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Plus long et plus contrôlé. Le confinement a été prolongé au-delà de la date initiale du 5 avril. L'annonce ne faisait guère de doute car les experts étaient formels : après deux semaines de confinement, la vague était toujours " épidémique ", selon le professeur Emmanuel André, médecin microbiologiste à la KULeuven et porte-parole interfédéral de la lutte contre le Covid-19. L'allongement durera jusqu'au 19 avril au moins et pourrait s'étendre jusqu'au 3 mai. Alors à quoi s'attendre quand on demande à la population d'un pays entier de rester chez elle deux semaines, un mois, voire plus ? Quels vont être les effets sur son mental, sur ses comportements sociaux ? Et quelles pathologies pourraient-elles apparaître ? Un tel confinement est une expérience humaine totalement inédite, sur laquelle la science n'a aucun recul. Difficile dès lors d'anticiper l'impact psychologique. On commence cependant à collecter des données. Plusieurs équipes, notamment à l'UCLouvain, tentent de savoir ce que vivent les confinés. Elles ont lancé une enquête en ligne pour mieux comprendre la façon dont le confinement est vécu, et les stratégies déployées pour y faire face. D'autres études ont déjà livré un premier aperçu. Ainsi, en février, en plein coeur de l'épidémie, des chercheurs du centre de santé mentale de Shanghai ont sondé (en ligne) l'état psychique des Chinois soumis à un huis clos le plus strict. Selon leur enquête, 35 % présentaient un stress modéré et 5 % un stress sévère. Les femmes manifestaient les formes les plus élevées de détresse. En confinement, la charge physique mais aussi mentale de la plupart des femmes augmente : faire les repas, les courses, le nettoyage, les lessives, superviser les cours et les devoirs, et, entre les coups, télétravailler. Une observation qui concorde avec d'autres enquêtes, chez nous, qui démontrent que les femmes continuent d'assurer presque deux tiers du travail ménager et parental. En l'occurrence, une pression guère nouvelle, mais le confinement l'a vraisemblablement amplifiée. L'anxiété explosait également chez les 18-30 ans, sans doute davantage exposés sur les réseaux sociaux à un volume d'informations dont l'excès engendre l'angoisse, et chez les plus de 60 ans, forcément, la mortalité étant plus élevée parmi ce groupe d'âge. Le danger vient de dehors et le confinement à domicile semble procurer, au début, un sentiment de sécurité. Mais il peut devenir une souffrance psychologique en soi, comme le rapporte une étude présentée, mi-mars dernier, par la revue scientifique The Lancet. Ici, des chercheurs du King's College (Londres) ont réalisé une méta-analyse (une littérature compilant les résultats de recherches récentes) sur l'impact psychologique d'une quarantaine mise en place dans dix pays pour endiguer le Sras (2003), Ebola (2014) ou le H1N1 (2009), et les moyens de l'atténuer. Ce qui surgit en premier est la peur d'être contaminé ou de transmettre le virus à ses proches, la frustration, le sentiment de solitude, l'ennui. Leur document de synthèse pointe surtout que c'est d'abord l'étendue d'un confinement qui influe sur la gravité des effets psychologiques. Une durée supérieure à dix jours entraîne des séquelles plus importantes. Les troubles de l'humeur et l'irritabilité sont les difficultés fréquemment observées. La détresse psychique s'exprime par des symptômes de stress, de la colère, de la confusion et une plainte dépressive, voire, au 15e jour de confinement, un syndrome post-traumatique. " On retrouve dans le confinement des éléments du trauma : la surprise et la violence d'un événement auquel personne n'était préparé, explique Dimitri Haikin, psychologue clinicien et président de la plateforme psy.be. Un événement tout à fait extraordinaire qui vous précipite brutalement dans l'inconnu. Et ce qui vous était familier, le monde d'hier, vos repères quotidiens n'existent plus et vous devez dans l'urgence organiser une nouvelle vie, avec des préoccupations jusque-là inconnues. " Il peut y avoir alors chez certains une sorte de sidération, un choc. Les premiers temps, ce changement violent peut engendrer de l'inquiétude, l'impression de perdre pied. Puis, après quelques jours, vient l'angoisse qui, avec la durée, va crescendo, à mesure que le décompte des malades et des morts devient quotidien, que l'ennemi se montre plus visible, réel, concret. Pour l'instant, on distingue nettement deux groupes au sein de la population, selon Dimitri Haikin. Ceux qui souffrent de fragilités mentales antérieures, des patients avec des troubles sévères ou psychiatriques. " Pour ces personnes, la crise sanitaire vient renforcer leur pathologie et on assiste à davantage de flambées induites par le confinement. En