Opinion

Thierry Fiorilli

C’est beau comme les fulgurances de l’ombre (chronique)

Thierry Fiorilli Journaliste

Je suis né à Kinshasa dans les montagnes d’ordures. Sur la route de l’Eldorado, à la recherche d’or pur.

Jusque-là, les textes ont été lus par deux comédiens de la Compagnie Gambalo. Il y a eu les catégories « Poésie », « Autofiction », « Oralité ». On a annoncé les gagnant(e)s par leurs initiales. Et leur domicile en toutes lettres: prison de Leuze-en-Hainaut, centre de détention de Saint-Hubert, prison de Forest-Berkendael… Quand arrive « la mention spéciale du jury pour la catégorie « Oralité », pour Le Jour du un – 31/12/0000« , les deux comédiens restent assis. Normal: l’auteur est là. Autorisation spéciale de sortie. Il se lève, déplie sa feuille de papier et se lance, sans micro, voix un peu rauque, en marquant des pauses, ou en accélérant, pour insister sur ce qui est plus important.

Il y a notamment ceci: « Plonge dans le reflet flou, d’une buée indéfinie, d’où vient l’expression « être mis à l’ombre », et marche. […] Un jour viendra où il sera dit que c’est mon dernier jour. Mes idées en attendant se remettent à jour, tous les jours, et me dictent que ma liberté de pensée est enfermée avec ce corps incarcéré, par des enceintes bétonnées de métaphores. » Ceci aussi: « D’un jour de perdu, sur la peine, on a un jour de gagné. » Et ceci encore: « Dites-leur à présent que les ailleurs, c’est le futur! » Quand il a fini, il salue, sous les applaudissements, bouleversés, et se rassied.

Il ne l’a pas dit comme un comédien. Il l’a dit comme un détenu. En criant l’abîme sans même hausser le ton. Ce que les autres, qui ne sont pas là, ont aussi écrit, à leur manière. Sur ce qu’on a commis, ce qu’on est, ce qu’on se promet d’être, sur l’enfermement, ce qu’on y subit, ce qu’on y devient, ces murs trop hauts même pour le soleil.

Le lauréat de la catégorie « Oralité » par exemple:

« Je m’appelle Prince, ma mère m’appelle Samuel.

On m’appelle SPN, mon père, lui, m’appelle qu’à Noël.

Je suis né à Kinshasa dans les montagnes d’ordures

Sur la route de l’Eldorado, à la recherche d’or pur.

La première fois que j’ai vu la neige, c’était de la drogue dure.

Dans mon aventure, je me suis échoué contre un mur.

J’ai toujours emprunté les mauvais sentiers.

Un soir, juré, j’irai jouer où mes jours sont plus sûrs. »

Ou la mention spéciale du jury pour la catégorie « Poésie »:

« Depuis que je suis puni

De jour en jour

Je regarde la vie

S’écouler au travers

Des travers de la fenêtre

Couverte de barreaux.

Ainsi je vois quand même

Les jours et les nuits

Se suivre lentement

Dans la monotonie

De ma cellule,

Mon cercueil de vie. »

C’était le 18 mars, à Bruxelles. Remise des prix de la troisième édition de Libre d’écrire, concours organisé dans les dix-huit établissements pénitentiaires francophones du pays, avec, à la manoeuvre, la Concertation des associations actives en prison (Caap), qui regroupe cinquante associations oeuvrant pour que les détenus et détenues aient accès à la culture, au sport, à la formation, à la santé… Thème de cette année: Un Jour… Il y eut 127 textes, dessins et BD. La plupart forcément très sombres. Mais tous rayés de lumière. Celle qu’on recherche, désespérément. Et celle qu’on allume, en la décrivant.

Même au fond du puits, on peut éblouir.

Les oeuvres sont disponibles sur caap.be

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