Peter Mertens (PVDA) et Filip Dewinter (Vlaams Belang) © Belga

À Anvers, attention au troisième larron: le PVDA et le Vlaams Belang tentent leur chance

Walter Pauli
Walter Pauli Walter Pauli est journaliste au Knack.

De Wever contre Van Besien, Vande Lanotte contre Tommelein… Même si cette bataille électorale abonde de duels personnels, on se rend compte que dans un paysage politique polarisé, c’est toujours un parti tiers qui fait osciller la balance. Et qui décide qui sera bourgmestre et qui ne le sera pas.

Une coalition monstrueuse. Le week-end dernier, Bart De Wever a utilisé l’expression pour la première fois. Si elle sonne bien, elle a une connotation très négative, et c’était évidemment l’intention du plus grand communicateur politique de notre époque. C’est une manière pour De Wever d’avertir l’électeur du centre anversois que chaque voix qui ne va pas à sa N-VA risque d’être un élément d’une administration de « gauche ». Cette union anti-N-VA très large ne se compose pas uniquement de partis du centre tels que le CD&V et l’Open VLD et de Groen et le sp.a, mais aussi du PTB d’extrême gauche. Mais quel Anversois voudrait d’un Venezuela sur l’Escaut ? Dans la logique de la coalition monstre, tout parti (moins le Vlaams Belang) est donc un allié potentiel du PVDA (PTB).

Le week-end dernier, De Wever a donné une interview remarquable à De Tijd avec…. Peter Mertens. Le bourgmestre d’Anvers fait avec la tête de liste PVDA ce qu’il préfère : entrer en débat. C’est évidemment parce que Mertens n’est pas un véritable concurrent pour De Wever, et certainement pas aux yeux des lecteurs du journal économique. Le sp.a de Jinnih Beels l’est déjà bien plus – aucune discussion de coalition n’est possible entre l’ancien parti du pouvoir anversois et le nouveau bourgmestre. Groen reste également un adversaire coriace, d’autant plus que Wouter Van Besien et Meyrem Almaci ont refusé à plusieurs reprises d’envisager une majorité avec la N-VA en cas d’impasse après le 14 octobre.

La rhétorique de l’alliance monstre trahit une certaine nervosité à la N-VA d’Anvers. Les sondages indiquent une certaine perte. Il faut manier ces chiffres avec quelques réserves, car vu la masse d’électeurs indécis, presque tout est encore possible pour la N-VA : d’un score plancher d’environ 27% à un résultat qui approche le succès de 2012 et qui sait même le surpasse. Depuis les bancs de l’opposition, De Wever avait alors convaincu 37,7% des électeurs.

Mais quel que soit le résultat pour la N-VA d’Anvers, en l’absence d’une majorité absolue, il s’agira toujours de forger une coalition après le 14 octobre. En 2012, Bart De Wever n’y est parvenu que parce que le sommet national CD&V avait donné l’ordre à Marc Van Peel, quelques jours après les élections, de défaire la Stadlijst, le cartel SP.A-CD&V du bourgmestre sortant, Patrick Janssens. Van Peel a amené 5 CD&V aux 23 N-VA de De Wever : juste assez pour une majorité dans un conseil communal de 55 sièges. Avec deux autres Open VLD en plus, la majorité était plus confortable et Bart De Wever a pu prêter serment comme bourgmestre de la première coalition de centre droit à Anvers depuis 1921.

Bart De Wever
Bart De Wever© BELGA

Affront

On l’oublie parfois, mais il y a six ans, Bart De Wever, même avec son score électoral monstre, dépendait de ses éventuels partenaires de coalition. C’est là que le bât blessera, évidemment. Depuis 2012, et certainement depuis 2014, la N-VA en tant que plus grand parti au pouvoir à Anvers et dans le pays s’est comportée de manière assez grossière envers ses partenaires de la coalition. Au collège des échevins d’Anvers, De Wever a réussi à arrondir les angles, mais il n’a pas donné à ses partenaires de coalition beaucoup d’espace pour peser sur la politique. Au gouvernement flamand, les affrontements ouverts entre la N-VA et le CD&V étaient déjà beaucoup plus nombreux.

Cependant, ce n’est rien comparé à la guerre ouverte que la N-VA mène au sein du gouvernement fédéral depuis maintenant quatre ans contre le vice-premier ministre, Kris Peeters. C’est justement Peeters qui a été chargé par son président, Wouter Beke, de remettre le CD&V d’Anvers sur la carte en tant que parti populaire (de taille moyenne). S’il y parvient, ce sera probablement aux dépens de la N-VA. Bart De Wever le sait, et il traite Peeters comme il traite tout adversaire politique : il est en colère contre lui. De Wever sait aussi que s’il veut redevenir bourgmestre plus tard, il devra peut-être faire de nouveau appel au parti de Peeters et/ou Philippe De Backer (Open VLD). Inversement, il n’en va pas de même. Si une coalition d’Open VLD, CD&V, SP.A et Groen est possible après le 14 octobre, Peeters et De Backer seront confrontés à un choix intéressant. Soit ils continuent la majorité actuelle : la N-VA en paiera le prix fort, parce qu’ils sauveront ainsi la peau du politicien le plus important de ces dix dernières années et de leur plus grand adversaire. Soit ils envoient De Wever dans l’opposition. Ce serait un affront qu’il ne puisse pas renouveler son mayorat moins d’un an avant les élections flamandes, fédérales et européennes. Il pourrait annoncer la fin de l’ère continue, depuis 2010, où la N-VA donne le ton dans le pays. Mathématiquement, une telle coalition alternative anversoise est une utopie (en 2012, les 4 partis impliqués réunis avaient 5 sièges trop peu pour une majorité étroite de 28 sièges sur 55) – mais le fait demeure : dans tout scénario, le plus grand parti d’Anvers sera impuissant sans le soutien des autres (beaucoup) plus petits partis.

