Jean-Luc Dehaene, surnommé "le plombier", était Premier ministre de 1992 à 1999. © Tim Dirven/reporters

Être Premier ministre : le fruit d’une lutte, où bien souvent le plus dur est la chute…

Olivier Mouton
Olivier Mouton Journaliste

Les cinq derniers Premiers se sont battus pour convaincre et tenir les rênes du pays dans la tempête. Avant de voir leur héritage discrédité ou balayé. Attention, Charles Michel…

Devenir Premier ministre est souvent le fruit d’une dure lutte, parfois intestine. Réussir au sommet – et surtout y convaincre… – est une gageure. Quitter le pouvoir s’accompagne souvent d’une grande désillusion, tant la suite risque d’être moins dorée. Ou parce que d’autres détricotent ou critiquent le travail d’une vie. La preuve par l’exemple des cinq derniers locataires du Seize, rue de la Loi.

Jean-Luc Dehaene, le plombier écorné

On ne le surnommait pas  » le plombier  » pour rien. Entre 1992 et 1999, amplifiant le rôle de vice-Premier qui lui était dévolu dans l’ombre de son prédécesseur Wilfried Martens, le bulldozer de Vilvorde devient l’orfèvre de solutions incompréhensibles pour déminer les dossiers piégés, le chantre du  » rien ne sert d’apporter des réponses aux questions qui ne se posent pas  » et l’adepte du  » geen komentaar « . Modèle de Charles Michel, le locataire du Seize aime maîtriser l’agenda, trouver des compromis créatifs et mettre les mines au frigo. Il ose prendre des décisions impopulaires, mais vitales pour l’avenir, à l’image du Plan global en 1993. Jean-Luc Dehaene décuple son énergie dans l’adversité et l’impopularité. Il cultive volontairement une image d’ours mal léché, abscons dans ses explications et  » populeux  » lorsqu’il supporte le Club brugeois. Dehaene quitte le Seize en 1999, respecté, mais balayé par une révolution éthique et politique libérale-socialiste qui entame le dépeçage de l’Etat CVP, après trente ans de domination. A titre personnel aussi, la suite est douloureuse. Jugé trop fédéraliste par les Anglais, il échoue à occuper un rôle de premier plan au niveau européen et fait piètre impression en tant que médiateur lors de la crise de 2007. Avant son décès, son image est écornée par la révélation de ses mandats ultrarémunérés au sein de conseils d’administration et la chute de Dexia, qu’il préside en 2011. Le magicien a perdu sa baguette.

Le boulimique, 1999 - 2008.
Le boulimique, 1999 – 2008.© éRIC VIDAL/belgaimage

Guy Verhofstadt, l’héritage controversé

Il n’était guère apprécié, le libéral flamand, avant d’arriver au Seize. Baptisé  » Baby Thatcher  » à la fin des années 1980, le Gantois incarne toutes les dérives néolibérales en tant que ministre du Budget redouté pour son intransigeance ou idéologue dogmatique à la tête d’un parti arrogant. Jusqu’à ce qu’une traversée du désert, au milieu des années 1990, ne fasse de lui un autre homme, ouvert aux courants plus progressistes et conscient des souffrances du monde, après l’électrochoc du génocide rwandais. Propulsé  » numero uno  » en 1999, à la tête de la révolution éthique  » arc-en-ciel  » (libéraux, socialistes et écologistes), il partage sa joie de vivre toscane, sa boulimie réformatrice et son esprit messianique. C’est une bouffée d’oxygène, après trente ans de domination social-chrétienne. Le voilà en Premier populaire, des deux côtés de la frontière linguistique. Durant deux législatures, il fascine avec ses mille idées à la seconde, même si son côté brouillon irrite ses partenaires. Mais la Belgique devient trop petite pour lui : il rêve des Etats-Unis d’Europe. Même si lui aussi, comme Dehaene, échoue à devenir président de la Commission européenne. Après la fin de son règne, en 2008, on se rend également compte qu’il a laissé de nombreux cadavres dans les placards : tensions institutionnelles négligées, dérapages budgétaires malgré une conjoncture favorable, réformes structurelles  » oubliées « … L’explosion de la N-VA et le pays bloqué durant 541 jours, c’est – aussi – son héritage. Cela ne l’empêche pas de revenir pour deux intérims au Seize en 2007. Mais lui préfère la fuite en avant : son théâtre, c’est désormais le Parlement européen. Son horizon : le Brexit.

