Depuis avril 2016, Alda Greoli est ministre (CDH) de la Culture en Fédération Wallonie-Bruxelles. Et fidèle parmi les fidèles de Benoît Lutgen. © BELGA

Alda Greoli, la surprise du chef

Mélanie Geelkens
Mélanie Geelkens Journaliste, responsable éditoriale du Vif.be

Elle monte, elle monte, Alda Greoli. D’abord à la Fédération Wallonie-Bruxelles, puis à la Région wallonne, la ministre passe à l’avant-plan du CDH, sous l’impulsion de Benoît Lutgen. Une femme politique pas comme les autres ?

Son gsm sonne. Benoît Lutgen. Elle le charrie.  » Encore en train de chercher un ministre remplaçant ?  » Jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’il téléphone pour elle. Elle, qui est cheffe de cabinet depuis même pas deux ans. Elle, qui n’a vécu qu’une élection communale à Spa. Elle, qui tombe des nues. Elle ne donne alors que quatre coups de fil, dont trois à ses fils. Personne ne lui répond  » n’y va pas « . Sinon, elle n’aurait pas accepté de succéder à Joëlle Milquet. Avril 2016. Alda Greoli passe d’inconnue politique à ministre de la Culture en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Au CDH, personne ne l’avait vue venir. Plusieurs de ses proches restent surpris. Non qu’ils doutent de ses capacités ou de son engagement. Membre du parti depuis toujours, elle y a même oeuvré comme secrétaire nationale en charge du secteur non marchand, recrutée par Philippe Maystadt en 1997.  » Elle m’avait impressionné « , se remémore-t-il aujourd’hui. Mais elle n’était pas restée. Mutualités chrétiennes (2001 – 2005) comme directrice du département socio-éducatif, puis conseillère au cabinet de… Laurette Onkelinx. Une orange chez les rouges, certains ne s’en sont toujours pas remis. Retour aux MC (2006 – 2014) en tant que secrétaire nationale, nouveau départ pour un cabinet, cette fois celui de Maxime Prévot.  » Déjà, là, beaucoup croyaient – et moi le premier – qu’elle n’aurait plus refait ce saut « , reconnaît son ami Denis Grimberghs, échevin à Schaerbeek. Alors ministre ? Trop franche, trop discrète. L’arrière-plan lui allait bien.  » Je ne m’attendais pas à ce qu’elle accepte, car elle a besoin d’une grande liberté d’expression. Elle allait devoir organiser sa façon de dire les choses « , pose Marc Elsen, ex-bourgmestre de Verviers, entré en même temps qu’elle aux Jeunes PSC il y a une trentaine d’années.

Juillet 2017. Un nouvel appel, le même nom sur l’écran, le même étonnement. Alda Greoli est promue ministre régionale de la Santé dans le nouvel attelage wallon MR-CDH. Deux maroquins, deux gouvernements, deux partenaires de majorité différents. Elle pratiquait déjà la randonnée et la natation. Elle va devoir se mettre à la gym et au grand écart.  » Elle m’a bluffé « , admet ce parlementaire libéral suite aux premiers pas de l’orange-bleue.  » C’était une très, très, très belle découverte, tant professionnelle qu’humaine, complimente Maxime Prévot. Je suis le premier heureux qu’elle m’ait succédé.  » Décidément, elle semble souvent faire cet effet-là. La surprise Greoli. La surprise du chef.  » Au début des années 2000, elle a travaillé au parti avec un jeune gars qui venait de Bastogne, raconte son ami et ancien colistier à Spa, Luc Peeters. Depuis, ils sont restés proches. Benoît lui accorde une grande confiance.  »

