir sur la consommation afin de garder la main.

Après le rapport rendu par Elia, dans le cadre de la sortie du nucléaire, existe-t-il encore des raisons de craindre des problèmes en matière de sécurité d’approvisionnement?

Par le passé, il y a déjà eu des critiques sur le fait qu’Elia pouvait, dans certains cas, être juge et partie. Ici, cela ne nous inquiète pas, dans la mesure où ce qui ressort de son rapport ne va pas dans le sens qui lui est plutôt favorable, à savoir le développement d’interconnexions. A priori, le modèle du CRM (NDLR: le mécanisme temporaire visant à pallier la sortie du nucléaire) a bien été développé par Elia, vérifié par la Creg (NDLR: la commission de régulation de l’électricité et du gaz) et le SPF Economie. On fait confiance à cette démarche, même si nous n’avons pas la capacité de la challenger.

Tant qu’on ne maîtrise pas sa consommation, on ne maîtrise rien.

Les résultats de la seconde enchère du CRM ne seront connus qu’en 2024, soit un an avant la sortie du nucléaire, critiquée dans sa dernière ligne droite. Est-il surprenant que la Belgique paraisse à ce point au pied du mur?

La plus grosse erreur politique que l’on a pu faire est la prolongation de deux petits réacteurs, Doel 1 et 2, en 2015. Une erreur majeure car, à l’époque, Elia précisait déjà que l’on n’aurait pas eu de difficultés d’approvisionnement sans ceux-ci. C’est cette décision-là, selon moi, qui nous met au pied du mur aujourd’hui.

Pourquoi?

Parce qu’en enlevant un gigawatt de nucléaire à cette époque, on aurait de facto créé un appel d’air un peu plus important sur le marché de l’électricité, permettant à plus de projets renouvelables ou éventuellement de flexibilité et de stockage de se déployer. En 2020 et 2021, des éoliennes ont encore dû être mises à l’arrêt parce que les prix de l’électricité étaient négatifs, comme cela arrive régulièrement. Aujourd’hui, on se retrouve dans une situation où l’on doit enlever d’un coup le sparadrap du nucléaire, d’autant qu’Engie a déjà signifié qu’elle ne misait plus dessus en Belgique.

Faut-il à tout prix sortir du nucléaire? (débat)
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Pour se passer des énergies fossiles, il faudra compter sur des interconnexions de sources renouvelables d’électricité. Mais ce pari n’est-il pas prématuré vu l’état des connaissances sur le sujet?

Comme de tels projets durent une dizaine d’années, et dépassent au moins une législature, cela permet à Elia de se reposer sur des éléments moins politiques que techniques. Par ailleurs, toutes les réflexions menées en la matière depuis 2003 ont toujours tenu compte de la sortie du nucléaire: depuis, aucun gouvernement n’est revenu sur cette décision. Dans le plan fédéral stratégique de 2018 en matière d’interconnexions, proposé par Elia, il y a l’idée de les doubler vers l’Angleterre, la France et les Pays-Bas. Il y a aussi ce récent accord de principe pour une nouvelle connexion avec le Danemark. S’ils ne sont pas tous validés, ces projets constituent un ensemble assez crédible composé d’interconnexions ouest-est et nord-sud, permettant d’avoir des systèmes complémentaires dans le temps et dans l’espace. Il est toutefois vrai qu’une méta-étude sur le sujet serait intéressante à l’échelon européen.

L’indépendance énergétique monopolise régulièrement l’attention. A tort, puisque le renouvelable va précisément de pair avec des interconnexions?

Il est politiquement tabou de parler d’importation d’électricité. Ce qui est assez étrange, puisque toutes les énergies fossiles que l’on utilise viennent d’ailleurs. C’est vrai également pour l’uranium. Quand on regarde les scénarios pour la Belgique à l’horizon 2050, on voit qu’on sera importateur d’électricité si on veut tendre vers le 100% renouvelable à cette échéance. En quoi est-ce un problème? Ne compter que sur soi n’existe pas non plus pour l’alimentaire ou le militaire. Il est vrai que si vous importez, vous êtes demandeur et avez moins de prise sur certaines décisions. Mais l’autoconsommation et l’essor des communautés d’énergie renouvelable ont un rôle à jouer pour minimiser le poids de la sécurité d’approvisionnement dans la transition énergétique. Tant qu’on ne maîtrise pas sa consommation, on ne maîtrise rien.

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