Dans le hall de cette maison divisée en appartements et située au beau milieu d'une rue populaire d'Ixelles, on ne peut s'empêcher de se demander si nous sommes à la bonne adresse, celle de Benjamine De Cloedt, la fondatrice et présidente de la Mosa Ballet School, une femme discrète que les médias n'avaient jamais évoquée avant qu'elle ne fasse l'acquisition de l'ancien bâtiment de la Banque nationale à Liège pour un montant de 7,1 millions d'euros. Tout sourire, elle nous accueille avec son fiancé, Damien Comeliau, vice-président de la Mosa, tandis qu'elle s'excuse du désordre. Chez eux, c'est un beau rez-de-chaussée, une décoration sobre mais vivante, des volumes d'architecte et de superbes tableaux essentiellement belges (période 1940-1980) accrochés par Damien, serial entrepreneur dont l'une des casquettes est celle de galeriste à Liège. Durant les foires et les grands événements bruxellois, le couple n'hésite pas à remballer son salon et sa salle à manger pour exposer des oeuvres et mieux recevoir les amateurs et les clients à la maison.
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Dans le hall de cette maison divisée en appartements et située au beau milieu d'une rue populaire d'Ixelles, on ne peut s'empêcher de se demander si nous sommes à la bonne adresse, celle de Benjamine De Cloedt, la fondatrice et présidente de la Mosa Ballet School, une femme discrète que les médias n'avaient jamais évoquée avant qu'elle ne fasse l'acquisition de l'ancien bâtiment de la Banque nationale à Liège pour un montant de 7,1 millions d'euros. Tout sourire, elle nous accueille avec son fiancé, Damien Comeliau, vice-président de la Mosa, tandis qu'elle s'excuse du désordre. Chez eux, c'est un beau rez-de-chaussée, une décoration sobre mais vivante, des volumes d'architecte et de superbes tableaux essentiellement belges (période 1940-1980) accrochés par Damien, serial entrepreneur dont l'une des casquettes est celle de galeriste à Liège. Durant les foires et les grands événements bruxellois, le couple n'hésite pas à remballer son salon et sa salle à manger pour exposer des oeuvres et mieux recevoir les amateurs et les clients à la maison. Cet après-midi, trois ans seulement après l' acquisition du bâtiment de la banque et quatre ans après en avoir eu l'idée initiale, Benjamine De Cloedt est fière d'annoncer que son école de danse sera inaugurée en septembre 2022. Ce mois-là, cent quinze jeunes talents rejoindront la Mosa Ballet School, qui s'est fixée comme ambition d'accéder au top 5 mondial et qui dispensera une formation artistique de très haut niveau, tout en permettant aux élèves d'obtenir un diplôme d'enseignement général.Le projet est ambitieux, surtout si l'on sait que Benjamine De Cloedt n'est ni danseuse, ni pédagogue, ni entrepreneuse. Non, elle, c'est une maman qui a un jour inscrit sa fille à un cours de danse "pour qu'elle fasse du sport une heure par semaine". C'était il y a vingt-quatre ans. La petite Dara se passionne tellement pour la danse qu'à 11 ans, elle intègre le Ballet royal d'Anvers, la seule école professionnelle qui subsiste en Belgique. "On l'ignore souvent mais il fut un temps où la Belgique était véritablement un carrefour mondial de la danse, nous avions jusqu' à six écoles, souligne Benjamine. C'est après Maurice Béjart que les choses se sont délitées. Son départ en 1997 m'avait interpellée. Plus encore quand ma fille nous a quittés si jeune pour entrer à l'internat d'Anvers. Ce n'était pas facile pour elle, six jours par semaine, trente-cinq heures de danse plus trente heures de cours, et le tout en néerlandais. Secrètement, son père et moi espérions que devant tant de difficultés, elle renoncerait." Mais pas du tout, Dara s'accroche et Benjamine s'accroche pour aider au mieux sa fille. "Etre la maman d'une danseuse, c'est une vigilance de tous les jours. Il faut être attentif à son alimentation, l'emmener chez le podologue, chez un coach sportif, savoir distinguer ce qu'est une vraie blessure ou pas, la conduire aux stages ou aux concours internationaux, il faut lui permettre de tenir physiquement et mentalement le coup." Si l'école est excellente, elle est néanmoins publique et les "à-côtés" ne sont pas pris en charge. Quant aux parents, tous n'ont pas le temps ou les moyens financiers de les assumer. Benjamine enregistre toutes ces informations, les bonnes choses comme les mauvaises et les années passant, elle finit par découvrir ce qui se fait dans le monde de la danse, le positif comme le négatif, comme ces professeurs "à l'ancienne" qui cassent les élèves, ou les camarades de sa fille qui, du jour au lendemain, voient leur rêve brisé en raison d'une mauvaise blessure, et tout cela sans oublier ces petits francophones qui partent se former à l'étranger car ils ne parlent pas assez bien le néerlandais pour intégrer l' école d'Anvers. A ce stade, Benjamine se dit simplement que ce serait "tellement bien" d'avoir une école centrée sur les besoins de l'enfant et qui pourrait trouver le juste milieu entre discipline et bienveillance. De préférence en français mais n'importe où en Belgique. Elle ne s'imagine pas d'ailleurs se lancer elle-même dans l'aventure de créer pareille école. Entre-temps, sa fille a intégré le ballet de Bordeaux et Benjamine, qui travaillait naguère comme