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Des masques, du gel hydroalcoolique, des respirateurs, des lits... Quand les besoins se font aussi urgents dans nos hôpitaux, l'heure n'est pas à l'échafaudage de grandes réformes. Pourtant, au-delà de la débâcle, des craintes légitimes et de la débrouille interpellante dans laquelle le personnel soignant continue à se démener, la crise sanitaire en cours révèle déjà trois leçons à plus long terme. Toutes annoncent ou confortent des facettes essentielles de l'hôpital de demain. Comme si le coronavirus accentuait et accélérait la capacité de résilience des sociétés qu'il touche violemment. Une lueur d'ordre dans le chaos, bien réel et humainement complexe à appréhender pour ceux qui lui font face en première ligne. " S'il fallait encore à Maggie De Block une démonstration évidente de l'utilité des réseaux hospitaliers, le virus la lui a amenée. " Pour Paul d'Otreppe, directeur général de la clinique Saint-Luc de Bouge et président de l'Association belge des directeurs d'hôpitaux (ABDH), la crise conforterait l'importante réforme menée par la ministre fédérale de la Santé (Open VLD), adoptée en février 2019 et entrée en vigueur le 1er janvier dernier. Celle-ci contraint chaque hôpital à s'intégrer dans l'un des vingt-cinq réseaux publics, privés ou mixtes du pays (huit en Wallonie, quatre à Bruxelles et treize en Flandre). Ils visent à rationaliser et à optimiser l'offre de soins, en accentuant les collaborations entre les hôpitaux et en encourageant le regroupement de leurs compétences respectives. Or, la logique des réseaux se serait révélée cruciale pour faire face au Covid-19. Tant pour transférer des patients en soins intensifs d'un site à l'autre que pour organiser, par exemple, la distribution de gel hydroalcoolique. " Les réseaux sont devenus l'outil incontournable de gestion de la crise, poursuit Paul d'Otreppe. Les hôpitaux qui préfèrent encore fonctionner de leur côté risquent d'ailleurs de se retrouver noyés dans les prochains jours. " L'intercommunale Vivalia, qui regroupe quatre hôpitaux aigus de la province de Luxembourg et du sud-namurois, constitue déjà un réseau à part entière depuis dix ans. " Avec la crise, les hôpitaux sont obligés de réfléchir non plus seuls, mais globalement, confirme son directeur général, Yves Bernard. Tout ce qui freinait jusqu'ici la concertation, comme les obstacles de stratégie ou d'obédience, n'a plus de raison d'être dans le contexte actuel. Les a priori sont tombés et j'espère que sur le long terme, nous pourrons garder ces acquis de collaboration développés face au danger. " De son côté, Yves Hellendorff, le secrétaire national de la CNE, regrette que la réforme n'ait pas tenu compte des balises formulées il y a deux ans par le syndicat. Il demandait entre autres que les moyens financiers engendrés par la réduction des dépenses soient réinjectés pour renforcer l'effectif du personnel soignant. Mais aussi que le rapprochement entre hôpitaux ne serve pas d'alibi pour accroître la privatisation de leurs services. " Quand un hôpital aura délégué tous ses services de soutien à des logiques marchandes, il sera dépendant, annonce-t-il. On verra, à ce moment-là, si ces services marchands pourront faire passer l'intérêt public avant celui des actionnaires. Quand on voit à quel point les laboratoires allemands phagocytent les capacités de biologie clinique belge, on ne devient certainement pas autonome pour répondre aux enjeux de crise future. " C'est désormais sur les Régions que repose la dernière possibilité, pour les syndicats, de faire passer leurs revendications. Le 12 mars dernier, le gouvernement wallon a marqué son accord sur un projet d'arrêté relatif à la procédure d'agrément des hôpitaux. Il prévoit, entre autres, la possibilité de fixer des normes d'agrément complémentaires propres à la Wallonie. " Lors des discussions avec le fédéral, je serai aussi particulièrement attentive à l'accessibilité géographique et financière des soins et au maintien de leur qualité ", garantit la ministre wallonne de la santé, Christie Morreale (PS). Depuis plusieurs années, des voix s'élèvent pour préconiser un financement non plus au départ des actes ou des prestations d'un hôpital, mais plutôt à partir des pathologies. Face à l'épidémie, les hôpitaux ont dû revoir leur organisation sur cette base. " On voit des étages intensifs où l'on retrouve des anesthésistes et des intensivistes, des urgences avec un mixte d'urgentistes, de chirurgiens ou d'autres intervenants, et des étages d'hospitalisations Covid avec un mixte de médecine interne, observe Paul d'Otreppe. Bref, les hôpitaux ont remixé l'ensemble de leur organisation autour de la prise en charge du Covid. Cela démontre qu'un financement par pathologie serait plus flexible. Il permettrait de s'adapter à la demande du moment. " Les résultats liés au traitement d'une pathologie importeraient alors plus que la nature de l'activité médicale pratiquée pour y parvenir. " Le financement ne serait plus un frein à l'innovation médicale ", conclut Paul d'Otreppe. Pour endiguer la pandémie, la stratégie actuelle actionne deux leviers : d'une part la sécurité, via les mesures de confinement, et d'autre part la qualité, en augmentant par exemple le nombre de tests très précis de microbiologie, appelés PCR, de 2 000 à 10 000 par jour. Selon Paul d'Otreppe, la logique de qualité et de sécurité sera également la base de la facturation des soins de santé de demain : le patient paiera en fonction de ces deux critères, afin d'inciter chaque hôpital à se concentrer sur l'offre de soins dans laquelle il excelle. Introduits il y a quelques années, les questionnaires Prems, centrés sur l'expérience de soins, et Proms, axés sur leurs résultats, contribuent entre autres à la mise en oeuvre d'un paiement à la performance des hôpitaux en Belgique, comme c'est déjà le cas dans de nombreux pays. Les premiers indicateurs ont été définis en 2018. Ils joueront un rôle encore plus important dans les prochaines années.