Le 21 septembre, à Bruxelles, la place de la Monnaie débordait de manifestants en colère. © belga image

A gauche, comment partis et syndicats gèrent la colère

Nicolas De Decker
Nicolas De Decker Journaliste au Vif

Alors que les syndicats sont tout proches d’officialiser une grève générale en novembre, le PTB lance «les vendredis de la colère». Le Parti socialiste craint, plus que jamais, de perdre son statut de force protectrice de certaines catégories sociales.

Genre, sur le pavé bruxellois

Sur l’estrade d’un congrès

Sur la table du groupe des dix

A la tribune du Parlement

Dans les tribunes des stades

Sur les réseaux sociaux

Dans les trains et les centres commerciaux

Dans les usines et les reposoirs

Les écoles et les hôpitaux

Sur les ronds-points du vendredi et dans les notes au conseil des ministres

Colère. Ils écrivent son nom.

Partout.

La colère est partout.

Les syndicats disent qu’ils veulent la canaliser. Les partis du gouvernement disent qu’ils la comprennent et qu’ils font ce qu’ils peuvent. Les partis de l’opposition trouvent qu’elle n’est pas considérée et que les partis du gouvernement ne font rien. Tous les partis espèrent qu’elle ne les balaiera pas. Certains espèrent qu’elle les portera.

Le tampon temporaire

Avant les réactions, il y a les raisons de la colère (Oui, genre aussi).

Elle est principalement causée, bien entendu, par l’explosion des factures énergétiques: celle-ci touche absolument tout le monde. Même le tarif social élargi, qui concerne un million de foyers et le double de personnes, n’immunise pas ses bénéficiaires contre la hausse astronomique des prix, principalement provoquée par des mouvements de marché et l’invasion de l’Ukraine.

Le fait que les factures de régularisation n’arrivent pas en même temps pour tout le monde dilue un peu la colère. C’est un tampon temporel et temporaire.

C’est pourquoi, faisant sa rentrée, le secrétaire général de la FGTB wallonne, Jean-François Tamellini, décrivait «un climat social à la limite de l’insurrection». En Belgique, un syndicat de travailleurs a un gros pied dans le terrain social, et un plus petit dans les institutions. Or, le terrain social est en voie de glissement.

Et la réponse des institutions est manifestement insuffisante. «Nous sommes là pour canaliser la colère», dira, le 25 septembre, le président du syndicat socialiste, Thierry Bodson, à la tribune du congrès du Parti socialiste, où il était invité, avec d’autres représentants de l’action commune (Solidarité socialiste, Présence et action culturelles, les Femmes prévoyantes, Solidaris), à discourir en apéritif à un Paul Magnette insistant, pour le 200e congrès de sa formation, sur son utilité depuis toutes ces années.

Mais les canalisateurs ne sont-ils pas eux-mêmes sur le point de se faire déborder?

La FGTB avait promis un automne chaud, et des actions de plus en plus dures, pour obtenir la révision de la loi de 1996 sur la formation des salaires.

Elle se retrouve à tenter de guider un mouvement de fond pour la réduction du coût de la vie ou la hausse du pouvoir d’achat, c’est selon, que les prix de l’énergie attisent comme rarement dans l’histoire contemporaine. Ainsi, le 21 septembre, la FGTB avait prévu «une concentration» contre la loi de 1996 à la Monnaie, à Bruxelles.

C’est, dans la terminologie syndicale, le degré le moins élevé de la mobilisation. Généralement, ils sont quelques centaines à se concentrer de la sorte, et les leaders syndicaux se félicitent de ce discret succès.

Rejoints par les deux autres syndicats, chrétien et libéral, les rouges se sont retrouvés à devoir gérer près de 15 000 personnes. Toutes en colère.

Pas dans le moule syndical

«On misait sur six mille personnes, il nous est vite apparu qu’il y en aurait au moins le double», expliquait un organisateur. Ici, les messages d’exaspération, nombreux, souvent poignants, remontant de la base syndicale, ont transformé la concentration en manifestation. Rejoints par les deux autres syndicats, chrétien et libéral, les rouges se sont retrouvés à devoir gérer près de quinze mille personnes.

Toutes en colère, mais très peu encolérées contre la loi de 1996 qui met les organisations syndicales en colère depuis tant d’années.

Et pas toutes, loin de là, dans le moule syndical.

Comme cet indépendant croisé à la table où le Parti socialiste de lutte, une petite formation trotskyste, vendait ses badges à deux euros, ses brochures théoriques et sa revue mensuelle. Il avait une casquette de la CSC sur la tête, l’indépendant. Avec ses tracts du PTB plein les mains, il trouvait qu’il fallait faire payer les riches et les grosses sociétés. «Et moi, je ne suis pas raciste, mais…», disait-il aussi, quoique se montrant intéressé par l’hypothèse de recevoir de la documentation trotskyste.

Sur le parcours de la concentration devenue manifestation, le siège de la FEB, rue Ravenstein, devait être le moment d’une expression, et certains craignaient que cette expression ne devînt violente. La Ville de Bruxelles, inquiète, avait d’abord refusé que les concentrés manifestent. Les directions syndicales ayant insisté, la station devant la FEB avait été finalement autorisée.

Mais sur la place de la Monnaie, avant de laisser partir ces quinze mille personnes en colère en cortège, Thierry Bodson les avait adjurées de ne se livrer à aucune violence, «pour ne pas salir notre combat».