artiste-peintre-décoratrice, avait réorienté sa carrière vers l'immobilier où elle excelle à retaper des maisons et des appartements. Il faut dire qu'elle en a les outils: diplômée de l'Institut Van Der Kelen en peinture décorative, d'une école d'architecture d'intérieur à Londres et de l'Ecole 75 en peinture-gravure, elle assure. Néanmoins, les années passées à suivre sa fille et à observer le milieu de la danse classique ont laissé des traces ; comme on le dit souvent, "les petits ruisseaux font les grandes rivières", et pour Benjamine, c'est en 2018 que les planètes s'alignent. En réalité le vrai "déclencheur" de ce projet d'école fut le décès de sa grande soeur, Marinette, échevine à Ixelles. Un "très gros choc" dont la petite soeur a beaucoup de peine à se remettre. Marinette, une "originale" pour beaucoup mais une femme appréciée par plus de personnes encore pour son engagement et sa générosité en faveur de l'enseignement et de la culture de sa commune. Chez les De Cloedt d'ailleurs - une famille qui a fait fortune dans le dragage - deux constantes, on aime la danse et, surtout, les six générations précédentes ont toujours oeuvré en faveur de l'éducation. Mais revenons en 2018. Au lendemain de la disparition de Marinette, Benjamine reçoit un appel de la Fondation Roi Baudouin, qui lui apprend que sa soeur avait - en secret - légué toute sa fortune à un fonds qu'elle avait créé et que, géré par la fondation, il serait destiné à soutenir toutes les écoles en difficulté d'Ixelles. "Récemment, j'ai appris qu'il avait permis d'offrir du matériel informatique aux élèves en temps de Covid, cela m'a beaucoup touchée", ajoute une Benjamine émue avant d'expliquer avoir vu dans le geste de sa soeur une manière de lui montrer le chemin. "Ce jour-là, j'ai fait le choix de ma vie et de mon patrimoine, j'ai créé à mon tour un fonds Mosa auprès de la Fondation Roi Baudouin et je l'ai doté de la somme nécessaire pour acheter le bâtiment et y réaliser tous les travaux pour ouvrir une école de danse." Le geste est d'autant plus généreux que le projet, l' école et le bâtiment ne lui appartiennent déjà plus mais au fonds Mosa. "Vous savez, ce que ma soeur m' a appris, c'est que lorsqu' on a eu la chance de naître privilégiées comme nous, la moindre des choses, c'est de se montrer à la hauteur de ce privilège. Ce n'est pas un choix rationnel, ce sont mes tripes qui ont parlé après avoir découvert tout ce que ma soeur avait fait de son vivant, mais aussi après sa mort, pour les autres." Le souhait de Benjamine, comme celui de Marinette, était que son initiative soit avant tout pérenne. Trop de projets, en effet, peuvent se trouver compromis par la mort de leurs fondateurs, une raison supplémentaire qui la poussait à s'adosser à l'enseignement officiel de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) et non à un système international. Ce sera l'athénée Charles Rogier - dit Liège 1 - qui accueillera les petits rats en leur proposant une grille horaire spécialement pour eux. A côté du soutien des pouvoirs publics, Mosa cherche activement des sponsors et mécènes pour garantir non seulement l' accès à l' école à tous les élèves mais assurer également son fonctionnement dans le temps. "Un élève coûte en moyenne 30 000 euros par an, le minerval sera de 6 500 euros pour un étudiant belge et de 22 000 euros pour un élève provenant d'un pays hors de l'Union européenne. Dans la mesure où la FWB et les pouvoirs publics interviennent déjà, il n'était pas juste que les étudiants dont les parents ne paient pas d'impôts en Belgique bénéficient d'un tarif similaire. En revanche, pour qu'aucun élève ne soit discriminé en fonction des revenus de ses parents, nous avons mis en place un système de bourses partielles ou intégrales suivant les cas." Chercher des sponsors et des mécènes, une expérience inédite pour Benjamine De Cloedt qui confie que, pour elle, c'est sans doute la partie la plus difficile du projet. "Demander de l'argent et des soutiens financiers, c'est très compliqué quand on n'a pas été élevée comme ça, parfois cela m'empêche de dormir la nuit." A l'arrivée, ce seront 10 000 m2 qui s'ouvriront place Saint-Paul à Liège. Un projet pédagogique certes, mais également un projet sociétal plus vaste parce que "la danse, c'est plus qu'un sport, c'est un superpouvoir", ajoute Benjamine De Cloedt en insistant sur le bonheur qu'elle procure et sur les liens qu'elle tisse entre les gens. C'est pourquoi Mosa lance un programme "Alors on danse", une plateforme de coordination d'actions qui vise à faire danser les populations "fragiles", les personnes âgées dans les homes, celles atteintes de la maladie de Parkinson mais aussi celles touchées par l'autisme ou encore les prisonniers. Cette idée originale de Damien pour faire rayonner Mosa trouve écho dans le parcours personnel de Benjamine lorsque celle-ci, plombée par son divorce des années plus tôt, lançait les hits du groupe Queen à tue-tête dans le salon et dansait tous les soirs avec ses enfants en bas âge "pour garder le moral". Cette belle résilience a inoculé le virus de la danse à sa fille mais également à son fils, Constantin, qui danse encore aujourd'hui. "Chez nous, danser sur de la musique, ça veut dire que tout ira bien", conclut Benjamine, une mère, une soeur, une fille et une jeune fiancée.