Au doigt et à l’oeil

En bureau de parti comme en comité restreint,  » on ne l’a jamais entendue oser une position alternative par rapport au président, relate ce participant. Peut-être est-elle tout le temps d’accord avec lui « . D’accord, à tout le moins, avec le divorce socialiste, bien qu’il l’ait privée d’un trek de trois semaines en Mongolie avec son fils.  » Le 19 juin dernier, je n’ai pas eu de doutes. Je m’engage totalement derrière le choix politique de Benoît.  » Tant pis si certains grincent.  » Elle lui obéit au doigt et à l’oeil…  »

Alda Greoli n’a en tout cas pas refusé le deal  » un ministère, mais un déménagement à Liège « .  » Elle ne l’a pas bien vécu « , confient plusieurs de ses amis. S’enraciner en vue des élections régionales de 2019, OK. Reprendre en main la section locale, passe encore. La  » nettoyeuse  » a chapeauté la gestion de l’affaire Publifin six mois après son arrivée ; bonjour la joyeuse entrée. Mais tête de liste pour les communales de 2018, non.  » Je ne veux pas faire semblant. Je ne quitterai pas mes fonctions ministérielles « , justifie-t-elle.  » Ce n’est pas son style de débarquer et de vouloir occuper toutes les fonctions, confirme Marc Elsen. Elle déteste cet aspect-là de la politique.  »

Le 19 juin dernier, je n’ai pas eu de doutes. Je m’engage totalement derrière le choix politique de Benoît

L’antithèse d’un Dominique Drion, loin d’ailleurs d’être un intime.  » Les permanences sociales et les passe-droits, ce n’est pas mon truc.  » Peut-être est-ce pour cela que sa greffe ardente n’aurait pas encore pris. Spadois n’est pas Liégeois.  » Je ne l’ai jamais vue acheter une gaufre chez Pollux, boire un verre place Cathédrale ou faire ses courses sur la Batte ! « , tacle un humaniste.  » Non, mais j’achète des chouquettes chez Une gaufrette saperlipopette et mon fromage rue Saint-Paul, je mange des glaces à la Boule de neige et j’ai testé la moitié des restos italiens, réplique-t-elle. Sauf que quand je débarque, je n’éprouve pas le besoin de crier : « Regardez, voilà la ministre ».  »

 » Beaucoup de gens ne la connaissent pas encore, c’est un fait, pas une critique « , expose Michel Firket, Premier échevin humaniste liégeois, qui dépeint une femme  » vraie, directe, de projets plutôt que de pouvoir, sans penchant pour la politique affairiste « . Le député fédéral Michel de Lamotte la trouve tout simplement  » cool « .  » Détendue dans l’approche. Elle participe aux réunions de la section de manière consensuelle, sans dire « je suis ministre, je décide ».  » Sa stratégie liégeoise est de  » s’entourer de jeunes « , bien que les jeunes ne se sentent pas particulièrement entourés. Elle a promis d’amener ses recrues.  » Jusqu’à présent, constate froidement un militant, personne n’est arrivé en clamant « je suis l’ami d’Alda Greoli ! »  »  » Elle est consciente qu’il y a un effort d’investissement à faire « , assure Michel Firket.

Pour Eric Dubois (CGSLB), madame la ministre
Pour Eric Dubois (CGSLB), madame la ministre « a le respect de la concertation sociale  » et, ajoute Yves Hellendorff (CSC), » elle ne lance pas de promesses en l’air « .© CHRISTOPHE LICOPPE/PHOTO NEWS

« Ta gueule, connasse ! »

Mais avec huit portefeuilles ministériels (Culture, Education permanente et Enfance à la FWB, Santé, Fonction publique, Action sociale, Egalité des chances et Simplification administrative à la Région), son temps est devenu une denrée rare.  » C’est une bosseuse et son défaut est peut-être d’avoir tendance à en faire trop « , pointe Jean Hermesse, secrétaire général des Mutualités chrétiennes. Le secteur culturel s’inquiète de devoir désormais la partager, lui qui pensait avoir trouvé la bonne ministre.  » Ça fait du bien d’avoir quelqu’un qui n’est pas un animal médiatique « , estime Fabrice Murgia, directeur du Théâtre national.