Le maladroit, 2008, 2009 - 2011.
Le maladroit, 2008, 2009 – 2011.© BRUNO FAHY/belgaimage

Yves Leterme, la popularité galvaudée

Comment galvauder sa popularité en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Après la débâcle de 1999, le chef de file du CD&V est l’homme qui redonne des couleurs aux sociaux-chrétiens flamands dans l’opposition, en se mariant avec la N-VA. Il semble être un Premier ministre incontournable en 2007, au lendemain de son triomphe électoral. Avec ses 800 000 voix, il est proche des records de feu Leo Tindemans. Mais il accumule rapidement les bévues dans un contexte, il est vrai, ultradélicat en raison du retour de la question communautaire sous la pression… de l’allié N-VA. Après un premier échec, il devient Premier ministre à trois reprises, mais chute à répétition, sur la crise Fortis (et les soupçons de pressions sur la justice), puis sur BHV quand l’Open VLD Alexander De Croo tire la prise parce que le gouvernement tarde à trouver une solution. Il était respecté pour ses analyses au Parlement, le voilà qualifié d’incompétent ou de maladroit invétéré au Seize. Pour corser le tout, il doit interrompre ses activités en raison d’une maladie sérieuse due au stress. L’homme a surmonté quelques crises avec courage, mais l’histoire retiendra surtout de lui… cette Marseillaise malencontreusement chantée le jour de la fête nationale. Parti avant la crise institutionnelle des 541 jours, Leterme se réfugie dans des institutions internationales de seconde zone à Paris et Stockholm. Où les bourrasques sont moins violentes.

Le modeste, 2008 - 2009.
Le modeste, 2008 – 2009.© BENOIT DOPPAGNE/belgaimage

Herman Van Rompuy, la fuite du sage

En voilà un qui a pris la poudre d’escampette avant que la politique belge ne l’abîme. Lorsqu’il devient Premier ministre, un peu à la surprise générale, fin 2008, il a déjà de longues années d’expérience en tant que ministre du Budget CVP. C’est un expert, pointilleux, prudent. Un sage aussi, adepte des haïkus japonais. Il passe au Seize pour stabiliser une situation politique explosive et, une fois la paix brièvement revenue, saisit l’opportunité de devenir le premier président du Conseil européen, instance créée pour fédérer les Etats européens. On le croyait en fin de carrière, il atteint les sommets. Sans jamais se départir d’un modestie légendaire. La preuve ? Il est redevenu expert…

Le
Le  » sauveur « , 2011 – 2014.© Damien Caumiant/belgaimage

Elio Di Rupo, l’opposant revanchard

La scène se déroule en octobre 2014, au moment où le socialiste quitte le Seize. A la suite de l’invraisemblable concours de circonstances consécutif aux élections du 25 mai, Elio Di Rupo se prépare à céder la main à Charles Michel. La mort dans l’âme. Lui, le sauveur du pays après 541 jours de crise, ex-Premier ministre en lévitation, à la tête d’une tripartite de salut national, auteur d’une réforme de l’Etat avec huit partis, voit arriver la N-VA au sein de l’appareil belge. Son coeur saigne, il imagine tout l’acquis de ses trois courtes années de règne détricotés par les indépendantistes. Il revit le cauchemar de la crise interminable. Il y a, au fond du président du PS, un sentiment de gâchis et une envie de revanche. Pour la première fois, un Premier ministre sortant devient chef de l’opposition : les experts flamands n’en croient pas leurs yeux. Il n’en démord pas, porte le Chantier des idées, ferraille avec son successeur au Parlement et dans les médias, dénonce les reculs sociaux engendrés par la suédoise. Et se prépare à tenter de ramener le Parti socialiste au pouvoir. Mais c’est un fameux pari et on ne lui épargne rien : le déclin du PS, son âge (67 ans, le nouvel âge de la pension décrété par le gouvernement Michel), les affaires wallonnes et bruxelloises, l’alliance avec le CDH renversée à Namur…  » Elio  » a voulu rester. Il prend le risque de devenir pathétique au coeur de ce théâtre politique d’une grande cruauté.

Pour tous et sans doute à jamais : plus dure est la chute.

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