Raoul Hedebouw à Manifiesta: pour aiguillonner les syndicats, le président du PTB organise quatre «vendredis de la colère» jusqu’au 21 octobre.
Raoul Hedebouw à Manifiesta: pour aiguillonner les syndicats, le président du PTB organise quatre «vendredis de la colère» jusqu’au 21 octobre. © belga image

«Avec des boulons»

Les services d’ordre des syndicats, et une présence banalisée de ceux de l’Etat, feraient leur office: la façade de la FEB aura, tout au plus, été touchée par quelques fumigènes et un ou deux gobelets de bière.

Mais, poings serrés dans leurs poches , certains manifestants promettaient de revenir les prochaines fois «comme avant, avec des boulons…». «Bah, il y aura d’autres occasions. Ça ne fait que commencer», lançait ainsi, rigolard, un travailleur du port d’Anvers à ses camarades, en les priant de ne pas trop chahuter.

Les autres occasions d’exprimer la colère, dans le programme syndical, promettent un crescendo dans l’énervement.

Le 9 novembre, une grève générale est annoncée. Elle était promise par la FGTB dans le cadre de son plan d’action pour réviser la loi de 1996. Elle n’est pas encore officiellement embrassée par les autres syndicats. «Mais, nous disait un cadre de la FGTB assez fier, cette concentration devenue manifestation devrait convaincre les derniers réticents. Chez nous, il n’y en a plus, mais à la CSC et à la CGSLB, il en reste: eux, ils espèrent encore obtenir avant ça un geste du gouvernement.»

Ils espèrent aussi ne pas eux- mêmes se faire emporter par la colère des leurs.

Au PS, on se sent dépossédé. Depuis des décennies, on a pu s’imposer comme la force politique qui protège.

Et ils comptent ne pas se faire emporter par la colère des autres. Car celle du PTB et de ses «vendredis de la colère» semble soumettre les organisations syndicales à une concurrence inédite. A la grande fête annuelle de son parti, Manifiesta, Raoul Hedebouw a en effet lancé les «vendredis de la colère», contre «les factures trop chères, contre ce gouvernement complice des multinationales de l’énergie». Il y en aura quatre, dans deux (ou trois) provinces chaque fois, du 30 septembre, à La Louvière et Courtrai, au 21 octobre. Le premier objectif de l’opération est de mettre la pression sur les syndicats afin qu’ils s’engagent dans – au moins – une grève générale en novembre.

Thierry Bodson et Paul Magnette, au 200e congrès du Parti socialiste: l’occasion d’égratigner le PTB.
Thierry Bodson et Paul Magnette, au 200e congrès du Parti socialiste: l’occasion d’égratigner le PTB. © belga image

Le canal qui déborde

Mais les «vendredis de la colère » tendent, surtout, à imposer encore plus le PTB comme le parti du mécontentement de «la classe travailleuse». Aux dépens des forces syndicales et politiques traditionnelles.

Aux dépens, surtout, du pilier socialiste. De son parti, bien sûr. Mais aussi du syndicat et des autres organisations.

C’est ce qui explique, aussi, la vigueur des réactions en son sein. Au PS, on se sent dépossédé. On est censé profiter des crises, électoralement tout du moins, parce que depuis des décennies on a pu s’imposer comme la force politique qui protège.

Donc qui apaise.

Donc qui canalise.

Et là, donc, on a peur que ça déborde.

«Je l’ai déjà dit la semaine dernière à Manifiesta», lançait ainsi, avec un sourire mi-amer, dimanche au congrès du PS, Thierry Bodson, accusant le parti de Raoul Hedebouw de «se professionnaliser dans le contre- pouvoir». «Ça, c’est notre job à nous», expliqua-t-il curieusement – son organisation siégeant dans de nombreuses instances paritaires, elle exerce pas mal de pouvoir sur l’organisation économique et sociale du pays.

Juste avant lui, son camarade Jean-Pascal Labille, patron de Solidaris, en appelait à un retour à une radicalité socialiste. Mais attention, ajoutait-il, «la radicalité ce n’est pas d’organiser la colère le vendredi ou ailleurs, c’est de la canaliser vers des jours heureux».

Et le discours de Paul Magnette n’épargnait bien sûr pas un parti qui «ne sert à rien», «ne fait que crier», et autres amabilités du désormais bien rodé registre socialiste.

L’énervement a bien germé, une pandémie mondiale et une guerre européenne plus tard.

L’état émotionnel de l’électorat

La formation d’extrême gauche a une grande expérience de la colère, si bien que Georges-Louis Bouchez, président du MR, l’avait jadis qualifiée de «marchand de colère».

Au printemps 2020, juste avant le premier confinement, le PTB avait lancé sa «Grande colère», sous le slogan «On en a marre». La «grande marche» n’avait pas eu un succès fou, ce 1er mars 2020. Mais l’énervement a bien germé, une pandémie mondiale et une guerre européenne plus tard.

La situation installe, en Belgique francophone, le PTB comme principal récipiendaire de la colère populaire. Il moissonne. Il est en Flandre en compétition sur ce registre, avec le Vlaams Belang. Un parti auquel il s’oppose en tout, sauf par l’état émotionnel de son électorat. Une recherche réalisée en 2019 par des chercheuses de l’ULB, Caroline Close et Emilie van Haute le révélait: aux élections de 2019, plus un électeur se disait en colère, plus il votait PTB côté wallon.

Il est, sur ce registre émotionnel, en concurrence avec le Parti socialiste, avec lequel il est en forte compétition sociologique et programmatique sur le territoire francophone. Plus la colère grandit, plus le PTB est susceptible de croître. Plus elle s’apaise, moins il en profitera.

Il ne limitera donc pas son aiguillonnage des syndicats à quatre petits vendredis. C’est mécanique. Il n’arrêtera pas avant la semaine des quatre jeudis.

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