Lire également notre dossier consacré à la crise du coronavirus
...

Pas Jennifer. Trop enceinte, elle ne picolera pas. Stéphanie, pareil. C'était pas censé être après, le pic de natalité ? Rosario a continué à voir trop de monde, c'est sanitairement risqué. Laurence, il faudrait aussi se coltiner son mec, pas vraiment un gai luron. Et Nathalie, ses enfants trop bruyants. Elle l'a bien répété, Erika Vlieghe, la présidente du groupe de déconfinement, dans Le Soir. " Toujours les mêmes. Il faut donc bien les choisir. " Sans toutefois préciser sur quels critères se baser. Entre le 4 et le 9 mai, l'amitié ne pouvait être que sportive, alors la sélection était plus aisée. Force physique, discipline commune, proximité géographique... S'agissait pas tellement de sentiments. Le 10 mai, tout s'est compliqué. Pas question de se louper dans le choix de son quatuor, sous peine de pourrir ses futures soirées déconfinées. Peut-être qu'il faudrait leur faire passer un test, aux copains. Une vérification des fondamentaux amicaux initiaux. Leur faire raconter une blague. Tester l'étendue de leur conversation. Vérifier la fourniture de leur bar. Hiérarchiser leurs talents culinaires. S'inquiéter du confort de leur logement. Puis l'annoncer à ceux qui n'auront pas été retenus. " Désolée mais, tu comprends, lui il avait du rhum cubain et son couscous est meilleur que ta bolognaise. Et puis, il a une piscine. " Ou alors privilégier les plus isolés. Ceux soupçonnés d'être déprimés, qui font un peu de la peine, confinés avec eux-mêmes, même si tout le monde s'efforce de les rassurer. " En fait, t'as trop de la chance, t'es même pas obligé de te laver. Puis, si tu veux, je te prête mes gosses/ma femme/mon chien, tu verras, au fond, comme t'es bien. " Pas de problème, échange d'un mioche contre la solitude. Tu seras content deux jours, grand. Ou bien comptabiliser le nombre de messages échangés. La fréquence des prises de nouvelles. Les invitations à des skypéros. Mais " l'amitié la mieux fondée ne subsiste que par une mutuelle indulgence ", qu'il disait, en 1700 quelque chose, le roi polonais Stanislas Leszczynski. A-t-on soi-même suffisamment prouvé sa camaraderie, au fond ? Passé fréquemment des coups de fil, rendu assez de services, amusé suffisamment en soirée, écouté avec le degré d'empathie approprié ? Et si on était la cinquième ? S'il n'y avait pas d'invitations à refuser ? Test de popularité. Priorisation des affinités. Arbitrages à opérer (" Tes potes ou les miens ? "). Préférences à dévoiler (" Ah ! Il n'est pas venu, Manu... "). Elle était simple, l'amitié, avant. Une bouteille de blanc, des brochettes sur un gril, des doigts graissés par des chips. Des gens. Peu importait combien, peu importait qu'ils restent distants. Ne pas les voir durait parfois plus longtemps que cette quarantaine. Mais l'absence se faisait moins ressentir, bizarrement. Sans doute car la vie, une fois dénuée de tout ce qui jadis la comblait, ne manque réellement que de sociabilité. Le vin peut certes aussi se boire virtuellement, le barbecue se déguster derrière un écran. Marrant, comme c'est insuffisant. Manquent les corps en présence, irrémédiablement. Même pas l'étreinte. Juste la communion.