temps normal, avec une prise en charge habituelle, les crises sont plutôt contenues. Mais l'incertitude face à la durée du confinement pourrait majorer leur degré d'angoisse. " L'autre groupe, ce sont les confinés plus ou moins flippés.Coronavirus et confinement sont également très présents dans les appels reçus par Martine Vermeylen, psychologue clinicienne et présidente de l'Union professionnelle des psychologues. " Parmi mes patients, les dépressifs consultent nettement moins. Ils vont mieux, parce qu'ils sont chez eux, entourés de leurs proches. Ils se sentent moins seuls et plus stabilisés. En revanche, les anxiodépressifs voient leur anxiété se réactiver au plus haut point. Ils me supplient de ne pas les abandonner ou n'osent plus sortir de chez eux ", détaille la spécialiste qui, comme la plupart de ses collègues, continue d'assurer ses consultations par téléphone et par vidéo. Au bout du fil, ses interlocuteurs confient l'impact très concret du confinement, évoquant les conflits conjugaux et familiaux, l'ennui, la vulnérabilité à l'addiction, parfois la difficulté à la gérer parce qu'ils ne peuvent pas sortir... Martine Vermeylen a vu arriver une nouvelle patientèle : le personnel soignant et ceux qui travaillent encore à l'extérieur, les caissières, les éboueurs, ceux qui nous transportent. " Ils sont confrontés à la peur de contracter le virus et de le ramener chez eux, de le transmettre à leurs enfants. Ils vont au boulot la boule au ventre. " La trouille prend alors des airs d'état de panique et de crise d'angoisse. Sur le front depuis plusieurs semaines, les soignants bénéficient gratuitement de plusieurs plateformes de soutien psychologique. Chez psy.be, une cellule d'écoute en vidéoconférence a ainsi vu le jour il y a deux semaines. Les débuts se révèlent timides, puisqu'elle a reçu jusqu'ici une quinzaine d'appels. " Les soignants s'autorisent rarement l'épanchement. Ils prennent sur eux ", répond Dimitri Haikin. Au-delà des patients déjà suivis, il y a tous les autres, nous, vous, eux. Chez certains, (ce second groupe évoqué plus haut), on observe des états de stress. " Il s'agit majoritairement de poussées d'anxiété, qui se traduisent par un excès d'anticipation, des pensées négatives sur un lendemain très incertain ", poursuit le psychologue. Il insiste : ces craintes sont " légitimes ", au regard de l'épisode exceptionnel actuel. Or, il constate une peur d'en parler, de les partager. " Nous ne sommes pas encore dans la phase où le confinement devient insupportable. On s'attend à ce que les frustrations augmentent bientôt, après les vacances de Pâques ", prévient-il. Ne rien dire, ne rien confier sur des peurs justifiées fait craindre aux experts un risque de syndrome post-traumatique qui pourrait ne survenir qu'après la fin de la quarantaine. En résumé, il s'exprime par du stress, de l'angoisse, de l'insomnie ; on revit intensément les mêmes émotions qu'au moment de l'épreuve... " Ça, on va en avoir ", prédit Dimitri Haikin. Il est possible d'atténuer l'impact d'un isolement forcé. Plusieurs initiatives se mettent en place. La situation inédite a déjà incité le SPF Santé publique et l'Inami à rembourser les consultations psychologiques à distance. Dans la note envoyée le 27 mars aux psychologues de première ligne, les deux institutions soulignaient que " les médecins généralistes sont, momentanément, submergés par des questions de personnes qui présentent des troubles de panique et d'anxiété ". Il y a surtout des inégalités sociales dans le confinement : une population précaire ou déjà isolée avant, parce qu'âgée ou handicapée, et avec laquelle le fossé pourrait s'accroître. Puis il y a la solitude des personnes vivant seules. Dans les cellules familiales et les couples déjà fragiles, les psychologues évoquent un danger accru de comportements agressifs. " Le confinement va réveiller des tensions, des conflits. Cela risque de produire des dégâts dont on n'a pas totalement pris conscience ", relève Martine Vermeylen. C'est pourquoi ils redoutent la vague qui viendrait juste après. Parce qu'après, justement, le stress ne s'arrête pas. Comme dans une situation d'après-guerre, il peut y avoir une soupape de relâchement après le confinement, avec des conduites de prise de risque accrues, d'échappement. Des symptômes ou des comportements peuvent également perdurer. Quand il faudra sortir de cette zone de sécurité et retrouver une vie normale, il risque d'y avoir un regain d'anxiété chez certains. L'étude du Lancet rapporte ainsi que, dans les semaines suivant une quarantaine, la moitié des personnes évitait ceux qui toussaient ou éternuaient. Un quart fuyait les lieux publics. " Et on peut s'attendre à des effets comparables chez nous ", conclut Dimitri Haikin.