Car décrire Alda Greoli, c’est aussi dépeindre en creux Joëlle Milquet. Les deux femmes sont en froid depuis leur collaboration au CDH, début 2000. La première ne jurait que par le non marchand et la charte associative, la seconde n’en avait guère fait ses priorités dans la refonte du parti. La Spadoise s’en est allée aux Mutualités, la Bruxelloise n’a jamais pardonné.  » Elle ne comprend pas qu’on la quitte, pensant qu’il n’y a rien de plus intéressant que de vivre en orbite autour d’elle « , glisse Denis Grimberghs. Les bureaux de la rue des Deux Eglises résonnent toujours de ce  » Ta gueule, connasse ! « , lancé en mai dernier lors d’un bureau de parti (et agrémenté de quelques  » t’es conne « ) par une Joëlle Milquet furieuse que sa successeuse bloque un subside qu’elle avait promis.

Décrire Alda Greoli, c’est aussi dépeindre en creux Joëlle Milquet

Alda Greoli est aimée parce qu’elle n’est pas Joëlle Milquet. Parce qu’elle maîtrise parfaitement ses dossiers ( » lors de notre premier rendez-vous, sans notes et personne qui lui soufflait, elle savait qui était qui et faisait quoi « , se souvient Michael Delaunoy, directeur du Rideau de Bruxelles) et qu’elle n’entamerait jamais un laïus en réunion jusqu’à ce qu’un collaborateur toussote poliment  » Madame la ministre, ce n’est pas le sujet évoqué « . Parce qu’elle a le  » respect de la concertation sociale  » (Eric Dubois, CGSLB) et qu’elle n’annonce pas des rencontres mensuelles qui, finalement, deviennent à peine annuelles. Parce qu’elle  » ne lance pas de promesses en l’air  » (Yves Hellendorff, CSC) et ne croit pas qu’elle va résoudre tous les problèmes par sa seule force de caractère. Parce qu’elle est  » très concrète  » (Tony de Vuyst, directeur de PointCulture) et ne pond pas cinq idées à la minute, aussi magnifiques qu’irréalisables.

Alda Greoli est critiquée parce qu’elle n’est pas Joëlle Milquet. Parce qu’elle est  » beaucoup moins révolutionnaire  » (dixit elle-même). Parce que son action serait  » impalpable, molle, consensuelle, dépourvue de proposition innovante  » (un acteur culturel). Parce qu’elle  » manque de vision  » (idem).  » On est revenu à une politique culturelle plus traditionnelle. Elle n’a pas repris à son compte la grande ambition réformatrice de Joëlle Milquet « , analyse Frédéric Young, délégué général de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques.

 » Je suis une politique qui co-construit, rétorque l’intéressée. Ma conception de la culture est très claire, par contre je demande au secteur lui-même de venir avec ses réponses. Je ne vais pas lui écrire une bible et lui demander d’y prier chaque dimanche.  » S’il pouvait vénérer sa  » charte associative « , par contre…  » Ça, c’est son truc ! « , observe la députée socialiste Isabelle Emmery, membre de la commission Culture. Qui constate une  » bonne considération du parlement « .  » Elle est moins bouillonnante que Joëlle Milquet, mais elle reste cordiale.  » Un petit clin d’oeil à un député pour créer la complicité, une blague hors micro à la fin d’une interpellation…  » Elle joue la carte sympa, mais derrière le sourire de façade, ça n’avance pas. Aucun gros dossier n’aboutit « , regrette Patrick Prévot (PS), vice-président de la même commission.