C’est d’autant plus vrai dans une culture politique où les amitiés temporaires sont remplacées par des hostilités ouvertes. Rarement autant d’opposants politiques n’ont opposé leur veto les uns aux autres aussi clairement à l’avance qu’aux élections municipales du 14 octobre. Cette polarisation est le résultat d’une lutte de pouvoir dans des villes où les socialistes (le parti des bourgmestres sortants) et les N-VA (le parti des nouveaux dirigeants) s’excluent à l’avance.

Chantons sous la pluie

Voilà pour le remembrement classique, entre des partis qui possèdent tous une expérience gouvernementale. Mais les partis à l’extrémité du spectre sentent également que le moment est venu de tenter leur chance. Le mur qui sépare le milieu « démocratique » et les partis extrémistes tels que le PVDA et le Vlaams Belang n’a jamais été aussi bas. Dans le district de Borgerhout à Anvers, le PVDA a même été un parti administratif exemplaire ces dernières années.

Le Vlaams Belang aussi aimerait exhiber son premier échevin ou bourgmestre. Il a un peu plus de chance d’arriver à ses fins, car la résistance à l’extrême droite diminue visiblement. Dans Het Laatste Nieuws, Jinnih Beels, leader de la liste du SP.A d’Anvers, et Filip Dewinter, figure de proue du Belang flamand, se sont récemment fait photographier ensemble dans un décor digne de Chantons sous la pluie: deux ennemis politiques munis de parapluies colorés se protégeant mutuellement de la pluie battante. Le large sourire du vieux routier Dewinter trahit sa compréhension de la signification politique de l’image. De toute évidence, il n’en va pas de même pour Beels dont le but n’était pas de dédouaner le nationaliste flamand comme interlocuteur potentiel.

Jinnih Beels et Filip Dewinter
Jinnih Beels et Filip Dewinter © Het Laatste Nieuws

Le fait est que pour la première fois les têtes de liste anversoises du sp.a et du Vlaams Belang ont accordé une interview croisée où elles proclament Bart De Wever ennemi commun. Beels a condamné le programme du Vlaams Belang comme un « poison pour la société », mais n’a pas voulu qualifier Dewinter de raciste : « Le mot raciste est si souvent utilisé que le concept est érodé ». Cette sortie montre aussi à quel point les anciennes alliances et les hostilités sont sujettes à changement.

C’est pourquoi le Vlaams Belang fait tout son possible pour briser le cordon sanitaire. Le parti sent le moment propice à Denderleeuw, une commune presque ingouvernable avec un paysage politique ultra fragmenté.

À Anvers, aucune coalition monstre n’a de chance de remporter la mise. Même une alliance allant de l’Open VLD au PVDA ne serait alors pas en mesure de former une majorité. Si cela se produit, au moins un parti serait condamné à se tourner vers Bart De Wever en tant que partenaire de la coalition. Sinon, Anvers se retrouverait dans une situation d’ingouvernabilité. Liesbeth Homans (N-VA), la ministre de tutelle, devrait alors envoyer un commissaire du gouvernement. Ce scénario a un côté tentant pour les opposants de De Wever : s’ils le laissent couler jusqu’aux élections législatives de mai 2019, il ne pourra plus se présenter aux électeurs comme bourgmestre d’Anvers. Il soulignerait ainsi sa propre incapacité à parvenir à un gouvernement efficace. Mais il y a un parti qui se fera une joie d’aider la N-VA : le Vlaams Belang. En 2012, le parti de Filip Dewinter a remporté 5 sièges, la N-VA 23 : 28 sur 55, c’est une majorité étroite.

Bien sûr, un tel scénario est impensable – De Wever a répété à plusieurs reprises qu’il ne souhaite pas gouverner avec le Vlaams Belang – jusqu’à ce que les cartes soient positionnées de telle manière que l’impensable arrive. Certes, si dans certains endroits de Flandre, des partis de gauche s’alliaient au PVDA, certains partisans de la N-VA pourraient appeler à briser le cordon sanitaire en cas de besoin pressant.

Ainsi, malgré les accords préliminaires, il est plus difficile que jamais de prévoir quelles coalitions régiront quelles villes. Les grands partis ont exprimé leur veto et leurs préférences. Les petits tentent leur chance. Et tous, ils soupèsent et tentent de prendre part de jeu. Avec l’heureux effet secondaire que le vote de l’électeur a rarement été aussi décisif qu’il le sera le dimanche 14 octobre 2018.

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