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Partout, ce fut la même course contre la montre : trouver l'individu par qui tout a commencé, celui qui, le premier, a été en contact avec l'agent pathogène à l'origine de la pandémie et l'a transmis à d'autres, qui eux-mêmes l'ont transmis à d'autres, etc. En Italie, la quête a échoué. Il reste introuvable et, selon les experts locaux, a circulé de manière " inaperçue ", " silencieuse " durant plusieurs semaines. En France aussi, la recherche a avorté. En Chine, les scientifiques tentent toujours de remonter au point de départ. Est-ce une vendeuse de poisson, sur le marché de Wuhan, qui développe, dès le 10 décembre, les symptômes du Covid-19 ? Raté, selon le South China Morning Post, quotidien en langue anglaise basé à Hong Kong, la piste semble conduire à un homme originaire de la province de Hubei, où se situe la ville de Wuhan, qui contracte dès la mi-novembre une pneumonie atypique. En tout cas, l'un d'eux est devenu, sans le savoir, " une arme biologique ambulante ". Quel est l'intérêt de connaître le " cas index ", également appelé " patient zéro " ? Il n'est pas utile pour la mise au point d'un vaccin ou d'un traitement. L'enjeu scientifique est d'abord de mieux appréhender le virus et, pour cela, il est indispensable de déterminer comment cette personne a été contaminée. En fonction de sa profession, de ses habitudes de vie, des contacts qu'elle a eus, on peut remonter à l'animal source, celui qui lui a transmis l'agent pathogène. Ensuite, les chercheurs doivent repérer le deuxième cas, le premier malade désigné " patient 1 " et, là encore, établir la méthode de contamination. Est-ce la même source ? A-t-il d'ailleurs été contaminé par le patient zéro ? Comment retrouver ce fameux patient zéro ? Si les moyens ont évolué, rendant possibles des recherches plus rapides, la technique est aussi vieille que la peste : le contact tracing, mené en Belgique, par l'institut de santé publique Sciensano, assisté des autorités communautaires de santé. Pour remonter la chaîne de transmission, les épidémiologistes retracent le parcours des premiers malades identifiés : quel a été leur emploi du temps, quels moyens de transport ont-ils empruntés, qui ont-ils côtoyé, où sont-ils allés ? A chaque fois, ils appellent les personnes que les malades ont fréquentées pour vérifier si elles présentent des symptômes. Si c'est le cas, elles sont testées et isolées. La démarche se révèle complexe, davantage aujourd'hui à l'heure de la mondialisation, et doit impérativement se faire tôt. Pourquoi ? Parce qu'elle permet de dessiner une cartographie, de pister la maladie, voire de localiser et d'en détruire le foyer. L'enquête permet également d'anticiper une nouvelle zone à risque de contamination. Surtout, l'investigation aide à évaluer les mesures les plus efficaces à mettre à place pour contrer la transmission d'un virus. Autre intérêt : affiner la vitesse de propagation de l'agent infectieux, qui dépend de son taux de reproduction de base (R zéro), c'est-à-dire du nombre moyen de personnes qu'un malade peut contaminer. Autrement dit, mettre la main sur ce patient zéro se révèle crucial dans le contrôle d'une épidémie. Il n'est pas toujours facile de le repérer. Singulièrement quand il est asymptomatique. Le médecin épidémiologiste Luc Perino, qui vient de publier Patients zéro. Histoires inversées de la médecine (1), note que, pendant longtemps, on ne concevait pas qu'il y ait des porteurs sains qui puissent héberger l'agent pathogène sans être malades. Ce fut le cas pourtant d'une cuisinière irlandaise, Mary Mallon, arrivée à New York pour être employée par de riches maisons à partir de 1900. Elle change souvent de familles. Partout où elle a travaillé, on tombait comme des mouches. Mary Mallon infectera au moins une cinquantaine de personnes, dont trois sont mortes. Sans que personne ne fasse le lien avec cette tueuse en série qui s'ignorait, jusqu'en 1906, quand un père de famille engage un médecin qui remonte jusqu'à la porteuse saine, celle qui véhicule le bacille de la typhoïde, la force à se faire examiner pour mieux comprendre cette maladie. Elle refuse. Mary Mallon est alors placée à l'isolement, sur une petite île au large de New York, durant vingt-trois ans. Contagieux mais pas malades. C'est peut-être le cas des porteurs du Covid-19 pistés, en vain, dans plusieurs pays. L'enquête peut s'avérer longue et délicate. Le patient zéro peut être dans un état critique, dans le coma, voire mort. Il le devient parfois à tort. Pour le sida, rappelle Luc Perino, on se jeta d'abord sur Gaëtan Dugas, steward canadien hyperactif qui, sans le savoir, aurait transmis le virus à plusieurs dizaines de personnes en Californie. On identifie ensuite une médecin danoise, qui dirigeait un hôpital au Zaïre, puis un marin norvégien, qui aurait fréquenté des prostitués au Cameroun, jusqu'à un chasseur zaïrois mordu par un singe en 1921. " Le succès d'une stratégie en cas d'épidémie se fera en identifiant les cas et en les isolant ", expliquait, début mars, au Vif/L'Express, le docteur Marc Van Ranst, virologue à la KULeuven et responsable du laboratoire de référence. Désormais, au vu du nombre de cas identifiés en Belgique, l'identité du patient zéro, celui qui a importé le Covid-19 sur le territoire, a perdu de sa pertinence. " Au bout d'un moment, on ne sait plus exactement comment une première personne aurait pu attraper la maladie. " Une investigation rendue mécaniquement davantage plus complexe que le virus a, depuis lors, quitté la Chine et déjà parcouru la moitié du monde. La chance de le dénicher est désormais gâchée : celle, juste après le congé de carnaval, lorsque de nombreux vacanciers porteurs du virus sont rentrés. " Dès lors qu'une stratégie de suivi individuel des personnes à risque n'était plus possible, il a fallu passer à des mesures collectives ", déclare le professeur Marius Gilbert, épidémiologiste et maître de recherche à la faculté des sciences de l'ULB. Mais ces patients zéro, n'aurait-on pas fini par tous les oublier ? Qui se souvient du docteur Liu Jianlun, mort du Sras 1, en 2003 ? Originaire de Canton, le médecin se rend à Hong Kong, où, en un week-end, il contamine son hôtel, l'hôpital et l'aéroport. Plus tard, Liu Jianlun est détrôné : le cas index fut un grossiste de Canton, contaminé par une civette, elle-même infectée par une chauve-souris. Son nom a, lui aussi, été oublié. Et sans doute en sera-t-il de même avec le Covid-19.