L'histoire ne dit pas ce qu'il est advenu des quelques éditeurs qui refusèrent The Lonely Petit, un roman policier se déroulant au Caire, qu'un certain " Mono- syllaba " leur envoya anonymement peu après la Première Guerre mondiale. Certains ont dû se jeter dans la Tamise ou s'autoflageller longuement, tant ils sont passés à côté de la poule aux oeufs d'or. Quelques années plus tard, " Monosyllaba " signait de son vrai nom son premier roman édité : La Mystérieuse Affaire de Styles, un huis clos dans lequel une matriarche récemment remariée meurt à la fois mystérieusement, et empoisonnée. Une énigme qui va faire porter les soupçons sur une dizaine d'individus, tous présents dans la demeure familiale la nuit du meurtre, et qui sera résolue par un ancien policier belge, exilé en Angleterre (nous sommes en 1917), ami d'un ami de la famille, aussi obséquieux que vaniteux, très fier de la vitalité de ses neurones, mais de fait redoutablement intelligent derrière sa moustache en croc impeccablement lissée ; un certain Hercule Poirot.
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L'histoire ne dit pas ce qu'il est advenu des quelques éditeurs qui refusèrent The Lonely Petit, un roman policier se déroulant au Caire, qu'un certain " Mono- syllaba " leur envoya anonymement peu après la Première Guerre mondiale. Certains ont dû se jeter dans la Tamise ou s'autoflageller longuement, tant ils sont passés à côté de la poule aux oeufs d'or. Quelques années plus tard, " Monosyllaba " signait de son vrai nom son premier roman édité : La Mystérieuse Affaire de Styles, un huis clos dans lequel une matriarche récemment remariée meurt à la fois mystérieusement, et empoisonnée. Une énigme qui va faire porter les soupçons sur une dizaine d'individus, tous présents dans la demeure familiale la nuit du meurtre, et qui sera résolue par un ancien policier belge, exilé en Angleterre (nous sommes en 1917), ami d'un ami de la famille, aussi obséquieux que vaniteux, très fier de la vitalité de ses neurones, mais de fait redoutablement intelligent derrière sa moustache en croc impeccablement lissée ; un certain Hercule Poirot. Tout l'univers de l'auteure est déjà présent dans ce premier roman, pour lequel elle a bien fait de s'accrocher et de ne céder ni aux refus ni aux pressions de la bonne société qui l'enjoignait de se trouver surtout un bon mari (ce qu'elle fit). Agatha Christie deviendra ensuite, et rapidement, la " reine du crime " pour ne pas dire la nouvelle reine d'Angleterre, et l'écrivain le plus célèbre de son siècle.En 62 romans et cinquante-cinq ans de carrière, elle est devenue bien plus que ça : une icône, la meilleure ambassadrice de l'esprit british, une référence dans l'histoire de la littérature policière, et depuis sa mort en 1976, une marque déposée aux chiffres affolants (lire l'encadré page 86), sans doute la plus bankable de toute l'histoire de la littérature, bien avant J. K. Rowling. Une affaire qui marche et qui ne s'est jamais démodée, en partie parce qu'elle n'a jamais été à la mode : " Tout ce qui est talentueux ne vieillit pas ", assène ainsi le scénariste français Jean- François Vivier. " Ses personnages sont tellement justes qu'ils en deviennent intemporels, malgré un contexte toujours semblable et daté. " Son collègue Pascal Davoz confirme : " Elle travaille vraiment la pâte humaine, comme du Virgile ou du Platon. Elle cherche la vérité des âmes, et cette éternelle confrontation entre le bien et le mal, le blanc et le noir. Son travail est là-dessus, et est donc intemporel. " " Ses livres sont bien plus que des puzzles grandioses ", ajoute la romancière anglaise Sophie Hannah. " Chacun de ses romans démontre une profonde connaissance des individus et de leur psychologie, et tous sont portés par une écriture à la fois élégante, addictive et incroyablement accessible, qui permet d'être lu dès 12 ans, même si ses romans proposent des exploration incroyablement sophistiquées de la psyché humaine. " Ces trois-là savent de quoi ils parlent puisque tous publient aujourd'hui des romans ou des BD estampillés " Agatha Christie ". Jean-François Vivier et Pascal Davoz viennent d'adapter, pour l'un, cette La Mystérieure Affaire de Styles (1) désormais centenaire et, pour l'autre, le fameux Dix Petits N..., pardon, Ils étaient dix (2). Quant à Sophie Hannah, elle a osé ressusciter Hercule Poirot himself, et en est même à son quatrième opus avec notre Belge (3) ! Le tout sous le regard acéré et intransigeant des dirigeants de la Agatha