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VRAI OU FAUX/ L’alimentation joue-t-elle un rôle dans la gravité des symptômes du Covid ?

 » L’alimentation détermine la gravité de la maladie provoquée par le Covid-19 « , a déclaré un centre de sport et de santé dans un message posté sur Facebook. Mais cette allégation ne repose sur aucune preuve. Une étude suggère que les patients touchés par le coronavirus et qui souffrent d’une carence en sélénium et en zinc sont plus gravement touchés par la maladie – voire décèdent – mais cela ne prouve pas que les habitudes alimentaires de ces patients soient responsables de la gravité de leur état, selon les résultats de notre fact-checking.

Ce Fact Check a été rédigé sur la base des informations disponibles à la date de publication. Découvrez ici plus de détails sur notre méthode de travail.

Le 16 octobre, Improve@nextlevel, un centre de sport et de santé situé à Arendonk – qui propose entre autres des séances de sport, des conseils nutritionnels et des compléments alimentaires – a publié le message suivant sur sa page Facebook: « Des chercheurs belges ont fait une découverte étonnante : votre alimentation déterminerait le degré de gravité de la maladie provoquée par le Covid-19 ! » titre l’article en grands caractères.

Le 18 octobre, une pharmacie de Diest faisait la promotion de suppléments de sélénium et de zinc « pour vous protéger. » Sur Twitter, un consultant en communication néerlandais qui travaille pour le secteur de la pêche qualifie le poisson et la viande – qui contiennent du zinc et du sélénium – de « remèdes miracles en période de pandémie de coronavirus. »

D’où viennent ces allégations ?

Chacun de ces articles fait référence à la publication récente d’une étude menée sous la direction de Gijs Du Laing, professeur à la faculté de bio-ingénierie de l’Université de Gand et spécialisé en «  micronutriments« , des nutriments microscopiques nécessaires en très faible quantité tels que les vitamines et les minéraux.

Un article sur cette recherche a été publié le 11 octobre sur le site internet du quotidien flamand Het Laatste Nieuws (article payant), dont le titre « Des chercheurs belges font une découverte remarquable : votre alimentation détermine-t-elle si vous tomberez gravement malade du Covid-19 ? »

Que trouve-t-on dans cet article ?

« Comment expliquer que certaines personnes touchées par le Covid-19 aient l’impression d’avoir un simple gros rhume, tandis que d’autres se retrouvent aux soins intensifs ? Cela fait 18 mois que les scientifiques cherchent une réponse à cette question. Des chercheurs belges de l’Université de Gand ont découvert que notre alimentation pouvait jouer un rôle. Ils expliquent comment ils ont mis ce phénomène en évidence et ce que les citoyens peuvent faire pour réduire ce facteur de risque au minimum », peut-on lire dans l’introduction.

L’article explique ensuite que des scientifiques, sous la direction du professeur Gijs Du Laing, ont analysé le sang de 138 patients atteints par le coronavirus et soignés l’an dernier à l’UZ Gent et l’AZ Jan Palfijn à Gand. « Des études antérieures avaient déjà révélé que les personnes présentant certaines carences nutritionnelles étaient plus gravement atteintes par certaines infections virales. Nous avons voulu vérifier si c’était également le cas pour le Covid-19 », a expliqué Du Laing au journal.

Du Laing et ses collègues ont récemment publié leur étude et leurs conclusions ont été décrites dans l’article du journal. Presque tous les patients de l’étude qui sont tombés gravement malades ou sont décédés du coronavirus présentaient de graves carences en sélénium et en zinc lors de leur admission à l’hôpital. Les patients ne souffrant d’aucune carence – ou d’une carence limitée – étaient moins gravement malades, avaient plus de chances de survie et se rétablissaient plus rapidement. En fait, une carence en sélénium ou en zinc lors de l’admission à l’hôpital semblait être un facteur de risque plus important que le diabète, le cancer, l’obésité ou les maladies cardio-vasculaires.

