Le congrès du Rex à Lombeek, en juillet 1938. Le parti s'est radicalisé après l'échec électoral de 1937. Antisémitisme, xénophobie et pacifisme deviennent des thèmes récurrents de la presse rexiste. © DR

Degrelle, du nationalisme au nazisme

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif/L'Express

Dans sa biographie politique de Léon Degrelle, Arnaud de la Croix met l’accent sur les racines idéologiques du chef de Rex, brillant espoir de la famille chrétienne belge jusqu’en 1935. En primeur, un extrait du livre.

Plus de septante ans après la Seconde Guerre mondiale, que peut-on encore apprendre de neuf sur la personne et l’action de Léon Degrelle ? Ouvrages de spécialistes, documentaires et articles de presse ont traité le sujet sous tous les angles. Degrelle lui-même n’a cessé, au cours de son demi-siècle d’exil espagnol, de « refaire le match » à sa façon, face caméra ou dans ses livres.

Arnaud de la Croix.
Arnaud de la Croix.© J.-J. Procureur

Le poids de l’historiographie n’a pas dissuadé Arnaud de la Croix, déjà auteur de deux ouvrages sur des aspects de l’idéologie hitlérienne, d’entreprendre une biographie politique du sulfureux personnage. Elle couvre l’ensemble de son parcours, depuis sa naissance à Bouillon en 1906 jusqu’à son décès à Malaga en 1994. Clair, concis, bien documenté, son Degrelle, qui sort ces jours-ci chez Racine et dont nous publions, en primeur, un extrait , va à l’essentiel. « L’idée, avoue-t-il, est de toucher le grand public, interpelé par le parcours d’un homme qui a marqué l’histoire de Belgique et reste le dernier des porte-parole du nazisme en Europe. »

L’homme providentiel

L’auteur s’intéresse au sujet depuis le début de ses études universitaires. « Mon père, Paul de la Croix, qui a eu 20 ans à Bruxelles sous l’Occupation et est décédé en 2009, m’a souvent parlé de cette période. Il est issu de ce milieu catholique belge dans lequel le  »beau Léon » a été si populaire au milieu des années 1930. J’ai été surpris, en travaillant sur ce livre, de constater à quel point le rexisme fait partie, de près ou de loin, de l’histoire familiale de nombreux Belges. « 

Ultime rencontre de Degrelle avec Hitler, le 25 août 1944.
Ultime rencontre de Degrelle avec Hitler, le 25 août 1944.© DR

Philosophe de formation et enseignant, Arnaud de la Croix met l’accent, dans son ouvrage, sur les racines idéologiques de Degrelle. « J’ai pris pour fil rouge la trajectoire intellectuelle du chef de Rex depuis ses années de jeune homme pressé jusqu’au basculement du vieil exilé dans le négationnisme. Le retour en force du nationalisme et du populisme d’Anvers à Ankara, de Vienne à Washington donne une résonnance très actuelle aux événements de l’entre-deux guerres, à la montée du rexisme. Ne voit-on pas réapparaître la figure de l »’homme fort », de l »’homme providentiel » ? »

L’ordre, l’autorité, le roi

Adolescent, Degrelle s’enthousiasme pour l’équipée du poète-soldat Gabriele D’Annunzio à Fiume. Collégien à Namur, il est, selon ses propres termes, « ébloui » par le coup de force qui installe les fascistes au pouvoir en Italie. L’arrivée de Mussolini est bien accueillie par les milieux européens les plus hostiles au marxisme, dont les catholiques belges. Degrelle devient aussi, comme d’autres jeunes chrétiens francophones, un fervent partisan du « nationalisme intégral » prôné par Charles Maurras et ses épigones de l’Action française. Il en retiendra les idées d’ordre et d’autorité, le culte de la monarchie, le mépris du parlementarisme et de la haute finance internationale.

