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Ce si serviable Monsieur Moreau

Nicolas De Decker
Nicolas De Decker Journaliste au Vif

Le président du CDH et le ministre-président wallon veulent mettre de l’ordre dans la galaxie Nethys. Pendant ce temps, le bourgmestre de Charleroi et celui de Bastogne ont récemment eu à se féliciter de l’intervention, sur leur commune, de l’intercommunale liégeoise.

Ils sont en pointe dans le combat wallon pour des sanctions fortes et une transparence totale dans le dossier Publifin.  » Je m’en occuperai en personne. A Charleroi, j’ai fait démissionner des dizaines de personnes « , a grondé un Paul Magnette très énervé sur le plateau de Jeudi en prime, à la RTBF.  » On se donne cent jours pour mettre de l’ordre « , a cogné un Benoît Lutgen très bonapartien à la table de Pascal Vrebos, sur RTL-TVI. Il avait, juste avant, fait démissionner ses administrateurs dans l’intercommunale, et y avait à cet effet envoyé l’échevin d’Olne, Cédric Halin, à l’origine des premières révélations.

Mais à Liège, au siège de Publifin-Nethys-Tecteo et cie, où on la joue profil bas pour le moment, on n’en pense pas moins. Parce que les deux bourgmestres n’ont pas toujours et pas aussi violemment chargé Stéphane Moreau. C’est qu’ils ont parfois eu besoin des services de l’intercommunale dirigée par un certain Moreau, Stéphane. Et que celle-ci ne s’est jamais privée de les satisfaire.

Le Liège-Bastogne-Liège de Moreau et Drion

C’était quelque part sous la dernière législature. Tecteo, dont tout le monde politique disait déjà réclamer les mêmes choses qu’aujourd’hui, réfléchissait à une fructueuse mue. Se tranformer en société anonyme, qui serait Nethys, sous une coupole publique, qui serait Publifin. Les dirigeants liégeois ont largement consulté sur ce thème.

Rien à voir, mais le Nuts’info, bulletin communal d’information bastognard, se réjouissait en mai 2015 que  » suite à de nombreuses réunions avec les opérateurs, les villages de Bourcy, Marvie, Mageret et Wardin ont (notamment) été modernisés par la société VOO  » (voir photo ci-dessous). Toute la province, faut-il le dire, souffre du désintérêt des grands opérateurs de télécommunication. Elle est très peu peuplée, la connecter coûte très cher et rapporte très peu. Un tiers seulement de son territoire dispose ainsi des câbles de télédistribution de la dernière génération. Les connexions de tous types y sont souvent poussives, et le consensus luxembourgeois, qui fédère toutes les forces politiques locales,se mobilise pour la cause depuis de longues années. Avec succès, donc, et en particulier pour la commune de Bastogne, où un million d’euros auraient été investis.

Ce si serviable Monsieur Moreau
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Rien à voir, vraiment ?  » Cette sollicitude envers Bastogne fait suite à une réunion, à Bastogne, entre le bourgmestre, Dominique Drion (ex-président d’arrondissement du CDH liégeois et vice-président de Nethys) et Stéphane Moreau. Ces deux derniers venaient prendre la température sur le projet de transformation de Tecteo et détailler ce dernier. L’occasion faisant le larron, le bourgmestre en profita pour pleurer sur la situation de ses malheureux villages mal connectés. L’engagement fut pris d’y pourvoir. Et Tecteo se transforma.Très heureusement pour la santé de Nethys, d’autres bourgmestres n’eurent pas la même idée « , affirme une source liégeoise. Une autre en confirme la trame au Vif/L’Express, mais précise :  » Si vous citez mon nom, je vous tue !  »

Benoît Lutgen ne nie pas avoir rencontré Dominique Drion et Stéphane Moreau. Il ne nie pas, non plus, que ces travaux ont été effectués sur son territoire communal. Mais il dément toute relation entre ces travaux de rénovation et un quelconque quitus aux agissements de l’intercommunale.

