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" Mon papa ne se sentait pas bien depuis janvier. Des douleurs dans les omoplates, la nuque, le ventre. Divers examens n'ont rien révélé. Le 6 avril dernier, il se trouve dans un grand état de faiblesse et son médecin l'envoie aux urgences pour un bilan. Un scan révèle une tache au niveau des poumons et un grand déficit en sodium, il est hospitalisé pour suspicion de Covid-19. Un frottis est négatif. Son taux de sodium remonte, il peut rentrer chez lui le 9 avril. Le 16, il n'est toujours pas bien. Il fait appel à nouveau au médecin traitant. Celui-ci le fait hospitaliser pour une suspicion de Covid-19. C'est la dernière fois que je vois mon papa et je n'ose même pas le prendre dans mes bras... Le soir, les urgences nous appellent : cancer du poumon, avec probablement des prolongations digestives. L'urgentiste nous dit que la situation est grave et, bien qu'entre les lignes, de manière abrupte, qu'il n'y aura pas d'acharnement. Comment se fait-il que rien n'a été détecté le 6 avril ? Le Covid-19 les aurait-il aveuglés ? Pendant 48 heures, on essaie désespérément de contacter le médecin-chef qui change chaque jour et qui doit me retéléphoner mais ne le fait pas. Je contacte un pneumo- oncologue prêt à s'occuper de mon papa mais l'hôpital ne veut pas le transférer, un arrêté interdirait les transferts à cause du Covid-19... Mais il n'est pas positif au Covid ! Nous pourrions alors le transférer dans un hôpital plus spécialisé. Nouveau refus. Le 21, mon père passe enfin un pet scan. Des lésions font penser au Covid... Encore ! Remis à nouveau en isolement, il laisse son téléphone s'éteindre. Nous n'avons plus de moyen de le joindre car... il n'y a pas de téléphone dans les chambres d'isolement. Un comble ! Le lendemain, une infirmière lui fait installer un téléphone. J'arrive à le contacter, à lui parler une dernière fois. Ma maman essaie de le joindre cinq minutes plus tard, mais le téléphone sonne occupé... La ligne s'avérera hors service. Papa dort et maman ne pourra plus lui parler, il s'éteindra dans la nuit. Le lendemain, personne ne sait nous dire de quoi il est mort. Nous nous rendons à la morgue pour le voir une dernière fois. Après trente minutes, on nous présente un grand sac blanc. Fermé. Nous ne pourrons pas le voir. Il est toujours considéré comme victime potentielle du Covid. Nous sommes devant ce sac, maman lui parle... à deux pas des deux ouvriers de l'hôpital qui discutent de ce qu'ils ont mangé la veille. Le lendemain, nous recevons une fois encore la confirmation... qu'il n'avait pas le Covid. Que d'occasions manquées... Quelle tristesse et quelle déshumanisation. Il est vrai qu'il faut " prendre soin de soi et prendre soin des autres ". Nous l'entendons beaucoup, et il n'y a rien de plus vrai. Par contre, pas un mot pour ceux qui, malheureusement, n'ont pas eu cette chance de rester intacts. Pourquoi n'avons-nous pas un tant soit peu préparé les gens en bonne santé à parler aux gens impactés ? Ce n'est simplement pas la priorité... Du moins, c'est cela que je ressens. Voilà ce que nous avons vécu et ce dont je n'ai pas entendu parler. Comment faire son deuil dans de telles conditions ? Comment peut-on justifier si peu d'humanité ? "