Charles Maurras, vers 1922.
Charles Maurras, vers 1922.© Library of Congress – DR

« Vu son âge, sa matrice sociologique et sa personnalité particulière combinant à la fois intelligence certaine, extraversion poussée, volonté de puissance et arrivisme frénétique, Degrelle ne pouvait qu’être sensible aux sirènes du maurrassisme dans un premier temps, du fascisme italien puis du national-socialisme dans un second », assure l’historien Alain Colignon dans la préface du livre.

Le Zemmour d’alors

Degrelle admire le style vigoureux du polémiste Léon Daudet, qu’il s’efforcera d’imiter dans ses propres écrits et ses meetings. Le fils aîné de l’aimable auteur des Lettres de mon moulin a fait de l’écriture une machine de guerre dirigée contre les ennemis de l’Action française, dont il est l’un des plus fameux collaborateurs. « On imagine mal l’impact qu’a eu cet homme sur l’opinion, remarque Arnaud de la Croix. Il anime et agite les salons, les réunions politiques, les journaux. Il est l’équivalent, au début du XXe siècle, des polémistes d’aujourd’hui omniprésents dans les médias, tels Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, voire Michel Onfray. Leurs livres-choc, Le Suicide français, L’Identité malheureuse… et leur sens prononcé du déclinisme et du catastrophisme rivalisent avec les accents apocalyptiques de Daudet fils. Son Stupide XXe siècle est sous-titré : Exposé des insanités meurtrières qui se sont abattues sur la France depuis 130 ans. »

Gabriele D'annunzio, vers 1915.
Gabriele D’annunzio, vers 1915.© Library of Congress – DR

Mgr Picard, mentor de Degrelle, est l’homme qui va aider l’ambitieux petit canard « avec un grand bec » – comme le jeune bouillonnais se décrit lui-même – à satisfaire ses rêves : en 1927, l’aumônier général de l’Association catholique de la jeunesse belge lui confie la direction de L’Avant-Garde, le journal des étudiants de Louvain. En 1930, il nomme Degrelle à la tête de la maison d’édition Christus-Rex. Arnaud de la Croix pointe aussi le rôle non négligeable des Lemay, la belle-famille de Degrelle, dans l’ascension de leur beau-fils. Grâce à leur argent, il devient officiellement, à 27 ans, propriétaire des Editions Rex, et il peut acquérir, peu avant la Seconde Guerre mondiale, une luxueuse villa à la drève de Lorraine, près de la forêt de Soignes.

Degrelle et Hergé

Exilé en Espagne, Degrelle devient une référence pour les mouvements néo-fascistes européens.
Exilé en Espagne, Degrelle devient une référence pour les mouvements néo-fascistes européens. © DR

Un chapitre est consacré aux relations entre Degrelle et Hergé, devenues houleuses en novembre 1932, quand le père de Tintin menace l’éditeur de poursuites judiciaires pour l’utilisation, contre sa volonté, de l’un de ses dessins – une tête de mort couverte d’un masque à gaz – sur une affiche électorale appelant à voter pour le parti catholique. L’auteur revient aussi sur l’accord secret d’octobre 1936 entre Rex et le VNV, qui a éloigné du rexisme une partie de son électorat. Un pacte « fondé sur un malentendu », constate-t-il : Degrelle s’est imaginé qu’il avait réussi à rallier les nationalistes flamands à la cause de l’unitarisme. En contrepartie, son parti a adopté le projet VNV d’un « Grand Bruxelles » gouverné de telle sorte que la francisation de la capitale soit stoppée et remplacée par une politique de flamandisation.

L’opportunisme mégalomaniaque du chef de Rex a également retenu l’attention de l’auteur. « Il est frappant de constater que Degrelle n’a cessé, tout au long de son existence, de mentir à son public, à ses militants et même aux cadres de son parti, auxquels il cache ses intentions. Il y a un décalage constant entre son agenda et celui de ses partisans, sur lesquels il a toujours une longueur d’avance. Rares sont d’ailleurs, parmi ses proches collaborateurs, ceux qui le suivront jusqu’au bout. » De même, il invente, force le trait ou romance sa vie dans ses livres et interviews. Il prétend qu’Hitler lui aurait dit, avec une affection vibrante : « Si j’avais un fils, je voudrais qu’il soit comme vous. » On n’a pas retrouvé la moindre trace, dans les archives allemandes, de la fameuse phrase. Le fondateur du rexisme ne cessera pourtant de la répéter.

