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Émancipés, les nouveaux présidents de parti ? Paul Magnette, le fils ingrat

Nicolas De Decker
Nicolas De Decker Journaliste au Vif

La succession d’Elio Di Rupo à la tête du PS a pris beaucoup de temps. Tant que son héritier désigné depuis longtemps, Paul Magnette, a fini par tuer le père.

Le ton. On prête à Paul Magnette moins de patience qu’à Elio Di Rupo, et l’on portraiture le premier en idéologue brutal, là où le second, en vingt années de bail au boulevard de l’Empereur, n’aurait montré que responsable onctuosité. L’impression est à nuancer. Ce n’est en effet que depuis qu’il s’érigea en sauveur de la Nation, à la faveur de la crise de 2010-2011 qu’Elio Di Rupo veille à ne pas trop verser dans l’imprécation : certaines des prises de parole qui jalonnèrent la longue carrière du Montois n’étaient pas en guimauve. Le  » j’en ai marre des parvenus  » de 2006 vaut bien le  » j’en ai marre  » de Paul Magnette en Une du Standaard le vendredi 14 février. Le  » bain de sang social  » qu’il promettait à la Wallonie si le MR accédait au pouvoir régional en 2009, frappait ce dernier d’une exclusive aussi rigoureuse que celle dont la N-VA, désormais, est affligée sous Paul Magnette. Celui que l’on ne cesse de qualifier d’homme d’Etat, comme pour disqualifier un Paul Magnette irresponsable, avait offert, au cours d’un débat télévisé décisif, juste avant les élections régionales de 2009, une boîte de calmants à Didier Reynders, président du MR. Certes, Paul Magnette a l’ironie plus rageuse qu’Elio Di Rupo. Elle est même souvent blessante. En septembre 2012, Jean-Jacques Viseur avait fait, disait-il, de Charleroi la capitale de la pellicule, avec le Musée de la photographie. En mai 2014, Charles Michel était, disait-il, né avec une louche en argent dans la bouche. Mais elle est surtout, toujours, moins préparée. Le Carolo, sûr de son talent oratoire, préfère improviser tandis que le Montois calibre avec une obsédante minutie chacune de ses sorties. Elio Di Rupo ne crie donc pas moins fort que Paul Magnette. Simplement, il y réfléchit depuis un peu plus longtemps quand il le fait.

Tous ont vu, soulagés, Elio Di Rupo prendre le chemin de l’Elysette. peu l’écoutent encore. Paul Magnette, moins que tous.

Le fond. Entre l’Elio Di Rupo des Nouvelles conquêtes, qui réclamait un impôt sur la fortune, la réduction du temps de travail, la globalisation des revenus et le bonus social généralisé, et le Paul Magnette du Bel avenir du socialisme, qui réclame un impôt sur la fortune, la réduction du temps de travail, la globalisation des revenus et le bonus social généralisé, lequel est le plus à gauche ? Lequel est le plus social-démocrate, entre celui qui, ministre-président wallon, avait érigé en priorité absolue de renforcer l’attractivité de la Wallonie pour les investisseurs étrangers et celui qui avait fait de renforcer l’attractivité pour les investisseurs étrangers une priorité absolue pour la Wallonie, lorsqu’il était ministre-président wallon ? Lequel est le plus  » idéologue  » entre celui qui, docteur en sciences politiques, siégeait au début des années 2000 au comité scientifique du Centre Jean Gol et celui qui, docteur en chimie, choisit au début des années 1980 de siéger dans un cabinet ministériel plutôt que d’embrasser une carrière universitaire ? Il ne faudra pas vingt ans de présidence de Paul Magnette pour découvrir la surprenante vérité : il est sur la même ligne qu’Elio Di Rupo.

Les institutions. Les plus fiables compagnons d’Elio Di Rupo (Gilles Mahieu ou Ermeline Gosselin, pour ne citer qu’eux), firent le pendule entre le boulevard de l’Empereur et la Grand-Place de Mons, en fonction des besoins. Les Montois (et ceux qui l’étaient devenus) sont presque tous partis, et Paul Magnette a débarqué de la place Charles II avec une valise pleine de Carolorégiens. Laurent Pham et Laurent Zecchini, ses deux plus proches camarades, l’ont accompagné au siège du PS, et Thomas Dermine, que l’on dit plus carolo que socialiste, dirige l’Institut Emile Vandervelde. Comme l’Elio Di Rupo de 1999, le Paul Magnette de 2019 a féminisé ses cadres : il a fait coopter une troisième vice-présidente, la Brabançonne Anne Lambelin, et a intégré au bureau national autant de membres qu’il en fallait pour rendre cet organe paritaire. Comme l’Elio Di Rupo des débuts, le Paul Magnette consulte beaucoup les présidents de fédération : il entamera en mars déjà sa deuxième tournée des quatorze arrondissements. Cette fois avec les responsables mutuellistes et syndicaux de l’Action commune socialiste, car, comme l’Elio Di Rupo d’avant, le Paul Magnette tout neuf veut renforcer le lien historique. Car comme l’Elio Di Rupo de 1999, le Paul Magnette de 2019 veut transformer un parti pyramidal en mouvement plus horizontal. Mais comme l’Elio Di Rupo d’hier, le Paul Magnette d’aujourd’hui s’entoure d’un G9 non statutaire, sans doute pour se garder du vertige à force de contempler l’horizon.

Les tensions. A l’externe, l’adversité n’a pas changé en un an. Et même pas en vingt. L’adversaire, sur l’échiquier francophone, c’est le MR : chaque fois qu’il en a eu l’occasion (2004, 2009 et 2014), Elio Di Rupo a écarté les bleus des gouvernements régionaux. L’ennemi, sur l’échiquier belge, c’est la N-VA, plus grand parti flamand depuis 2010, qu’Elio Di Rupo avait sortie du jeu en 2011, et que Paul Magnette a agonie en 2020. Le Carolo, dont l’entente avec Jean-Marc Nollet est établie depuis quelques années, veut faire d’Ecolo le partenaire privilégié des socialistes, tandis qu’Elio Di Rupo, qui a intégré l’écosocialisme à la doctrine du PS, le considère comme un partenaire aussi potentiel que les autres. Après les communales et provinciales d’octobre 2018, qui virent Paul Magnette faire monter des écologistes qui n’y étaient pas nécessaires numériquement dans sa majorité communale, le Carolo avait vaguement voulu rompre la vieille majorité provinciale rouge-bleue, sur laquelle Olivier Chastel et Elio Di Rupo s’étaient préalablement accordés. Ecolo n’en avait pas vraiment voulu, la base socialiste non plus. C’est plus qu’un signe : à moyen terme, Paul Magnette voit davantage la vie en rouge-vert.

A l’interne, l’hostilité était devenue tangible, ces dernières années, entre Paul Magnette et quelques siens et Elio Di Rupo et quelques autres. La transition s’est faite sans grincements de dents, mais pas dans la gratitude. Même les plus fervents soutiens d’Elio Di Rupo admettaient que son règne avait sans doute trop duré, et même les plus fermes opposants à Paul Magnette se sont résignés à se faire présider par la personnalité politique la plus populaire de Wallonie. Tous virent, soulagés, Elio Di Rupo prendre le chemin de l’Elysette. Beaucoup l’en remercièrent, peu l’écoutent encore. Paul Magnette, son héritier ingrat, moins que tous.

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