Laurent Crenier en connaît un rayon sur le diabète. Endocrinodiabétologue de formation, il est le directeur de la clinique de détectologie de l'hôpital Erasme, à Bruxelles, ainsi que le président de l'association belge contre le diabète. Un métier qui a énormément changé : " Quand j'ai commencé, il y a vingt-sept ans, ce n'était pas du tout une maladie "à la mode", et on proposait toujours les mêmes traitements qu'il y a quarante ans. " Sauf que, depuis, la proportion de diabétiques dans la population est montée en flèche, et avec elle, l'intérêt du public (et des compagnies pharmaceutiques) pour la maladie. " Il faut bien différencier le diabète de type 1 et le diabète de type 2, rappelle Laurent Crenier. Dans le cas du diabète de type 1, le pancréas ne sécrète plus d'insuline, donc le taux de sucre dans le sang augmente tout le temps, et si on ne fait rien, on peut mourir. Dans le cas du diabète de type 2, on a aussi une glycémie élevée, mais parce que le corps ne répond pas bien à l'action de l'insuline. Quand on parle "d'épidémie de diabète", c'est au type 2 qu'on fait allusion, parce que comme les gens sont de plus en plus sédentaires, ils sont aussi de plus en plus à risque. " Dont acte : " Il y a environ 600 000 diabétiques en Belgique, soit un vingtième de la population, ce qui est énorme ; et parmi eux, 90 % souffrent d'un diabète de type 2. " Une proportionnalité déséquilibrée, qui influence évidemment la recherche.

La Région wallonne n'aurait pas apporté son soutien à notre projet s'il était trop risqué.

" Parfois, les gens croient que l'industrie pharmaceutique est peuplée de bons samaritains, poursuit Laurent Crenier. Moi, je les aime bien, ils produisent de bons médicaments, mais in fine, cela reste une industrie. Il est donc plus porteur de faire des médicaments pour les maladies chroniques que de chercher un remède au diabète de type 1. " Et de souligner que s'il y a par conséquent beaucoup plus d'argent alloué à la recherche liée au diabète de type 2 qu'au type 1, il ne faut pas être injuste non plus. " Il y a eu énormément de progrès aussi dans l'approche du diabète de type 1. Avant, on devait se piquer le bout du doigt pour contrôler l'insuline. Désormais, cela se fait grâce à un senseur collé sur la peau. Autre évolution : on arrive presque à la mise en place d'un pancréas artificiel, qui injecte automatiquement de l'insuline selon les données fournies par le patient. " Autant de raisons de se réjouir. " La qualité de vie des patients diabétiques de type 1 a énormément changé en cent ans. On a beaucoup plus de moyens de le traiter qu'avant. Et on a démontré que si un diabétique se traite correctement pour garder sa glycémie en dessous d'un certain seuil, il ne va pas mourir plus vite que quelqu'un qui n'est pas diabétique, ce qui n'était pas du tout le cas il n'y a pas si longtemps. Dans les années 1960, aux Etats-Unis, les diabétiques qui voulaient entrer à l'université se voyaient refuser l'admission, parce qu'à l'époque, on pensait qu'ils avaient une espérance de vie de 40 ans tout au plus. " Une situation qui a bien changé aujourd'hui : " Le diabète de type 1 n'est pas guérissable, certes, mais cela étant, en Belgique, quel que soit le diabète dont on souffre, on peut le traiter très facilement avec les meilleures technologies et médicaments au monde. "

Laurent Crenier, directeur de la clinique de détectologie de l'hôpital Erasme, à Bruxelles. © dr

Parallèle entre science et foi

Prévenir le diabète de type 1 à l'aide d'un simple vaccin ? Vincent Geenen n'est pas le premier à avoir travaillé sur le sujet, et il reconnaît d'ailleurs de bon coeur les erreurs qui l'ont empêché d'y parvenir jusqu'ici, mais aussi celles des autres et ce qu'il en a appris. D'ailleurs, s'il s'apprête à tester, en octobre, un vaccin ADN, d'autres pistes sont déjà mises en place au cas où ce dernier n'aurait pas les effets escomptés. " On a déjà tenté trois vaccinations avec des peptides IGF2 et rien constaté. Ici, si l'ADN ne fonctionne pas, on va aussi s'orienter vers l'ARN. Bien sûr qu'il y a des risques, la vaccination plasmidienne est difficile à manipuler, et on n'est pas certain que cela va donner de bons résultats. Mais les risques sont inhérents à toute recherche, et nous sommes confiants : la Région wallonne n'aurait pas apporté son soutien à notre projet Thydia s'il était trop risqué. " Car les risques ne manquent pas, et les chercheurs qui les ont précédés l'ont prouvé.

Ainsi, dans les années 1980, une équipe française avait décidé de donner de la cyclosporine, un immunosuppresseur prescrit pour éviter les rejets de greffes, à des enfants diabétiques de type 1. Miracle : leur diabète s'était arrêté. Seul problème, ainsi que l'explique Laurent Crenier, les effets secondaires non négligeables du médicament : " Si on donne de la cyclosporine à un patient atteint du diabète, il sera d'abord très content, parce qu'il ne devra plus s'injecter d'insuline, mais après dix ans, il sera en dialyse parce que ses reins seront foutus, et il ne sera plus content du tout. " C'est là toute la complexité de la recherche d'un traitement contre le diabète de type 1. " Cela fait cinquante ans qu'on affirme qu'on va guérir le diabète de type 1 dans les dix ans, souligne Laurent Crenier, et pourtant, on n'y est toujours pas. C'est rendu très difficile par un point évident. Quelqu'un qui a le sida ou le cancer, par exemple, sait qu'il risque de mourir et peut tolérer des traitements très agressifs avec beaucoup d'effets secondaires. Mais le diabète de type 1 n'est plus une maladie mortelle, on peut vivre "bien" avec lui et les traitements ne présentent pas beaucoup d'effets secondaires. Autrement dit, si on veut guérir, il faut trouver un médicament qui a très peu d'effets négatifs. " Et idéalement, trouver des sujets sains sur lesquels le tester. " Ce qui est quasiment impossible, car il faut dépister des gens qui ne présentent pas de symptômes ".

Un point de vue que ne partage pas Vincent Geenen : " Le Registre belge du diabète a collationné tous les paramètres donnant lieu au diabète de type 1, et dans leur inventaire, on sait facilement déceler les personnes faisant partie de familles à haut risque, qui n'ont pas encore le diabète mais qui ont une forte probabilité de le développer ". Et d'assurer qu'entre " la science et la foi, il y a quelque chose d'extrêmement parallèle. Il faut croire en quelque chose, le scientifique croit en son travail et celui qui a la foi croit en Dieu ". Laurent Crenier, lui, se range plutôt de l'avis de saint Thomas, et croira au vaccin quand il le verra. " La plupart des grandes révolutions médicales arrivent sans prévenir, et on ne sait jamais les prédire. Trois ans avant le lancement de la technologie qui mesure la glycémie sans se piquer, on pensait que c'était impossible. On est encore loin d'un traitement du diabète de type 1, mais qui sait, peut-être que dans deux ans, quelqu'un fera une découverte qui va tout changer ".

Par Kathleen Wuyard.