Benoît Lutgen, ici avec Joëlle Milquet. Celle-ci est en froid avec Alda Greoli depuis leur collaboration au CDH, début 2000. Une inimitié qui dure...
Benoît Lutgen, ici avec Joëlle Milquet. Celle-ci est en froid avec Alda Greoli depuis leur collaboration au CDH, début 2000. Une inimitié qui dure…© BRUNO FAHY/BELGAIMAGE

L’atout de gauche

La technicienne est attendue au tournant. Sur le dossier des accueillantes d’enfants, la renégociation des contrats-programmes, le contrat de gestion de la RTBF, l’assurance autonomie… Beaucoup soupçonnent Benoît Lutgen de la sortir de sa manche pour (re)conquérir l’aile gauche et le secteur associatif cher au CDH. Où elle a  » un fameux réseau « , épingle l’Ecolo Jean-Michel Javaux, qui l’a connue au MOC dans les années 1990 et qui l’a recrutée dans son groupe de réflexions E-Change.  » C’est l’avantage de ne pas avoir fait toute sa carrière au cabinet ou comme députée.  » Et d’une fibre relationnelle développée. La ministre peut passer un samedi soir avec ses  » copains socialistes  » à se marrer en essayant des lunettes rigolotes ( » j’espère qu’ils ne diffuseront pas les photos ! « ) ou boire un verre à Spa avec Charles Gardier, l’échevin libéral qu’elle critiquait allègrement lorsqu’elle siégeait comme conseillère communale dans la ville thermale.  » C’était une opposante virulente ! « , sourit-il.  » Etre son amie est plus qu’agréable, loue Emmanuelle Havrenne, directrice des services généraux de l’Ephec (haute école économique et technique). Elle est drôle, cultivée, loyale…  »

De son passage au cabinet Onkelinx, Alda Greoli a conservé plusieurs amitiés. Certaines n’ont pas résisté à la crise politique.  » A l’époque, elle était fort à gauche. La voir cracher aujourd’hui sur ce qu’elle a adoré, ça a beaucoup offusqué, affirme Laurette Onkelinx. La politique l’a changée.  » La sortie de l’humaniste sur l’assistanat plane encore. Elle jure ne pas avoir dit ça, comme ça. Elle en a pleuré qu’une proche puisse le lui reprocher.  » Elle dit qu’on ne peut pas lui faire ce procès-là, vu qu’elle a été au MOC, etc. Je suis désolé, personne ne l’a obligée à épouser un discours conservateur de droite. Elle voulait donner un gage de bonne volonté à son nouveau partenaire. C’est l’archétype d’une PSC, capable de beaucoup pour garder sa place « , flingue le député Ecolo Christos Doulkeridis.

Alda Greoli a compris la violence politique dès son premier jour comme ministre et la photo de groupe où elle portait sa fameuse robe fleurie.  » Je maudis encore la copine qui me l’avait conseillée « , blague-t-elle. Depuis, à la radio, les humoristes machos vannent cette ministre qui  » s’habille chez Wibra « , ahahah.  » Elle n’a pas grand-chose à faire de l’apparence, elle ne joue pas la séduction mais charme par sa force d’engagement « , considère Marc Elsen. Elle se fiche aussi de l’argent.  » Elle n’a pas d’ambition pécuniaire, elle a toujours été claire là-dessus. Elle vit même de façon frugale « , garantit Jean Hermesse. Elle voyage loin, parfois en Inde ou dans l’Himalaya, mais à des endroits où les touristes n’ont jamais mis les pieds. L’appareil photo toujours autour du cou. Elle préfère ne pas avoir à se retrouver de l’autre côté de l’objectif.  » Mettre sa tête  » sur des affiches lors de la campagne électorale sera une  » épreuve « . Les critiques sur Twitter, elle ne les lit pas. Un compte Facebook, elle n’en aura jamais.  » Mes collègues paient quelqu’un pour effacer les insultes à longueur de journées. Mes collaborateurs ont autre chose à faire.  » Alda Greoli se lève, enfile son imper beige, son sac  » je ne peux pas, j’ai aqua-poney  » affublé d’une licorne rose et s’en va dîner avec une amie.  » Si, demain, je disparais des radars, ce ne sera vraiment pas un problème.  »

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