Une femme offre son sein au bec verseur d'une théière en porcelaine blanche. Un voilier vogue sur un océan de cheveux noirs. L'ombre d'une main géante se pose sur une toiture zinguée. Oui, l'étrange est entré par la grande porte du Musée de la photographie de Charleroi. Mais attention: Mesens, l'un des surréalistes belges de la première heure, nous avertit: "Voir est un acte"!
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Une femme offre son sein au bec verseur d'une théière en porcelaine blanche. Un voilier vogue sur un océan de cheveux noirs. L'ombre d'une main géante se pose sur une toiture zinguée. Oui, l'étrange est entré par la grande porte du Musée de la photographie de Charleroi. Mais attention: Mesens, l'un des surréalistes belges de la première heure, nous avertit: "Voir est un acte"!"Il ne s'agissait pas, explique Xavier Canonne, le nouveau directeur du musée et commissaire de l'exposition, de présenter une histoire encyclopédique de la photographie surréaliste, ce qui s'est déjà fait, et fort bien, dans d'autres musées, à l'étranger. Aussi, j'ai préféré préciser le point de vue et construire un parcours interrogeant les rapports entre le surréalisme et la photographie, en laissant la parole aux seules images." Il n'y a donc pas de catalogue ni de texte explicitant le propos. Juste, et sans grand respect pour la chronologie, de multiples exemples des pratiques particulières qui, entre les deux guerres, ouvrirent de nouveaux horizons à la photographie, comme les collages, les superpositions, les rayogrammes et les solarisations. Le papier glacé convient aussi aux rencontres sans émotion de gestes et d'objets inattendus. Entre la mise en scène calculée, le hasard et la magie des apparitions provoquées par les manipulations et les dérèglements des appareils, l'acte photographique joue avec la "surréalité". Mais, et voilà sans doute la partie la plus pertinente de l'exposition, le regard surréaliste désigna aussi comme siennes des images de la plus banale quotidienneté: un paysage anglais (Roland Penrose), des mannequins d'étalage (Florence Henri), une draperie (Henri Cartier-Bresson), une palissade (Ralf Steiner) et, même, une charrette de choux-fleurs signée Germaine Krull: "Ma photographie préférée", sourit Xavier Cannone. Tous les grands noms sont présents, de Man Ray l'Américain, ami de Marcel Duchamp, à Moholy-Nagy, l'abstrait hongrois. Hans Bellmer offre ses poupées désarticulées, et Pierre Molinier, ses autoportraits en travesti. Un génie de la peinture informelle, Wols, arrête son regard devant quelques morceaux de sucre, alors que Marcel Duchamp photographie une tranche de gruyère. Les acteurs belges ne sont pas oubliés. Ainsi, les scènes de René Magritte, bien sûr, mais aussi les trouvailles de Paul Nougé, de Mesens et, surtout, celles de Max Servais (sur le thème de la quotidienneté) et de Marcel Lefrancq (avec un insecte démesurément agrandi). Parmi toutes ces images, on découvre aussi le nom de photographes qui n'ont jamais fait partie de l'écurie surréaliste comme Eugène Atget, le promeneur parisien, Izis, Blumenfeld ou, encore, Jacques Boiffard, à qui André Breton commande des vues sans histoire pour accompagner l'édition de Nadja. En tout, le visiteur découvre près de 200 images (le plus souvent des tirages d'époque) en provenance des pays latins, germaniques ou anglo-saxons, dont plus de 80 % appartiennent à des collections privées européennes. En prime, une salle de documentaires et un espace réservé au cinéma des surréalistes. "Les musées ont longtemps hésité avant d'acquérir des oeuvres de la photographie surréaliste, lance Xavier Cannone. Jusqu'il y a peu, leur intérêt portait plutôt sur une histoire de la photographie documentaire, d'une part, et sur les expérimentations de la modernité, d'autre part. Le surréalisme est pourtant, à mon avis, le point de départ réel d'expérimentations et de questionnements dont, aujourd'hui, se réclament les nouveaux acteurs." Charleroi, Musée de la photographie, 11, avenue Paul Pastur. Jusqu'au 3 juin. Tous les jours, sauf le lundi, de 10 à 18 heures. Au même moment ont lieu une première rétrospective de l'oeuvre d'un témoin capital de la période surréaliste, Georges Thiry (1904-1994), et un parcours dans l'oeuvre récente d'Elaine Ling, fruit d'un séjour dans le désert de Namibie.Guy Gilsoul