A la question de savoir si nous constaterions une baisse du nombre de décès et de patients Covid en soins intensifs si nous donnions des doses massives de zinc et de sélénium aux patients à risque au cours des prochaines semaines, Du Laing répond que son étude ne permet pas d’apporter une réponse. « Nous savons que le zinc et le sélénium sont essentiels pour le bon fonctionnement de notre système immunitaire et nous avons maintenant la preuve que des carences peuvent jouer un rôle dans l’évolution de la maladie provoquée par le Covid-19. Mais nous avons besoin de recherches supplémentaires pour le confirmer. »

« De plus, une cure de zinc ou de sélénium n’augmente pas immédiatement le taux de ces oligoéléments dans le sang », souligne Du Laing. « Il faut plusieurs semaines pour que leur dosage atteigne un niveau optimal. »

Interprétations erronées

Le même article a été publié dans plusieurs journaux néerlandais qui, comme Het Laatste Nieuws, font partie du groupe DPG Media, dont Het Algemeen Dagblad, De Stentor, De Gelderlander, Tubantia et PZC. Le 18 octobre, l’article a également été publié dans la version papier de Het Laatste Nieuws, avec comme titre « Votre alimentation détermine peut-être le niveau de gravité de la maladie provoquée par le coronavirus ». Il a également été publié le même jour dans le quotidien flamand De Morgen, qui fait également partie du groupe DPG Media.

Comme l’indiquent les messages postés sur les réseaux sociaux (cf. ci-dessus), certains journalistes ont apparemment tiré des conclusions trop hâtives de l’étude menée par l’Université de Gand, alléguant qu’une alimentation riche en zinc et en sélénium – ou la prise de compléments alimentaires contenant du zinc et du sélénium – protègerait contre le Covid-19 ou, du moins, contre les formes graves de la maladie. Il n’existe cependant aucune preuve.

Pas un remède miracle

Ces messages ont également attiré l’attention du journaliste scientifique Maarten Keulemans du quotidien néerlandais De Volkskrant – qui fait également partie de DPG Media. Le 19 octobre, il a publié un article (payant) dont le titre « Ni la viande ni le poisson ne sont un remède contre le coronavirus ». Dans cet article et dans une série de messages publiés sur Twitter, Keulemans formule un certain nombre d’objections à l’encontre de l’étude de Du Laing.

Aucun lien causal

Selon le Volkskrant, un des grands problèmes de cette étude est la confusion qui existe entre corrélation et causalité : êtes-vous plus gravement malade à cause d’une carence en sélénium ou est-ce l’inverse ? A moins que cette carence n’ait une autre origine ?

« Si vous tombez gravement malade, vous mangerez peut-être de façon moins équilibrée », a réagi le professeur de biologie nutritionnelle, Renger Witkamp (Université de Wageningen) dans le Volkskrant. « En cas de carence, une alarme doit retentir : comment l’expliquer ? », poursuit Witkamp. Ces patients avaient d’autres problèmes : ceux dont les taux de sélénium étaient les plus faibles souffraient également d’obésité et de diabète, d’autres avaient un cancer, étaient atteints de maladies cardio-vasculaires ou étaient très âgés. « Il est très difficile de désigner un coupable dans cette jungle de facteurs et d’affirmer : ceci le facteur qui nous permet de prédire l’évolution de la maladie. Et encore moins d’affirmer qu’il est possible d’influencer le cours des choses en prenant une pilule de sélénium ou en mangeant un steak », écrit Keulemans.

