Où sont les femmes ? Dans les pages des programmes des théâtres, il faut parfois bien chercher pour les trouver. Auteures et metteuses en scène sont en général minoritaires, parfois carrément absentes. La faute à l'histoire, se défendent certains, avançant des siècles de répertoire où la gent féminine n'avait pas voix au chapitre. Mais dans le domaine de la danse, la guerre des sexes n'a pas lieu d'être : les femmes sont là et bien là, en nombre.
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Où sont les femmes ? Dans les pages des programmes des théâtres, il faut parfois bien chercher pour les trouver. Auteures et metteuses en scène sont en général minoritaires, parfois carrément absentes. La faute à l'histoire, se défendent certains, avançant des siècles de répertoire où la gent féminine n'avait pas voix au chapitre. Mais dans le domaine de la danse, la guerre des sexes n'a pas lieu d'être : les femmes sont là et bien là, en nombre. Eplucher les palmarès des prix ces dernières années, au niveau national ou international, suffit pour s'en convaincre : entre Leslie Mannès, Ayelen Parolin, Lara Barsacq, Olga de Soto, Isabella Soupart, Mercedes Dassy et Uiko Watanabe aux prix Maeterlinck de la critique, et Meg Stuart, Marlene Monteiro Freitas, Lucinda Childs, Anne Teresa De Keersmaeker, Dana Michel et Maguy Marin pour les Lions de la Biennale de la danse à Venise, le sexe dit faible fait fort. Mais ici non plus, cette situation ne vient pas de nulle part. C'est l'héritage de la révolution artistique que menèrent une poignée de chorégraphes, essentiellement américaines, au début du xxe siècle, et dont l'influence perdure jusqu'à aujourd'hui. Si le passage en danse du classique au moderne commence en Europe, il est essentiellement mené par des Américaines, éduquées dans un pays où la danse classique, quasiment absente, ne fait pas peser le poids de sa tradition. Quand Loïe Fuller, originaire de l'Illinois, et un peu plus tard Isadora Duncan, née à San Francisco, débarquent à Paris à la fin du xixe siècle (leur rencontre dans la capitale française a récemment fait l'objet d'un film, La Danseuse, de Stéphanie Di Giusto), elles proposent d'emblée un autre langage, qui ne doit rien au ballet et qui libère le corps des chaussons et du corset. La première utilise les nouvelles possibilités lumineuses offertes par l'électricité, combinées aux mouvements d'une robe blanche ample dont elle manipule les manches grâce à des baguettes prolongeant ses bras. " Sa danse est une succession d'effets et non pas de figures, de gestes et non de pas, écrit à son sujet Claudie Servian, de l'université Grenoble Alpes (1). Il ne s'agit pas d'une danse codifiée comme le classique mais d'une danse ressentie, impulsive et spontanée. L'artiste n'apporte pas à la danse une technique, elle lui donne une liberté, une instantanéité. " Isadora Duncan, prônant un retour à la culture de la Grèce antique, danse pieds nus, vêtue d'une tunique légère et lâche qui dévoile son corps plus qu'il ne le couvre. Dans un rapprochement avec la nature inspiré par le philosophe Jean-Jacques Rousseau et le poète américain Walt Withman, ses mouvements s'inspirent du rythme des vagues du Pacifique et du frémissement des feuilles dans les arbres. " En plaçant l'origine et le moteur du mouvement au niveau du plexus solaire - c'est-à-dire aussi au siège symbolique des émotions -, en insistant sur le rôle des hanches dans le déplacement, en modifiant le rapport de la danseuse avec le sol - notamment par les pieds nus -, elle a profondément changé les rapports du corps féminin à l'espace réel comme à l'espace symbolique et social, explique Hélène Marquié, professeure à Paris 8 (2). Elle a donné aux corps les moyens d'acquérir une liberté de mouvement, et affirmé le droit des femmes à exprimer leurs émotions et leurs idées, même les plus subversives. " Cette liberté dans leur art, ces chorégraphes la cultivent également dans leur vie privée. Loïe Fuller a vécu avec une femme, Gabrielle Bloch, tandis qu'Isadora Duncan a eu trois enfants hors mariage, nés de trois pères différents. Les nouvelles chorégraphes s'affirment aussi comme pédagogues. Isadora Duncan fonde plusieurs écoles, en Allemagne, en France et en Russie. Très influencée par les cultures orientales, Ruth Saint Denis, originaire du New Jersey, ouvre en 1915 à Los Angeles la Denishawn School (contraction de son propre nom et celui de son compagnon Ted Shawn, cofondateur). On y enseigne la danse classique, mais aussi le yoga, le rythme et la composition chorégraphique. Plusieurs grands noms de la danse moderne en sont sortis, comme Doris Humphrey et Martha Graham. Cette dernière aura elle aussi sa propre école, à New York, où elle diffusera sa technique basée sur la dichotomie contraction and release (contraction et détente), s'inspirant des mouvements d'inspiration et d'expiration. Marquée par la psychanalyse, Martha Graham livrera un point de vue féminin sur les grands mythes grecs, privilégiant par exemple la figure de Jocaste à celle d'OEdipe, dans Night Journey, créé en 1947. " Tout ce que j'ai fait existe en chaque femme. Chaque femme est Médée. Chaque femme est Jocaste. Il arrive un moment où chaque femme devient une mère pour son mari. Quand elle tue, Clytemnestre est n'importe quelle femme. Dans la plupart des ballets que j'ai créés, le triomphe de la femme est absolu, total ", écrit la chorégraphe dans Mémoire de la danse, son autobiographie parue en 1991. Martha Graham se positionna aussi sur le plan politique, en refusant de participer aux Jeux olympiques de Berlin en 1936, en pleine montée du nazisme, et de danser en Afrique du Sud pendant l'apartheid. C'est également au sein de sa compagnie que les premières danseuses noires firent leur apparition. Car la danse moderne, outre son affirmation de la femme en tant que créatrice au même titre que l'homme, fut le vecteur d'autres combats pour l'égalité, abordant frontalement, notamment à travers les productions du collectif New Dance Groupe, les lynchages et la ségrégation raciale. Là aussi, leur lutte est toujours d'actualité.