Le bourgmestre de Charleroi et celui de Bastogne n'ont pas toujours été si vindicatifs envers celui d'Ans...
Le bourgmestre de Charleroi et celui de Bastogne n’ont pas toujours été si vindicatifs envers celui d’Ans…© LAURIE DIEFFEMBACQ/BELGAIMAGE

 » Je défends depuis longtemps l’obligation pour les opérateurs de couvrir l’ensemble du territoire « , dit-il. Sa proposition de loi imposant le service universel de l’Internet et de la téléphonie mobile est en cours d’examen à la Chambre. Et Bastogne a accueilli, en juin dernier, un grand colloque sur le thème.  » En tant que bourgmestre, j’ai sollicité une rencontre avec les dirigeants de Proximus et de VOO pour leur demander de couvrir l’ensemble du territoire de ma commune. A la suite de ces différentes initiatives, plusieurs investissements ont été réalisés à Bastogne par Proximus et par VOO. Mais j’ose espérer que vos « informateurs » n’ont pas l’intention, par leurs déclarations anonymes, de remettre en cause les futurs investissements dans ma commune et dans les zones rurales en général. Le vote de ma proposition de loi leur évitera de devoir « tergiverser » et à le faire partout… « , ajoute-t-il, non sans une pointe de colère.

Charleroi rit bien de (et avec) VOO

Ce si serviable Monsieur Moreau
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Les premières éditions de Rire sur la ville, ce festival lancé par François Pirette en 2011 dans la capitale du Pays Noir, n’ont pas été des plus drôles. L’événement, pourtant, est un des fleurons du nouveau Charleroi, celui qui gagne et qui rigole, qui n’est plus gris et qui en rit. Avant même l’accession de Paul Magnette au mayorat, Rire sur la ville figurait parmi les priorités des autorités municipales – et donc déjà du futur mayeur, qui le qualifie  » de salubrité publique « . Les festivals de 2011 et 2012 avaient été déficitaires, faute d’une fréquentation suffisante, et malgré une affiche alléchante. L’entrée, à l’époque, était payante. La Ville de Charleroi avait alors épongé le déficit lié à l’événement, organisé par la sprl Filgoud, la société de François Pirette et de son épouse, Julie Esnault. Les années suivantes, des sponsors avaient été sollicités, et des moyens communaux supplémentaires avaient été attribués, venus de la Ville (un subside de 35 000 euros), du CPAS local (des achats de place pour 15 000 euros), et de la Régie communale autonome. Mais l’entrée était toujours payante, et le tout toujours cher. Nos confrères de La Libre s’étonnaient même, en juillet 2013, des quelque 140 000 euros d’argent public (de la commune, de la Région, mais aussi de la Fédération Wallonie-Bruxelles), mobilisés pour l’organisateur.

La mobilisation carolorégienne a continué. Et, un jour de 2013, Julie Esnault a contacté feu Jean-Marie Valkeners, responsable de la cellule événements de Nethys. Et le lendemain ou presque, VOO est devenu le partenaire principal de Rire sur la ville. En 2016, Nethys a contribué à plus du tiers (181 500 euros TTC, voir facture ) de son budget. Et l’entrée est devenue gratuite.  » Une initiative personnelle, parce que l’entreprise organisait déjà à Liège le festival VOO Rire.  »  » L’événement est privé, une asbl gère les demandes de subsides et de sponsoring. On sait seulement que VOO est sponsor, mais nous ne sommes au courant de rien d’autre « , renchérit la porte-parole du collège communal de Charleroi. Une asbl ? Oui, une asbl. Car entre-temps, le cabinet du bourgmestre, qui pilote de près un événement crucial mais qui n’est que  » tout à fait annexe  » pour François Pirette, a imposé au comique de faire passer cette activité sous le statut d’asbl, ce qui en facilite le financement. Rien à voir, quoi.

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