Le professeur de nutrition Christophe Matthys (KU Leuven) a également pris connaissance de l’étude et est d’accord avec cette critique, nous explique-t-il au téléphone. « Un lien entre une carence en zinc et/ou en sélénium et l’évolution de la maladie du Covid-19 ne prouve pas encore que ces carences soient à l’origine de l’aggravation de l’état du patient. Certaines carences sont très courantes auprès de certaines populations, comme les personnes obèses ou les patients atteints de cancer, des groupes dont nous savons qu’ils courent un risque plus important de tomber gravement malades après avoir été contaminés par le coronavirus. »

Matthys souligne également qu’il n’existe aucun lien univoque entre notre alimentation et notre bilan nutritionnel, vu que plusieurs mécanismes physiologiques entrent en jeu. « Si vous mangez un steak aujourd’hui, votre taux de fer augmentera, mais si vous mangez un autre steak demain, ce ne sera pas le cas, car l’absorption de fer sera réduite. Une plus forte consommation n’a donc aucun sens, en particulier dans le cas des vitamines et des minéraux. »

Le professeur Du Laing confirme au téléphone qu’il n’existe aucun lien univoque entre l’alimentation d’un patient et son bilan nutritionnel. « Nous savons que certains groupes absorbent moins facilement certains nutriments. » Du Laing reconnaît également que les personnes atteintes de certaines maladies affichent plus souvent des carences. « Au sein de chaque groupe de patients – personnes souffrant de diabète, d’obésité, de cancer, etc. – nous avons pu faire la distinction entre les personnes souffrant ou non de carences en sélénium et/ou en zinc. Au sein de ces groupes, nous avons constaté que la mortalité était plus importante chez les patients carencés. Mais cela ne prouve pas pour autant que ces carences sont à l’origine de la surmortalité et de l’aggravation des symptômes. Mais nous ne le revendiquons pas non plus », poursuit Du Laing. « C’est dommage que le titre de l’article publié dans Het Laatste Nieuws ait donné cette impression, même s’il était formulé sous forme de question. Les conclusions de nos recherches ont été récupérées par des intérêts idéologiques ou commerciaux et je ne peux que le regretter. »

D’autres recherches sont nécessaires

Si l’on en croit le professeur Renger Witkamp, l’enquête présente d’autres lacunes. Par exemple, le nombre de patients – 138 patients « Covid » dont 20 ont été admis en soins intensifs et 16 sont décédés – est trop limité pour constituer une base suffisante permettant de définir si le taux de sélénium et/ou de zinc dans le sang peut être considéré comme prédictif de l’évolution de la maladie.

Du Laing réfute cette critique. « Lorsqu’il s’agit de recherches sur des patients Covid, on ne peut pas parler de nombre réduit. De plus, nous avons utilisé des méthodes statistiques applicables à de petits échantillons et nous pouvons dès lors affirmer que nos résultats sont statistiquement significatifs. »

Par ailleurs, Witkamp souligne l’absence de groupe de contrôle dans l’étude de Du Laing et que d’autres recherches sont nécessaires. Les chercheurs ont eux-mêmes repris ce dernier point dans leurs conclusions (p. 13). « La causalité n’a pu être établie » et « nous avons besoin d’essais cliniques randomisés pour vérifier si l’administration de suppléments de zinc et de sélénium réduit le taux de décès des patients à risque, diminue la durée d’hospitalisation, accélère la guérison et permet de prévenir les symptômes du Covid à long terme. »

Le professeur Matthys défend lui aussi la nécessité de mener des recherches supplémentaires. « Nous savons que les micronutriments jouent un rôle important au niveau de notre système immunitaire, mais en Belgique nous ne disposons pas de suffisamment de données sur le bilan nutritionnel de la population. Nous avons besoin d’autres études sur le sujet, car ces données sont nécessaires pour passer à la prévention. »

Conclusion

La presse a fait état d’une étude selon laquelle les patients Covid présentant une carence en zinc et/ou en sélénium auraient un risque plus élevé de tomber gravement malades ou de décéder. Un message posté sur Facebook affirme que « L’alimentation détermine le degré de gravité de la maladie du Covid-19 ». C’est faux : l’étude n’a pas démontré qu’une carence en sélénium était responsable de l’aggravation de la maladie. De plus, il n’existe aucun lien univoque entre l’alimentation et les taux de zinc et de sélénium dans le sang. Nous considérons donc le texte publié sur Facebook comme faux.

Karine Eeckhout

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