Pierre Schepens, psychiatre et coauteur, avec Nicolas Zdanowicz, de l'ouvrage Tous fous, ou la psychiatrie 5.0 (1), estime que la psychiatrie ne laisse plus de place à l'humain. Et qu'elle nous considère potentiellement comme " tous fous ".
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Pierre Schepens, psychiatre et coauteur, avec Nicolas Zdanowicz, de l'ouvrage Tous fous, ou la psychiatrie 5.0 (1), estime que la psychiatrie ne laisse plus de place à l'humain. Et qu'elle nous considère potentiellement comme " tous fous ". Le titre de votre ouvrage l'affirme : nous sommes " tous fous ". Vous aussi, donc ? Oh, oui ! Je réponds au moins aux critères de trois diagnostics de troubles mentaux ! Vous savez, on vit vraiment dans une ère de pathologisation de la vie quotidienne. A en croire le DSM-5, le manuel édité par l'Association américaine de psychiatrie, nous sommes, en fait, tous fous. Ou presque. Le DSM est une fabrique à maladies mentales ! C'est bien simple : lors de sa première publication, en 1952, le DSM comptait une soixantaine de pathologies. Aujourd'hui, il en recense presque 500, soit plus de huit fois plus. En soixante ans, on a donc vu une explosion des troubles mentaux ! Dans quel but ce manuel " fabriquerait-il " de nouveaux troubles mentaux ?Ce modèle permet de positionner le médicament dans plein de nouveaux troubles différents, puisqu'il agrandit la fenêtre de tir des ordonnances. L'une des principales critiques, déjà ancienne, concerne la mainmise de l'industrie pharmaceutique sur les experts participant à l'élaboration du DSM. Je ne parle pas de collusion, attention ! Je dis qu'on évolue dans un système d'impact factor, de sponsoring et de pub. Regardez, avant, on estimait que le trouble bipolaire touchait 1 % de la population. Mais, maintenant, selon le dernier DSM, il pourrait concerner 25 % de la population. Une personne sur quatre ! A l'évidence, ça permet de faire plus de profit ! Imaginez un peu le marché ... La psychiatrie serait devenue une " machine à fric " ?Les gens sont aujourd'hui surmédicalisés. Et le DSM y est évidemment pour quelque chose. Vous vous sentez un peu mou, le matin ? Prenez un antidépresseur. Vous êtes stressé ? Voilà un anxiolytique. Vous ne parvenez pas à dormir ? Voici un somnifère. Votre histoire ? Oh, elle ne m'intéresse pas. Mais, il faut quand même bien penser que tous ces médicaments avalés ont des interactions entre eux, et qu'ils ont aussi de graves effets secondaires. Certains médicaments abîment le foie. D'autres provoquent des douleurs. Et on est reparti, avec les antidouleurs. C'est sans fin. C'est le triomphe de la chimie au détriment de l'humain. Le DSM ne prend donc pas assez en compte le contexte des patients ?Un des problèmes majeurs de ce manuel, c'est en effet qu'il ne contextualise rien. C'est la même soupe servie au monde entier. On ne peut pas soigner quelqu'un si on l'a sorti de son contexte culturel, familial, etc. Par exemple, une jeune fille japonaise, dont la culture lui enseigne une forme de timidité, doit-elle être soignée comme on soignerait une Belge ? Je ne le pense pas. Idem pour le délire : chez nous, le délire est souvent synonyme de troubles sévères, mais en Afrique, le délire joue un rôle social. Il sert à quelque chose. On se rend d'ailleurs bien compte que, dans ce cas-là, les neuroleptiques n'auront aucune incidence. On assiste à un boom des diagnostics psy. La pression sociale n'y est-elle pas aussi pour quelque chose ?On est réolument dans une culture de la performance. Vous êtes en deuil, mais vous devez reprendre le travail, le plus vite possible. D'après la dernière version du DSM, si vous ne vous sentez pas au top, au bout de deux semaines, vous êtes en dépression. Mais continuez donc les médicaments et venez bosser ! Vous faites un burnout ? Pareil : au travail ! Mais avec des médicaments, bien sûr. On est dans une culture où il faut remettre les gens au travail le plus vite possible. On ne leur laisse pas le temps de guérir. Les personnes qui souffrent ne sont donc pas prises en charge correctement ?Le problème, c'est que, vu ce système, des gens qui ont des pathologies lourdes vont rester une éternité dans le système psy, surmédicalisés, jusqu'au jour où ils ne pourront plus payer, plus travailler. Ils seront alors livrés à eux-mêmes. Ils peuvent se retrouver à la rue. C'est un vrai problème de santé publique. Donc, eux sont livrés à eux-mêmes, alors qu'en parallèle, on va gaver de médicaments les personnes qui n'en ont pas besoin. C'est quand même fou ! Le DSM cumulerait donc trois défauts : il rend tout le monde fou, amène à consommer plus de médicaments, et formate la pensée des jeunes psychiatres. Oui. Le gros danger, c'est que ce modèle américain façonne la doxa de la psychiatrie médicale. Il y a des psychiatres qui s'appuient exclusivement sur ce manuel. Depuis la sortie du DSM-III, en 1980, aux Etats-Unis, on est passé au pur biomédical. Plus aucun protocole de recherche, plus aucun traitement clinique en psychiatrie, ne se fait en dehors du DSM, en Amérique du Nord ou en Australie. J'ai récemment accueilli une stagiaire canadienne : elle ne connaissait rien d'autre que le DSM. La psychanalyse ? Jamais entendu parler. Les thérapies, non plus. C'est trop restrictif, inquiétant et franchement très grave. Que préconisez-vous comme alternative ?Pour moi, la psychiatrie commence là où s'arrête le DSM. La psychiatrie est la seule discipline qui soit un réel art de guérir, un " artisanat du soin ", même. Je la pratique depuis vingt-cinq ans et... je m'aperçois que plus on sait, plus on sait qu'on ne sait pas. Le problème, c'est la difficulté de caser les troubles mentaux dans des catégories. Le faire relève, pour moi, d'une approche triomphaliste. Il me semble que le véritable enjeu, c'est " psychiatrie et liberté ". Or là, on est dans un modèle où on se borne tous à être les bons petits soldats du capitalisme.