Christie Limited, l'empire qui gère les droits littéraires et médiatiques de la romancière - société détenue en partie par ses ayants droit, et majoritairement par le groupe américain Acorn Media. Car on ne fait pas n'importe quoi avec la marque Agatha. Si les adaptations des romans d'Agatha Christie sont rapidement devenues innombrables (au théâtre et au cinéma dès 1928, à la télévision dès 1949, en BD francophone depuis 1995 ou en jeu vidéo depuis 2005), la réinvention et la réappropriation de ses personnages sont, eux, extrêmement rares. L'extrême fidélité à l'écriture, aux atmosphères et aux intrigues de Lady Christie étant en effet la pierre angulaire de la politique de ses ayants droit. C'est dire le tour de force réalisé en 2014 par l'à peine quadragénaire Sophie Hannah : elle est la seule à avoir réussi à convaincre Matthew Pritchard, petit-fils de la romancière et président de Agatha Christie Limited, d'écrire de nouveaux romans mettant en scène Hercule Poirot. Spécialiste jusque-là des thrillers psychologiques sans grand succès, mais fan absolue de Christie " depuis mes 12 ans et la lecture de Un cadavre dans la bibliothèque, le destin ou le hasard fit bien les choses il y a six ans ". " Mon agent avait remarqué tous les Agatha sur mes étagères, et avait lancé comme une boutade que je serais sans doute capable d'écrire un Hercule Poirot. Quelques semaines plus tard, la famille de Christie approchait l'éditeur Harper Collins et évoquait cette idée d'une possible reprise, ce qui était alors impensable. Et mon agent était là. J'avais depuis longtemps l'idée d'une intrigue (NDLR : dans un hôtel huppé de Londres, trois meurtres sont commis en même temps à trois étages différents) - que je n'avais pas utilisée, et qui s'avérait parfaite pour Hercule Poirot. Et c'est devenu Meurtres en majuscules, soit le premier Hercule Poirot à ne pas avoir été écrit par Agatha Christie. Laquelle figure toujours en grand et au sommet des couvertures des livres de Sophie Hannah qui, avec Meurtres à Kingfisher Hill, en est à son quatrième Poirot, pour autant de best-sellers. Et ce, alors même que Agatha Christie le faisait mourir dans sa dernière apparition (Hercule Poirot quitte la scène , en 1975). " Il n'était évidemment pas possible de le ressusciter, c'eût été trop rocambolesque. Par contre, j'avais remarqué qu'entre 1928 et 1932, Agatha Christie ne l'avait pas mis en scène. Nous sommes donc convenus avec ses héritiers que les nouvelles aventures prendraient place dans cette période. " Quatre ans au cours desquels il va travailler avec un autre inspecteur que le fidèle inspecteur Japp, l'inspecteur Catchpool de Scotland Yard, pure invention cette fois de Sophie Hannah et narrateur des nouvelles aventures de Poirot. " Il est, comme moi, un nouveau personnage dans l'entourage de Poirot, avec qui il devient de plus en plus familier. Il me sert aussi d'excuse : si les gens n'apprécient pas mes livres, ce sera ma faute et celle de Catchpool, pas celle d'Agatha ! Car je n'ai jamais prétendu être ou singer Agatha Christie, elle est unique, elle est la " reine du crime " ! Je veux juste rendre justice à Poirot, et être fidèle à ce que le lecteur attend quand il ouvre un roman d'Agatha Christie : un crime dont la résolution va le surprendre et qui n'arrivera qu'en toute fin de roman, avec une atmosphère et une époque qui en font tout le charme. Si le lecteur cherche un fin limier ultramoderne du xxie siècle, il en existe plein d'autres ! " Le charme désuet de l'Angleterre de l'entre-deux-guerres faisait aussi partie des incontournables à respecter par Pascal Davoz et Jean-François Vivier, scénaristes recrutés par les éditions Paquet qui depuis 2017, gèrent la licence " BD franco-belge " des adaptations d'Agatha Christie (après les éditions Claude Lefrancq et Emmanuel Proust). Sept albums ont ainsi déjà été produits, à chaque fois par un scénariste et un dessinateur différents, mais tous fidèles à une ligne claire qui sied à Agatha : " C'est une demande expresse des ayants droit, qui relient tous les synopsis ", expliquent-ils en choeur. " On ne fait pas n'importe quoi, il faut être le plus fidèle possible : pas question de dévoyer Agatha Christie ! " Et ce, même si en cours de production de la BD, Les Dix Petits Nègres sont devenus Ils étaient dix : " Les ayants droit m'ont donné le choix entre deux options : les remplacer soit par des petits Indiens, comme dans la version américaine de 1940, soit par des petits soldats. J'ai choisi les soldats. "