C'est une fuite de documents, suite à un hacking de l'Agence européenne du médicament (EMA), qui a permis au BMJ, l'une des revues de médecine générale les plus lues au monde, de révéler l'info. On s'en souvient, cette cyber-attaque avait fait la Une des médias en décembre dernier. On soupçonnait la Chine et la Russie d'être derrière cette opération d'espionnage virtuel, leur but étant de décrédibiliser le vaccin Pfizer-BioNTech pour mieux démarcher les pays non suffisamment approvisionnés avec leurs propres vaccins, SinoVac et Spoutnik5. L'EMA avait alors affirmé que les fichiers (plus de 40 mégaoctets), diffusés sur le darkweb russe, avaient été manipulés et transformés.
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C'est une fuite de documents, suite à un hacking de l'Agence européenne du médicament (EMA), qui a permis au BMJ, l'une des revues de médecine générale les plus lues au monde, de révéler l'info. On s'en souvient, cette cyber-attaque avait fait la Une des médias en décembre dernier. On soupçonnait la Chine et la Russie d'être derrière cette opération d'espionnage virtuel, leur but étant de décrédibiliser le vaccin Pfizer-BioNTech pour mieux démarcher les pays non suffisamment approvisionnés avec leurs propres vaccins, SinoVac et Spoutnik5. L'EMA avait alors affirmé que les fichiers (plus de 40 mégaoctets), diffusés sur le darkweb russe, avaient été manipulés et transformés. La journaliste suisse Serena Tinari, qui signe l'article "peer-reviewed" du British Medical Journal, a néanmoins examiné de près ces documents. Il en ressort, dans des mails échangés entre l'Agence UE et Pfizer, que le régulateur européen nourrissait des préoccupations majeures sur l'instabilité de l'ARNm dans les premiers lots de vaccins commercialisés par la firme pharmaceutique. Pour rappel, l'ARNm, qui correspond au plan de fabrication d'une protéine du virus cible, permet à nos cellules de fabriquer elles-mêmes le composant contre lequel notre organisme va s'entraîner à lutter. Son principal défaut: l'extrême fragilité de cette molécule qui doit être conservée à très basse température. Selon le BMJ, dans un mail datant du 23 novembre dernier, un haut responsable de l'EMA s'inquiétait auprès de Pfizer d'une série de problèmes, en particulier au niveau de l'intégrité de l'ARNm dans les premiers lots commerciaux mis sur le marché. En clair : la proportion d'ARNm resté intact dans ces lots mis en vente n'était plus que de 78 voire 55%. Cela pouvait rendre le vaccin moins performant qu'annoncé par Pfizer qui se vantait d'avoir mis au point un produit efficace à 95% contre la covid, dans ses essais cliniques. Ce problème d'instabilité de l'ARNm concernerait aussi les vaccins d'autres firmes, comme Moderna et CureVac. Finalement, le 21 décembre, l'EMA a autorisé le vaccin Pfizer-BioNTech, en annonçant, sur son site internet, que "la qualité de ce vaccin est cohérente et acceptable". L'Agence a-t-elle reçu entretemps suffisamment de garanties de la firme américaine pour faire cette déclaration? Le problème a été résolu de manière satisfaisante, selon l'EMA qui affirme, par ailleurs, que, bien que les mails individuels soient authentiques, les informations divulguées sur le darkweb ont été en partie trafiquées, avec des titres ajoutés ou des données agrégées. Ces documents permettent cependant à la communauté médicale de s'interroger sur l'instabilité de l'ARNm, peut-être plus problématique qu'il n'y paraît, et donc sur la qualité des vaccins. On sait que la molécule doit être intacte pour que le vaccin soit pleinement efficace. La question est de savoir si une dégradation même mineure d'un brin d'ARNm peut sérieusement diminuer les performances du vaccin. Le BMJ a ainsi interrogé Pfizer, Moderna et CureVac pour savoir quel pourcentage de stabilité de l'ARNm ils considéraient comme acceptable pour les vaccins contre la covid19. Aucun n'a répondu clairement. Le régulateur britannique du médicament, également interrogé, n'a pas répondu non plus, arguant que ces critères d'acceptation étaient commercialement confidentiels... L'EMA ne fournit pas davantage d'infos sur ces critères, mais a toutefois reconnu que l'efficacité du vaccin dépendait de la quantité suffisante d'ARNm intact. L'Agence a juste ajouté que le niveau d'ARNm dégradé des lots incriminés était trop bas pour constituer un risque de santé, mais n'en a pas dit davantage sur les conséquences en termes d'efficacité. De son côté, Pfizer assure que la qualité de tous les lots mis sur le marché est testée deux fois, conformément aux spécifications convenues avec les autorités régulatrices. On aurait aimé davantage de transparence et de détails sur les critères d'acceptabilité de l'ARNm dégradé. Autre question: à qui ont été administrés les vaccins des premiers lots commerciaux qui semblent avoir présenté des problèmes de performance? Pas de réponse. Par Thierry Denoël (avec Knack)