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Virologues, généticiens, microbiologistes, épidémiologistes... Ils sont des centaines à avoir mis de côté leurs travaux pour accélérer la recherche. Depuis que les Chinois ont partagé le séquençage du Sars-CoV-2, en janvier dernier, les laboratoires sont mobilisés pour trouver un remède, un traitement, un vaccin. Et chacun développe sa méthode. La Belgique et la France possèdent deux vaccins potentiels. Leurs chercheurs ont décidé de travailler à partir de sérums préexistants et de les combiner avec le Sars-CoV-2. A Louvain, ils utilisent comme support le vaccin contre la fièvre jaune. Concrètement, ils assemblent le génome du vaccin de la fièvre jaune avec une partie de celui du coronavirus, pour obtenir un dérivé de vaccin. La technique a fait ses preuves contre le Zika, le virus Ebola et la rage. A Paris, l'Institut Pasteur mise, lui, sur le vaccin contre la rougeole comme vecteur contre le coronavirus. Il s'agit, ici aussi, de modifier le virus atténué de la rougeole en y insérant des gènes du coronavirus. Un procédé déjà utilisé pour en développer contre le Zika, le Mers-CoV, le Lassa et le chikungunya. " Ce sont des vaccins sûrs et efficaces, explique le professeur Johan Neyts, responsable du laboratoire de référence en virologie à la KULeuven. Tous les pays peuvent donc produire ces dérivés de vaccin, parce que c'est quand même bien le but... " Tant à la KULeuven qu'à l'Institut Pasteur, la démarche de customisation reste traditionnelle : observer le virus, puis tester des modèles de vaccins sur les souris, ensuite sur les hommes. Une technique sûre mais longue, qui nécessite de 12 à 24 mois. En parallèle des laboratoires universitaires, des sociétés biopharmaceutiques se basent sur des technologies encore très expérimentales. Les start-up les plus avancées sont Moderna Therapeutics, installée à Cambridge (Massachusetts), sur la Côte est américaine, et, en Europe, CureVac, située dans le Bade-Wurtemberg. Leur méthode consiste à synthétiser une protéine du Sars-CoV-2, appelée protéine de spicule, présente à la surface du virus et qui lui permet de s'accrocher aux cellules. Cette protéine est ensuite injectée dans le corps d'un patient sain. Objectif : déclencher une réaction immunitaire et créer des anticorps reconnaissant l'agent pathogène. Une méthode dite à ARN (une copie transitoire d'une portion d'ADN) plus rapide, puisqu'elle permet d'éviter les tests sur les souris et, dès lors, de gagner du temps. Aucun vaccin de ce type n'est à ce stade commercialisé. Son prix demeure très élevé et le produire à grande échelle entraîne des coûts faramineux. Aucun vaccin n'est sérieusement attendu avant dix-huit mois. D'ici là, la priorité pour de nombreux laboratoires est d'explorer des nouveaux traitements ciblant le Sars-CoV-2. Comment s'y attaquer efficacement ? En fait, un traitement antiviral n'a rien à voir avec un traitement antibiotique. Au contraire des antibiotiques qui éliment totalement les bactéries d'un organisme, les antiviraux sont incapables de détruire les virus. " Comme le virus vit à l'intérieur des cellules de son hôte, pour le tuer, il faudrait aussi tuer l'hôte, souligne le docteur Leen Delang, virologue au laboratoire de virologie et de chimiothérapie à la KULeuven et professeure assistante en faculté de médecine. Les antiviraux sont virostatiques, c'est-à-dire qu'ils inhibent le développement d'un virus. " Autrement dit, un antiviral est un médicament qui ne " guérit " pas, mais qui limite au maximum les effets nocifs d'un virus. La structure des coronavirus est composée de deux parties essentielles : leur enveloppe et un " moteur " moléculaire permettant leur réplication. La première varie beaucoup d'un coronavirus à l'autre. Le second, en revanche, se révèle quasi identique chez tous. " En ciblant ce moteur, il est possible de développer un antiviral qui, s'il fonctionne sur un coronavirus, sera efficace sur tous les autres ", détaille Leen Delang. Mais mettre au point un médicament coûte quelques centaines de millions d'euros et prend une dizaine d'années. " Et faute de budget, en dehors des épidémies, nous avons perdu beaucoup de temps. " A ce stade, aucun traitement