En danseuse, il pédale entre les piétons. Joliment. Aimablement. Sans polluer. Sans faire de bruit. Une valise, un ballot de linge à livrer dans un Airbnb du centre historique interdit aux voitures, une botte de poireaux dépassant d'un cabas, une petite fille allant au karaté et dont les parents travaillent, une contrebasse : presque rien ni personne n'est impossible à transporter pour le vélo-taxi qu'il conduit, le visage tendu vers l'avant et l'esgourde tirant vers l'arrière. Pour cinq euros la course, dans l'hypercentre, ce chauffeur de pousse-pousse électrique à trois roues se faufile dans les petites rues qui grimpent, sans perdre son souffle. Il amène Mehdi à son cours de musique alors que madame Soulier, elle, lourde de ses presque 90 ans, met le cap sur les halles qui sentent l'ail, la vie et le vin blanc. Faut le voir, vraiment, cet attelage humain-machine qui se découpe beau sur la lumière bleue du Sud et qui papote léger.
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En danseuse, il pédale entre les piétons. Joliment. Aimablement. Sans polluer. Sans faire de bruit. Une valise, un ballot de linge à livrer dans un Airbnb du centre historique interdit aux voitures, une botte de poireaux dépassant d'un cabas, une petite fille allant au karaté et dont les parents travaillent, une contrebasse : presque rien ni personne n'est impossible à transporter pour le vélo-taxi qu'il conduit, le visage tendu vers l'avant et l'esgourde tirant vers l'arrière. Pour cinq euros la course, dans l'hypercentre, ce chauffeur de pousse-pousse électrique à trois roues se faufile dans les petites rues qui grimpent, sans perdre son souffle. Il amène Mehdi à son cours de musique alors que madame Soulier, elle, lourde de ses presque 90 ans, met le cap sur les halles qui sentent l'ail, la vie et le vin blanc. Faut le voir, vraiment, cet attelage humain-machine qui se découpe beau sur la lumière bleue du Sud et qui papote léger. A Montpellier, la start-up HappyMoov, franchise d'un réseau national né à Lille en 2006, fait du taxi-vélo électrique un outil incontournable de la révolution écomobile et y ajoute un zeste d'humain, en recréant du lien social, là où les services de livraison à domicile n'en amènent aucun : on boit rarement un café avec son livreur Amazon. " Parfois, hormis le chauffeur, je ne vois personne de la journée ", confirme un habitué qui n'hésite pas à payer le forfait shopping : dix euros la demi-heure, avec un chauffeur qui reste tout près, porte les paquets, avant de reconduire le shoppeur chez lui. " Evidemment, ce n'est pas donné ", ajoute Mme Soulier. " Mais sans eux, je ne pourrais plus faire mon marché, je ne verrais plus un chat. Pour moi, c'est un service inestimable ". Dans une grande ville comme Montpellier, au centre-ville piétonnier et touristique, une métropole qui compte 200 000 habitants, une agglomération qui en recense un demi-million, le taxi-vélo électrique a (sur le papier) tout pour faire un carton : " L'idée était de mettre à disposition du public un moyen de locomotion écologique, facile, abordable et sympathique ", explique Antoine Haratyk, un Montpelliérain d'adoption, à la trentaine passionnée, qui gère la franchise locale et se réjouit du vide juridique, concernant les engins qu'il gère. Ses clients ? Beaucoup de seniors qui, sans ses services, ne verraient pas âme qui vive, des jours durant. Des parents ayant besoin d'un mode de convoiement sûr, pour leur progéniture en bas âge. Mais aussi l'Office du tourisme de Montpellier, qui propose des visites guidées en vélo-taxi. Il y a encore des sociétés de ménage et de blanchisserie, dont le personnel ne peut pas transporter son matériel à la main. Parfois, ce sont des bars qui appellent Antoine au téléphone (il n'existe pas encore d'application pour mobile, à Montpellier, contrairement à Lille), pour une livraison de fûts de bière. Il arrive également que des copines se partagent une course : " C'est trop chouette ! " s'exclame ainsi une ado, qui enchaîne : " On se sent comme la reine d'Angleterre. On prend l'air et on tchatche ". En moyenne, sur un an, 25 000 personnes utilisent ce moyen de transport. Antoine regarde sa montre, puis son téléphone, puis la place de la Comédie, la grand-place locale, dans un inquiet mouvement oculaire triangulaire. Bientôt 11 heures. Le guitariste mélancolique qui fait pleurer la ville tous les matins est bien fidèle au poste. En revanche, pas trace de la demi-dizaine de chauffeurs, qui devraient pourtant être là, eux aussi, en train de commencer leur shift. Le jeune entrepreneur, lui-même ardent défenseur du guidon, se passe plusieurs fois la main dans les cheveux. Nerveusement. Il faut dire que son entreprise aurait de quoi donner des aigreurs d'estomac au dalaï-lama. D'ailleurs, l'associé d'Antoine a jeté l'éponge, en mai dernier. Le modèle économique a eu raison de lui. Peut-être aussi le manque de pistes cyclables ou l'hostilité des chauffeurs de taxis traditionnels : " Quand on a essayé de prendre des clients à la gare, les taximen nous attendaient avec des barres de fer. Ils étaient un peu tendus à cause d'Uber. " Trop stressant, trop aléatoire, trop chronophage aussi, le démarchage permanent auprès des annonceurs, seule source de revenus pour cette petite structure qui manque de notoriété et rêve de voir la ville de Montpellier l'inclure dans son plan de communication. De fait, le vélo-taxi est un panneau publicitaire ambulant tout disposé à annoncer expositions, festivals, salons, et autres événements divers et variés. Onze heure trente. Un texto annonce que les chauffeurs d'Antoine sont en mission, en ville. L'entrepreneur se détend. Ses chauffeurs sont tous des indépendants qui louent leur monture pour un euro par jour, sans reverser de commission sur ce qu'ils gagnent : aucun contrat ne les oblige donc à venir bosser. Mais, la paie est un élément - en général - suffisamment motivant : sur un mois, un chauffeur gagne plus ou moins 1 200 euros net, en travaillant de 11 heures à 19 heures. " Nos chauffeurs, ce sont surtout des hommes, des gens éloignés de l'emploi " précise Antoine, en revenant sur le parcours de quelques-unes des personnes qu'il a aidées à se réinsérer : un vendeur de chouchous et ex-pote banlieusard de Joey Starr, un SDF plutôt instable, un prof de natation en rade, un banquier jeune diplômé. Reste que, malgré le potentiel de HappyMoove, la franchise locale ne s'en sort pas et envisage la mutualisation de ses services avec l'agence de Nice. Pas suffisant pour démotiver Antoine : " A terme, l'idée est d'offrir un moyen de transport totalement gratuit, écolo, d'intérêt public, qui serait financé par les annonceurs ou par des collectivités. Moi, j'y crois ! "