Extrait

« Degrelle, 1906-1994 », par Arnaud de la Croix, éd. Racine, 224p.© DR

Gabriele D’Annunzio, le poète-soldat, Benito Mussolini, le journa­liste et tribun devenu chef d’Etat à 39 ans, Charles Maurras, le « grand penseur » de l’Action française, Léon Daudet, le polémiste capable d’influencer l’opinion par sa plume ravageuse : voilà le quatuor de maîtres à penser qui influence décisivement Degrelle adolescent.

Ils figurent aujourd’hui au rang des réprouvés, D’Annunzio s’étant commis avec Mussolini qui lui-même a commis l’erreur de s’allier à Hitler. Maurras a salué, en février 1941, l’arrivée de Pétain au pouvoir en France comme une « divine surprise » et soutenu, tout comme Daudet, le régime de Vichy. Et Pétain a prôné la collaboration avec Hitler…

Mais rien de tout cela n’est encore arrivé dans les années 1920, ni même encore en 1930. Durant ces années-là, les idoles du jeune Degrelle apparaissent comme respectables, voire admirables aux yeux des milieux catholiques conservateurs et d’une bonne partie du clergé, précisément le milieu d’origine du futur chef de Rex. « J’avais trois oncles et trois grands-oncles jésuites, confiera-t-il en 1976. Mon parrain, lui, était curé de la paroisse de Rendeux-Bas, près de La Roche-en-Ardenne. Ma soeur aînée était religieuse cloîtrée du cou­vent de la Visitation à Metz. »

En 1924, alors âgé de 18 ans, Degrelle entame aux Facultés Notre-Dame de la Paix, toujours à Namur, des études de droit. S’il échoue aux examens de fin d’année, il réussit un petit exploit politico-litté­raire qui aura des suites pour le moins inattendues.

Le Namurois Marcel Paquet, directeur des Cahiers de la jeunesse catholique, a l’idée de sonder les jeunes lecteurs de la revue à l’aide d’un référendum, en leur posant la question suivante : « Parmi les écrivains des vingt-cinq dernières années, lequel considérez-vous comme votre maître ? »

Quelques voix plébiscitent le romancier et essayiste catholique Paul Bourget, d’autres vont à l’académicien Pierre Loti, mais le gros des votes se dirige vers Charles Maurras. L’étudiant Degrelle, propa­gandiste zélé du théoricien de l’Action française, est parvenu à récol­ter, une à une, les voix de ses condisciples à cet effet.

Il y a fort à parier que la plupart de ces derniers, s’ils connaissent, au moins de réputation, le journal dans lequel s’exprime le célèbre polémiste Léon Daudet, ignorent tout ou presque de l’oeuvre de Maurras.

Léon Daudet, vers 1930.
Léon Daudet, vers 1930.© Library of Congress – DR

Mais les résultats du référendum organisé par les Cahiers inquiètent les autorités diocésaines, aux yeux desquelles ils signifient que les trois quarts des étudiants catholiques de Belgique sont « maurras­siens ». Or, si Maurras admire l’Eglise catholique en tant qu’institu­tion séculaire, il critique le christianisme, car il prétend distinguer ce qui relève de l’influence hébraïque, germe de la Révolution française, et ce qui relève de la civilisation gréco-romaine, fondement de la « France éternelle ». De son côté, Hitler développera une approche analogue du christianisme, récusant ses dimensions judaïques selon lui à l’origine du sentiment insupportable de la pitié, tout en faisant du Christ un aryen qui chasse à coups de fouet les Juifs du Temple et en professant une forme de respect pour la pérennité de l’Eglise catholique. Maurras est athée, tout comme Hitler d’ailleurs, ce qui n’empêchera pas ce dernier de vouloir élever le national-socialisme au rang de religion politique…

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