curatif validé n'est disponible. Les scientifiques ont donc rouvert leurs catalogues pour mettre la main sur d'anciens médicaments. Ce recyclage s'appelle le repositionnement thérapeutique. L'avantage : si l'une de ces molécules est efficace, elle sera immédiatement disponible. Ils explorent essentiellement quatre molécules. Toutes présentent une activité antivirale contre le Sras-CoV-2 dans les cultures cellulaires, en labo, dans une éprouvette. Et toutes ont été développées pour d'autres indications. " Par conséquent, nous ne pouvons pas nous attendre à ce que ces molécules soient très puissantes contre ce coronavirus ", poursuit la virologue. Une des molécules est le remdesivir, du laboratoire américain Gilead, mis au point contre le virus Ebola et en cours de développement. Des données in vitro et sur l'animal ont montré qu'il était capable d'inhiber efficacement le Sras-CoV-1 et le Mers. Très récemment, il a aussi montré une activité antivirale contre le Sras-CoV-2 dans les cellules. Ainsi en Chine, le remdesivir est à l'essai chez des patients touchés par le Covid-19. D'autres études sont en cours aux Etats-Unis, à Singapour et en Corée du Sud. " On ne peut donc rien en déduire ", indique Leen Delang. Autre piste, un cocktail anti-VIH relativement ancien, qui associe deux molécules (lopinavir et ritonavir). Des essais sont en cours, toujours en Chine. " Une première étude clinique chez des patients Covid-19 a montré que le traitement n'entraînait pas une guérison plus rapide. " La voie de la favipiravir, développé à l'origine contre le virus de la grippe, est également explorée. Les premiers résultats d'une étude clinique sur un petit groupe de patients semblent prometteurs. Mais aussi la chloroquine, un antipaludéen peu cher et facile à produire et qui fait grand bruit ces derniers jours. Depuis l'ébauche d'un essai clinique présenté comme prometteur par l'infectiologue Didier Raoult, qui l'a réalisé sur 24 patients. Des chercheurs de la KULeuven avaient montré, en 2004, qu'elle affichait une activité antivirale dans les cellules contre le Sras 1. Il semblerait qu'elle se soit montrée efficace contre le Sras-CoV-2. " L'efficacité clinique pour les patients Covid-19 n'est actuellement pas claire ", prévient l'experte.Bref, pas vraiment de résultats cliniques. Alors, certaines équipes ne se contentent pas de viser les antiviraux déjà connus. " Nous passons au crible 18 500 composés, dont des molécules encore inexploitées, qui pourraient inhiber le virus ", déclare le professeur Johan Neyts. Depuis plusieurs semaines, il teste 15 000 principes actifs expédiés par l'institut de recherche biomédical Scripps en Californie, aux frais et à la demande de la Fondation Bill & Melinda Gates, dont l'un des principaux objectifs, à l'échelle mondiale, est d'améliorer les soins de santé. Pour ne pas chercher une aiguille dans une botte de foin, son labo s'appuie sur de puissants robots, capables d'établir des correspondances biologiques entre l'action d'une molécule et le mode d'infection du virus.Pour l'heure, il s'agit de traiter dans l'urgence les patients. Un groupe de travail, comprenant des spécialistes, vient d'arrêter un protocole de traitement à destination des hôpitaux. Il y a inscrit l'hydroxychloroquine , un dérivé moins nocif que la chloroquine, pour les malades hospitalisés. Dans les cas les plus graves, les patients reçoivent en plus du remdesivir en intraveineux. Si les financements aujourd'hui se multiplient, les chercheurs se montrent tout de même amers. " On n'avait pas tort de dire qu'il fallait étudier ces virus. Nous savions qu'ils comptaient des membres dangereux que nous ne connaissions pas encore, réagit le professeur Johan Neyts. On est déjà à la troisième épidémie, après le Sars et le Mers. Il y en aura d'autres. " La docteure Leen Delang, elle aussi, éprouve un sentiment de déjà-vu. " Les travaux préliminaires sur les coronavirus ont principalement été effectués dans des laboratoires universitaires. Or, pour développer un médicament, il faut de gros budgets. S'ils avaient été là, nous aurions probablement un antiviral pan-corona. " Et d'ajouter : " La recherche fondamentale est notre meilleure assurance contre les pandémies. "