Saliha Ben Ali travaille à la prévention dans les écoles. © SDP

Ex-ados radicaux, ils témoignent

Candice Vanhecke
Candice Vanhecke Journaliste

Ils ont rêvé de se battre en terre d’islam, ou d’y refaire leur vie selon les préceptes salafistes. Leur but, aujourd’hui : préserver les jeunes contre la propagande djihadiste.

Vendredi, 9 heures. Centre d’éducation secondaire Ernest Richard, à Etterbeek. Les élèves de 2e ont rendez-vous avec Saliha Ben Ali, l’animatrice du projet « Rien à faire, rien à perdre » (Rafrap). Saliha est la maman de Sabri. A 19 ans, à l’été 2013, Sabri s’est envolé pour la Syrie. Il y meurt trois mois plus tard. En kamikaze ou au combat ? Saliha ne saura jamais. Mais aujourd’hui, cette maman au regard à la fois triste et déterminé n’est pas là pour parler de son fils. Elle travaille à la prévention dans les écoles. En s’appuyant sur les témoignages de quatre ados anciennement radicalisés : appelons-les Marie, Tia, Eric et Mansour.

Après un séjour en IPPJ, les institutions publiques de protection de la jeunesse (Marie, Eric et Mansour), ou après un suivi psychologique (Tia), ils ont accepté de participer au projet Rafrap, lancé par la sociologue clinicienne Isabelle Seret : pendant des heures, ils lui ont raconté, en détail, ce qui les a poussés à vouloir rejoindre une zone de guerre. Les images télé des bombardements en Syrie ou à Gaza, lesquelles leur arrivent comme autant de coups de poing en plein visage ; les interrogations sur l’islam, par exemple au sujet du djihad ; les claques de la vie ; leurs angoisses d’adolescent en crise. Isabelle écoute, prend note. Entre 100 et 150 pages pour chaque ado, qu’elle condense en un texte qui servira de fil conducteur à une capsule vidéo de cinq minutes. Aidé par une équipe de pros, le jeune filme ensuite des plans qui évoquent son récit de vie. Plus qu’un simple témoignage, ce travail de vidéaste lui permet, aussi, de prendre du recul par rapport au chemin sur lequel il s’était égaré. Trois capsules sont actuellement à la disposition des écoles. Celle de Mansour sortira en janvier. D’autres sont en préparation.

Aujourd’hui, à Etterbeek, Saliha a choisi de diffuser la vidéo d’Eric. A 17 ans, il bascule dans la radicalisation, durant le ramadan 2014. A quelques milliers de kilomètres, un certain Abou Bakr al-Baghdadi vient de s’autoproclamer calife d’un prétendu « Etat islamique ». Eric s’isole de plus en plus et se perd en questionnements. Pourquoi cette guerre en Syrie ? Pourquoi ces décapitations ? Les adultes gardent le silence. Où donc trouver les réponses ? Dans le Coran, sûrement, mais le livre saint est d’une telle complexité… Restent les réseaux sociaux, où l’on trouve toujours quelqu’un pour mettre le moindre verset à la portée de n’importe qui. Tout devient limpide : soit une chose, ou un acte, est halal (permis), soit il est haram (proscrit). Sous l’influence de ses nombreux « amis » virtuels, Eric ne pense bientôt plus qu’à ça. Le jeune homme raconte que l’un d’eux lui mettait énormément « la pression ». Alors, quand ce dernier disparaît de la Toile pour une raison inconnue, Eric prend ses distances avec la « djihadosphère » et retrouve, peu à peu, le contrôle de sa pensée.

Cheikh Google

A la fin de la vidéo, les réflexions fusent. Premier bon signe : les élèves prennent conscience que ceux qui se radicalisent ne sont pas forcément des délinquants qui veulent se racheter auprès de Dieu (comme entendu juste avant). La frontière avec Eric s’amincit. Cet ado, ce pourrait être l’un d’entre eux. Plusieurs s’interrogent aussi : comment parvenir à une compréhension exacte du Coran ? « Pour ça, il faut savoir parler l’arabe, Madame ! », lance un élève. Une jeune fille le coupe : « Rien à voir ! Moi, je parle arabe, mais ce n’est pas pour autant que je comprends le Coran. » Saliha recadre la discussion, évoque l’importance du contexte dans lequel les versets coraniques sont apparus. Surtout, elle met en garde contre ce qu’elle appelle « Cheikh Google », soit la grande foire 2.0 aux réponses simplistes sur l’islam. Contre les réseaux sociaux, aussi, terrain de jeu favori des recruteurs de djihadistes. « Madame, les recruteurs, c’est pas que sur Internet !, s’écrie un gamin. Moi, mon frère, il avait reçu un CD de Jean-Louis le Soumis, sur lequel on parlait que de la mort et tout ça. Quand mon père a vu ça, il était super énervé et il a interdit à mon frère de le revoir. »

En quelques secondes, Saliha est ramenée à sa propre histoire, puisque Sabri a justement été endoctriné par Jean-Louis Denis (dit « le Soumis »). « Heureusement, ce monsieur a été condamné à 10 ans de prison pour ses agissements », conclut-elle. Quelques heures plus tard, Saliha apprendra, la rage au ventre, que la peine du propagandiste vient d’être réduite à 5 ans en appel. Une fois les élèves partis, les professeurs font part de leur enthousiasme à l’égard de l’animation, mais aussi d’un regret : le seul garçon de la classe qui tient parfois des propos radicaux est absent aujourd’hui. Que ce soit lorsqu’un prof évoque le Journal d’Anne Franck ou les caricaturistes de Charlie Hebdo, il n’en est plus à un coup d’éclat près. « C’est très difficile de savoir s’il est dans la provocation ou s’il pense ce qu’il dit », reconnaît une enseignante.

L’élève a de la chance. Dans beaucoup d’écoles, on renvoie illico. Même intransigeance dans les tribunaux : très souvent, lorsqu’il y a suspicion de radicalisation, c’est tout de suite direction l’IPPJ. Une période de réclusion qui, pour le délégué général aux droits de l’enfant, Bernard De Vos, ne rime certainement pas avec déradicalisation : « La déradicalisation est un mythe. Et ce n’est pas en enfermant ces ados qu’on leur permet de se remettre en phase avec la société. D’autant plus que le personnel des IPPJ ne se sent toujours pas suffisamment formé pour prendre en charge ces mineurs au parcours si particulier. » Ce dont témoigne la jeune Marie. Dans sa vidéo, elle évoque sa conseillère musulmane en IPPJ, complètement désemparée face à ses questions sur le djihad. Heureusement, les solutions viennent parfois à la sortie. Comme pour Mansour qui, grâce à sa maman, a rencontré un imam et un éducateur qui ont pris le temps de décortiquer avec lui des discours de Sharia4Belgium, pour en relever toutes les erreurs.

Aujourd’hui, Mansour, Marie, Tia et Eric se disent fiers de témoigner, pour mettre les jeunes en garde contre la propagande djihadiste. Une manière de donner du sens à leur vécu. Une manière, aussi, d’enfin endosser un rôle positif pour la société.

Toutes les informations concernant le projet Rafrap sont disponibles sur le site du délégué général aux droits de l’enfant : www.dgde.cfwb.be

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